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Jean-Noël Barrot : « L’Europe peut résister à la brutalisation du monde »

Jean-Noël Barrot - JNB Libération

Notre ministre de l'Europe et des Affaires étrangères et vice-président du MoDem revient pour Libération sur les conflits et menaces en cours, alors que les équilibres diplomatiques sont ébranlés par la remise en cause de l'alliance historique de l'Europe avec les Etats-Unis.

Une intervention américaine est-elle inévitable en Iran ?

Les Etats-Unis se sont mis en situation de lancer une opération militaire contre l'Iran. Ils ont proposé en parallèle des négociations au régime qui doit impérativement s'en saisir, se résoudre à des concessions majeures et à un changement radical de posture.

Concernant les concessions, il y a le soutien aux milices, l'enrichissement nucléaire et les missiles balistiques. Est-il envisageable que les Iraniens cèdent sur les trois volets ?

L'Iran doit cesser d'être une menace pour son environnement régional et pour nos intérêts de sécurité, et le peuple iranien doit retrouver sa liberté. 

La répression et les violences d'Etat qui se sont abattues aveuglément sur les manifestants pacifiques constituent un crime de masse qui ne peut rester impuni. 

 

C'est la raison pour laquelle nous avons décidé, jeudi, de sanctionner 21 individus et entités responsables de cette répression et soutenu l'inscription du corps des Gardiens de la révolution dans son ensemble sur la liste européenne des organisations terroristes. Nous exigeons que le régime mette fin à l'oppression, libère les prisonniers, cesse les exécutions, rétablisse Internet et rende au peuple iranien les clés de son propre avenir.

Y a-t-il encore des discussions en cours avec l'Iran ?

Depuis que j'ai pris mes fonctions, j'ai eu de nombreux échanges avec mon homologue iranien pour obtenir la libération de nos ressortissants et pour tenter d'aboutir à un règlement négocié des problèmes de sécurité soulevés par le programme nucléaire iranien, son programme balistique et son soutien aux groupes terroristes dans la région. Faute d'être parvenu à un tel accord, à la fin du mois de septembre, nous avons décidé de réappliquer les embargos des Nations unies sur les armes, les équipements nucléaires et les banques qui avaient été levés il y a dix ans au moment de l'accord sur le nucléaire iranien. Je lui ai parlé le 12 janvier pour lui exprimer notre condamnation la plus ferme de la répression et lui enjoindre de garantir la sécurité des ressortissants en Iran.

Avez-vous des nouvelles de Cécile Kohler et Jacques Paris ? Les derniers événements sur place pourraient-ils freiner leur retour rapide en France ?

Cécile Kohler et Jacques Paris sont en sécurité à l'ambassade de France à Téhéran. Nous exigeons que l'Iran permette leur retour en France. 

Nos efforts pour la libération des ressortissants français détenus en Iran ne nous ont jamais empêchés de prendre des mesures très fermes contre le régime. Nous l'avons fait tout au long de l'année dernière. 

 

J'évoquais le rétablissement des embargos. J'aurais pu citer aussi les sanctions européennes dont j'ai été à l'initiative à l'encontre des individus responsables de la politique d'otages d'Etat et celles qui ont visé les responsables du transfert par l'Iran à la Russie de drones et de missiles.

(...)

Le président Zelensky a été assez virulent lors du sommet de Davos en janvier ; il a reproché aux Européens d'avoir tardé à apporter de l'aide, d'être toujours à la traîne derrière les Etats-Unis… Qu'en avez-vous pensé ?

Aujourd'hui, 100 % de l'aide financière à l'Ukraine est apportée par l'Europe. L'essentiel du renseignement et du soutien militaires le sont également. C'est encore à l'initiative de la France et du Royaume-Uni qu'un travail de planification militaire, inédit dans notre histoire récente, a été réalisé en lien étroit avec le président Zelensky, pour que la paix une fois conclue soit assortie de garanties solides. 

L'Ukraine sait pouvoir compter sur le soutien indéfectible des Européens.

 

Donc, vous n'avez pas entendu d'ingratitude dans ce discours ?

