Jean-Noël Barrot : « La France plaide depuis dix ans pour que l’Europe assure sa propre sécurité »
Dans les locaux de la Dépêche du Midi, le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s’est prêté à un face-à-face avec sept des lecteurs du journal. Menaces de Donald Trump, guerre en Ukraine, crise avec l’Algérie, antisémitisme ou survie de notre agriculture… Le patron du Quai d’Orsay a répondu point par point aux inquiétudes du terrain, défendant une ligne de fermeté face à la "brutalisation" de nouvelles puissances.
Monsieur le ministre, si votre père, Jacques Barrot, ex-vice-président de la Commission européenne, était encore parmi nous, que dirait-il du monde d’aujourd’hui et de la diplomatie ? Quel conseil donnerait-il au ministre des Affaires étrangères français ?
Je pense qu’il me dirait de faire preuve de courage dans un monde brutalisé où tout est remis en question.
Il m’inviterait à affirmer avec force nos principes et notre volonté farouche de préserver notre indépendance face à l’appétit prédateur des nouveaux empires.
Je crois qu’il puiserait dans sa propre histoire familiale et dans celle de sa génération qui a construit l’Europe sur la réconciliation franco-allemande, garantissant à notre continent huit décennies de paix et de prospérité.
Hengameh Yahyazadeh, présidente et porte-parole toulousaine du collectif Soulèvement national iranien : Si les États-Unis lançaient demain une offensive militaire contre l’Iran, la France engagerait-elle ses forces sur le terrain ?
La position de la France est claire : on n’impose pas un changement de régime de l’extérieur, mais nous exerçons une pression maximale pour que le peuple iranien reprenne les clés de son avenir. Nous avons systématiquement dénoncé ces comportements en prenant des sanctions, notamment contre les responsables iraniens impliqués dans le transfert de missiles vers la Russie et ceux de la politique d’otages d’État.
Je pense à Cécile Kohler et Jacques Paris : ils sont en sécurité à l’ambassade de France, mais ils doivent être définitivement libérés, et nous exigeons leur retour.
Constatant l’absence de concession sur le programme nucléaire et balistique, nous avons rappliqué des embargos mondiaux sur les armes et les banques. Enfin, parce qu’il ne peut y avoir d’impunité après les crimes de masse, nous avons sanctionné 21 responsables de cette répression et soutenu l’inscription des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes. C’est cette pression qui doit conduire le régime aux décisions radicales qui s’imposent.
Nathalie Chatainier, présidente de l’association Ukraine Libre : Face à l’escalade russe et à l’hiver dramatique, la France va-t-elle continuer à s’adapter à chaque nouveau crime de guerre sans jamais fixer de ligne rouge pour protéger définitivement l’Ukraine ?
Viser délibérément un train de voyageurs ou un bus de civils porte un nom : ce sont des crimes de guerre qui s’ajoutent aux déportations d’enfants, aux exactions et aux massacres dont le régime de Vladimir Poutine s’est rendu responsable.
Quatre ans après le début de cette guerre, la Russie est en échec catastrophique avec plus d’un million de pertes humaines et une économie à l’agonie.
Ce résultat est dû à la résistance héroïque du peuple ukrainien et au soutien indéfectible des Européens, qui apportent 100 % de l’aide financière et l’essentiel du soutien militaire et du renseignement.
Sur les "lignes rouges", le président de la République a fait évoluer la posture des Européens en cessant de se fixer des interdits pour préserver une ambiguïté stratégique qui complique le calcul de Vladimir Poutine. L’Europe a pris des décisions inédites, comme la coalition des volontaires réunie à Paris pour garantir la paix.
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William Halimi, membre du Crif : Depuis le 7 octobre 2023, nous vivons une vague d’antisémitisme inédite où l’on ne distingue plus les Juifs d’Israël. Est-ce que la France, en menant une politique d’animosité envers Israël, ne prend pas le risque de nourrir une détestation qui finit par se retourner contre la communauté juive sur le territoire français ?
La République combat et combattra toujours l’antisémitisme sans relâche, car tout dans l’âme de la France le rejette. Le 7 octobre 2023 a été une blessure profonde pour le peuple juif qu’il est interdit de relativiser. Je rappelle que 50 de nos compatriotes ont perdu la vie lors de cet attentat terroriste barbare, le pire massacre antisémite depuis la Shoah.
Mais dénoncer les violations du droit international par le gouvernement israélien n’est pas une offense aux Juifs de France.
Nous agissons pour faire évoluer une politique dans l’intérêt même d’Israël. Avec nos partenaires, nous appelons à l’exclusion définitive et au désarmement du Hamas, à la reconnaissance du droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à une intégration régionale permettant à l’État d’Israël et à un État de Palestine démocratique de vivre côte à côte, en paix et en sécurité.
Serge Laborderie, retraité et ex-responsable d’un réseau de villes pour l’Europe : Entre la menace russe et l’imprévisibilité de Donald Trump, l’Europe peut-elle encore se permettre d’attendre avant de bâtir une véritable armée et une industrie de défense commune ?
La France plaide depuis dix ans pour que l’Europe assure sa propre sécurité. Si le chemin est encore long, les progrès sont réels : les budgets ont considérablement augmenté et trente pays viennent de s’engager à Paris pour garantir ensemble la paix en Ukraine. Au niveau national, nous avons doublé nos dépenses militaires pour ne pas être livrés aux appétits prédateurs des empires.
Il faut désormais aller plus loin pour assurer l’indépendance européenne et la standardisation de nos équipements. Pour répondre à ceux qui continuent de s’approvisionner aux États-Unis, nous avons réussi une avancée majeure : intégrer la préférence européenne dans nos financements. Désormais, seuls les projets produits au moins aux deux tiers en Europe seront soutenus. C’est ce nouveau cadre qui nous permettra de bâtir une véritable base industrielle souveraine au sein même de l’OTAN.
On voit l’augmentation des budgets de défense. En France, on parle d’une nouvelle formule de service national. Doit-on se préparer à la guerre ?
C’est très simple : pour ne pas avoir à se battre, il faut être fort. C’est si vous êtes faible, si vous apparaissez comme faible, que vous devenez une proie.
Avec la brutalisation du monde, le réarmement massif de la Russie, la consolidation de réseaux terroristes et le risque de prolifération nucléaire dont le régime iranien et la Corée du Nord sont des acteurs majeurs, nous n’avons pas d’autre choix que de nous réarmer pour dissuader toute menace et préserver les conditions de la paix.
Antoine Ressouche, directeur général d’U-Space : À l’heure où les géants américains et chinois dominent le marché, quelles mesures concrètes l’État déploie-t-il pour garantir notre souveraineté spatiale et soutenir les nouveaux acteurs français ?
La priorité est de faire converger les Européens autour de projets communs s’appuyant à la fois sur les grands industriels et sur l’écosystème très vibrant que l’on trouve ici à Toulouse, avec ses start-up et ses entreprises innovantes. C’est tout l’enjeu du sommet international sur l’espace et du sommet franco-italien que Toulouse accueillera en 2026. Ce sera l’occasion de rappeler qu’en matière spatiale, il ne peut y avoir d’aventure individuelle : c’est contre-productif face à la volonté de domination de la Chine et des États-Unis.
Nous avons posé les fondations de notre souveraineté spatiale avec des projets de coopération européens. Cette autonomie n’est pas contradictoire avec des partenariats stratégiques avec des pays comme l’Inde, pour bâtir des coalitions utiles à notre indépendance.
Axel Tran Van, exploitant céréalier : Face à la menace du Mercosur et au déclin de nos exportations, risque-t-on de sacrifier notre souveraineté alimentaire et ne faudrait-il pas contrôler les produits importés plutôt que nos fermes ?