J'ai moins entendu d'ingratitude que de regrets, que je partage, que l'Europe n'aille pas assez vite dans sa montée en puissance, notamment celle de son outil de défense. Je vous renvoie aux nombreuses déclarations du président Zelensky qui salue systématiquement la posture très ferme et la hauteur de vue de la France depuis le début de ce conflit.

Le président américain affirme qu'il a convaincu Vladimir Poutine d'accepter un cessez-le-feu. Pourtant, sur le terrain, les attaques continuent ?

Alors que l'Ukraine traverse un hiver extrêmement rigoureux avec des températures qui atteignent les - 30 degrés, Vladimir Poutine cherche à provoquer une crise humanitaire par des frappes incessantes sur les infrastructures énergétiques. 

 

Si les Etats-Unis ont obtenu que ces frappes puissent cesser, même temporairement, et si la Russie se conforme à cette demande, c'est évidemment une bonne nouvelle. 

Dans tous les cas, nous ne ménageons aucun effort pour répondre à l'état d'urgence énergétique en Ukraine. J'ai réuni les pays du G7 vendredi 23 janvier et annoncé l'envoi de cent premiers générateurs d'électricité. Cinquante autres seront expédiés prochainement et nous mobilisons entreprises et collectivités territoriales qui le souhaitent en facilitant l'acheminement de leur aide matérielle sur place.

Presque quatre ans après le début de l'invasion russe de l'Ukraine, percevez-vous la moindre inflexion dans l'attitude du président russe ?

A ce stade, Vladimir Poutine ne donne aucun signe d'une volonté réelle d'avancer vers la paix. 

Pour la première fois la semaine dernière, ses drones ont délibérément ciblé un train de voyageurs, tuant cinq passagers. Cela porte un nom, c'est un crime de guerre. Il s'ajoute aux viols, aux déportations d'enfants, aux massacres et aux exactions. Autant de crimes qui ne pourront rester impunis. 

 

Quatre ans après son lancement, force est de constater que « l'opération spéciale » du Kremlin est un échec catastrophique pour la Russie : 1,25 million de pertes humaines, ce qui est supérieur à l'ensemble des pertes humaines soviétiques et russes depuis 1945 ; mille morts chaque jour sur le front ; une récession en Russie annoncée en 2026. Chaque jour qui passe, l'obsession coloniale de Vladimir Poutine épuise son peuple et discrédite la nation russe, au risque de la faire sortir de l'histoire. Il est grand temps que Vladimir Poutine renonce à ses prétentions et accepte enfin un cessez-le-feu.

Le président Macron a évoqué une possible reprise du dialogue avec Vladimir Poutine. Les conditions sont-elles réunies pour recommencer à lui parler ?

La France n'a jamais exclu par principe d'échanger avec la Russie, en toute transparence avec l'Ukraine et avec ses partenaires européens, et à condition, bien sûr, que cela soit utile. 

Les Européens, qui sont désormais les principaux soutiens de l'Ukraine sur les plans financier et militaire, doivent pouvoir disposer d'un canal pour faire valoir leurs intérêts, sans déléguer la responsabilité à qui que ce soit.

 

Est-ce que la libération de Laurent Vinatier, qui était accusé d'espionnage par Moscou, s'inscrit un peu dans ces dynamiques ou est-ce un autre dossier ?

La libération de nos compatriotes, détenus arbitraires ou otages à l'étranger, est une priorité pour la France. L'année dernière, nous avons réussi à faire sortir de prison dix d'entre eux grâce à la mobilisation des agents du Quai d'Orsay à Paris et dans nos postes diplomatiques. C'est un résultat remarquable et je veux les en féliciter.

Est-ce que la France a les moyens de vraiment aider l'Ukraine, tant que la guerre ne s'arrête pas ?

En matière de soutien financier, à l'initiative de la France, l'Union européenne a débloqué pour l'Ukraine un prêt de 90 milliards d'euros, en lançant un emprunt commun pour la deuxième fois dans son histoire. 

Par ailleurs, en mobilisant ses moyens militaires pour arraisonner et dérouter des navires pétroliers de la flotte fantôme russe, la France a une nouvelle fois marqué son intention d'accentuer la pression sur la Russie et son appui à la résistance héroïque du peuple ukrainien contre l'envahisseur.

 

La séquence des dernières semaines, Davos, Groenland, a démontré à quel point les Etats-Unis ne sont plus un allié fiable et indéfectible. Comment l'Europe peut-elle assurer sa sécurité, son indépendance, coincée entre ces grandes masses que sont la Russie, la Chine et les Etats-Unis ?

L'Europe doit dire non à toute intimidation et toute coercition, d'où qu'elles proviennent. Elle doit pour cela accélérer la mise en œuvre d'une idée que nous avons défendue depuis bientôt dix ans : celle de l'autonomie stratégique. Cela suppose qu'elle se renforce pour n'être pas une proie livrée aux appétits prédateurs des nouveaux empires. 

Après le Covid-19, la guerre en Ukraine avait démontré l'étendue de nos dépendances en matières énergétique, alimentaire, médicale – qui se sont réduites depuis, mais demeurent trop importantes. Les prétentions des Etats-Unis sur le Groenland, territoire européen placé sous la protection de l'Otan, ont révélé les dépendances de l'Europe en matière de sécurité. 

L'Europe doit donc continuer de se réarmer et de se durcir pour prendre en charge elle-même sa sécurité.

 

En parallèle, et tirant les leçons de ce qui s'est passé ces dernières semaines, la Commission européenne doit exprimer clairement et fermement qu'elle se tient prête à activer tous les instruments à sa disposition, y compris les plus puissants, si les intérêts essentiels de l'Europe comme son intégrité territoriale, l'intégrité de ses processus électoraux, ou son autonomie de décision, étaient à nouveau menacés à l'avenir.

Sommes-nous à un tournant dans la relation entre l'Europe et les Etats-Unis ?

Par la clarté de ses messages et par son unité, l'Europe a conduit l'administration américaine à revoir sa position sur le Groenland. 

Je constate que dans beaucoup de pays européens, on s'est aperçu que l'Europe est beaucoup plus forte que certains ne le croyaient. 

 

Le tournant qu'elle doit prendre, c'est de s'assumer comme une grande puissance capable de dissuader toute atteinte à ses intérêts.

Pouvez-vous réagir aux récents événements à Minneapolis aux Etats-Unis ?

Mon rôle est de contrer les ingérences étrangères en France, ce que le Quai d'Orsay fait au quotidien grâce au compte X « French Response » et à la transformation interne que j'ai lancés. 

Mon rôle n'est pas de m'immiscer dans les affaires des autres. Mais comme beaucoup de Français, j'ai été profondément heurté par les images terribles provenant de Minneapolis. 

 

La brutalité des méthodes employées est incompatible avec la conception française de l'Etat de droit. Dans ce contexte, ma priorité va à la sécurité de nos ressortissants sur place. 

(...)

La France a refusé de participer au « Board of Peace » (« Conseil de la paix ») de Donald Trump. Pourquoi ?

Nous n'avons pas signé la charte du « Board of Peace » car à ce stade elle semble entrer en concurrence avec celle des Nations unies. Pour autant, nous soutenons le plan de paix et accueillons positivement les résultats qu'il produit. 

Si la situation à Gaza reste difficile, le cessez-le-feu en vigueur est une avancée majeure. Il doit être respecté par toutes les parties. La restitution de la dernière dépouille d'otage israélien est un immense soulagement. L'ouverture du point de passage de Rafah [avec l'Egypte, ndlr] ce dimanche est une bonne nouvelle, qui doit permettre notamment aux 400 tonnes d'aide humanitaire que nous avons envoyées il y a huit jours de parvenir aux populations auxquelles elles sont destinées. Le comité palestinien est installé. Il doit désormais prendre en charge l'administration de Gaza et le désarmement du Hamas. 

Rien de tout cela n'aurait été possible sans la mobilisation de la France tout au long de l'année dernière, qui a conduit à l'adoption par les Nations unies de la déclaration de New York et à la reconnaissance de l'Etat de Palestine. 

Notre objectif reste inchangé : la solution à deux Etats, Israël et Palestine, vivant côte à côte, en paix et en sécurité.

 

Un accord de cessez-le-feu a été signé jeudi soir en Syrie entre le gouvernement et les Forces démocratiques syriennes kurdes. Pensez-vous qu'il va tenir ?