La souveraineté alimentaire est une clé de notre indépendance à laquelle la France ne renoncera jamais. C’est pourquoi nous nous sommes opposés à l’accord du Mercosur tel qu’il était rédigé, tout en arrachant une clause de sauvegarde permettant de suspendre l’accord en cas de variations de prix ou de volume de plus de 5 %.
Au niveau national, le Premier ministre a interdit l’entrée de produits traités avec des pesticides interdits en France. Aucun produit ne doit entrer sur le marché unique s’il a été produit avec des normes différentes des nôtres. Je rejoins votre proposition :
Nous gagnerions à réorienter les contrôles de l’intérieur vers l’extérieur pour redonner de l’oxygène et de la liberté aux producteurs et affecter nos capacités à la préservation de l’intégrité du marché unique.
Frédéric Ribes, président du syndicat des vins de Fronton : Avec l’envolée des taxes de Donald Trump, notre filière se retrouve en première ligne. Pourquoi notre patrimoine culturel n’est-il pas suffisamment défendu, y compris par nos partenaires européens ?
Pour redonner de la vitalité à notre démocratie, il faut rendre le pouvoir aux citoyens et lever les carcans de normes qui dépossèdent les viticulteurs et entrepreneurs de leur liberté d’agir.
Concernant votre filière, les vins et spiritueux français jouissent d’une renommée mondiale. Il est inacceptable que nos produits, comme le champagne ou le cognac, soient pris en otage.
L’enjeu est de trouver des partenaires fiables qui n’appliquent pas des droits de douane insensés du jour au lendemain. C’est tout l’objectif de l’accord en cours de négociation avec l’Inde : ouvrir de nouveaux débouchés pour nos vins et spiritueux sans pour autant fragiliser d’autres filières, comme le bœuf ou le sucre, qui pouvaient l’être avec le Mercosur.
Entre les droits de douane et les provocations diplomatiques, l’Europe a-t-elle définitivement perdu son allié américain, ou faut-il n’y voir que l’effet d’un homme, Donald Trump ?
Avec les États-Unis, nous sommes alliés mais pas alignés. Nous sommes alliés avec la nation américaine et non avec la personne de Donald Trump elle-même.
Le grand défi du siècle réside dans le conflit possible entre les États-Unis et la Chine. Dans ce contexte, l’attitude de l’Europe peut tout changer. Si l’Europe décide d’être indépendante, elle peut entraîner derrière elle la plupart des pays du monde qui refusent d’être vassalisés par l’une ou l’autre de ces puissances. Cela impose de renforcer notre autonomie stratégique et de bâtir des partenariats respectueux de la souveraineté avec l’Asie du Sud-Est, l’Amérique latine ou l’Afrique, où la volonté de rester libre est forte.
Cette "loi du plus fort" imposée par les empires favorise-t-elle la montée des régimes autoritaires, et craignez-vous que ce climat ne vienne nourrir les discours populistes à l’approche de la présidentielle de 2027 ?
Je distingue la loi du plus fort qui régit les relations internationales de la question démocratique.
Si la France se prépare à un monde plus dur en se réarmant, elle ne peut s’y résoudre et continuera de défendre les principes de l’intégrité territoriale et du droit des peuples.
Concernant la démocratie, elle est effectivement fragilisée par une forme de lassitude, mais aussi par les ingérences de régimes autoritaires. On l’a vu récemment en Roumanie où une élection manipulée a dû être annulée puis rejouée. Cette fragilité est accentuée par le déplacement du débat public sur des réseaux sociaux régis par des milliardaires peu soucieux du bon fonctionnement démocratique. Notre démocratie doit se réinventer pour apporter des réponses aux préoccupations des Français. Si nous ne le faisons pas, alors oui, nous risquons de voir émerger des forces politiques qui lui tourneront le dos.
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