La France n'abandonne pas ses frères et ses sœurs d'armes. Lorsque nous avons observé qu'une escalade dangereuse menaçait à la fois nos partenaires kurdes, la stabilité de la Syrie et nos intérêts de sécurité, nous nous sommes mobilisés à tous les niveaux. Le président de la République s'est impliqué personnellement. 

L'accord qui a été obtenu donne des garanties sécuritaires et politiques aux Kurdes et reconnaît leur identité au sein d'une nation syrienne unifiée. Il doit permettre aussi de contenir toute résurgence de Daech. Il doit maintenant être mis en œuvre. C'est la raison pour laquelle je me déplacerai dans la région en fin de semaine prochaine.

Envisagez-vous de rapatrier les femmes et les enfants français enfermés dans le camp de Roj ?

La lutte contre Daech est et restera notre priorité absolue. Nous suivons très attentivement la situation sur le terrain. L'accord qui vient d'être trouvé permet d'assurer la sécurité des prisons dans lesquelles les combattants terroristes de Daech sont retenus. 

Quant aux ressortissants français, notre position est inchangée. Les adultes doivent être jugés là où leurs crimes ont été commis. Les enfants n'étant pas responsables des crimes de leurs parents, lorsque cela a été possible, nous les avons rapatriés.

 

La France n'a pas signé l'accord avec le Mercosur dans un moment compliqué. Cette décision l'isole-t-elle en Europe ? 

La France assume parfois de dire non, et souvent l'histoire lui donne raison. 

Si aujourd'hui la France est écoutée en Europe, c'est parce que bien avant tous les autres, elle a appelé à une Europe indépendante, qui se libère de ses servitudes et s'affirme comme une grande puissance démocratique et souveraine, plutôt que de risquer de devenir un continent-musée vieillissant et vassalisé. 

 

Dans le cas du Mercosur, difficile de parler d'isolement quand la France a été suivie par d'autres pays, et quand on voit que le Parlement européen a manifestement lui aussi des préoccupations sur cet accord.

(...)

Donald Trump a récemment copieusement insulté le président de la République en le disant affaibli et sur le départ. Pensez-vous que ces propos resserrent les rangs européens, ou au contraire isolent Emmanuel Macron ?

Dans le monde entier, les propos du président de la République refusant la soumission et le chantage ont été salués et applaudis. Ils ont été accueillis en France dans une unité nationale qui est suffisamment rare pour être soulignée.

Concernant le budget, les coupes sur l'aide au développement sont énormes. Pourquoi ?

Le Premier ministre a réussi à obtenir les compromis nécessaires pour donner à la France un budget. C'est la condition indispensable de notre influence à l'étranger. 

L'aide au développement a été mise à contribution pour y parvenir. Je souhaite que ses moyens soient renforcés dès que cela sera à nouveau possible. 

Contrairement à ce que j'entends trop souvent, l'aide au développement est un puissant levier de promotion des intérêts de la France et des Français.

 

Comment analysez-vous la récente visite en Chine du Premier ministre britannique, Keir Starmer, et celle du chancelier allemand, Friedrich Merz, qui ont signé des contrats juteux ? La Chine est-elle finalement un partenaire plus stable et fiable que les Etats-Unis ?

Le défi géopolitique de notre siècle, c'est la tension grandissante menant à une confrontation possible entre les Etats-Unis et la Chine. 

Dans cette équation il y a une variable qui peut tout changer, c'est l'attitude de l'Europe qui, sans chercher la confrontation ni avec l'un ni avec l'autre, peut résister à la brutalisation du monde et tracer une voie singulière, une troisième voie. Celle de l'indépendance, de la coopération et du multilatéralisme.

 

Au début de notre conversation, vous parliez de chercher justement une autre voie et d'autres partenaires. A qui pensiez-vous ?

A l'Inde par exemple, dont j'ai convié le ministre des Affaires étrangères à être l'invité d'honneur de notre conférence des ambassadrices et des ambassadeurs, à Paris début janvier. De l'Asie du Sud-Est à l'Amérique latine en passant par l'Afrique, la plupart des pays du monde attendent que l'Europe se lève et montre la voie, car ils entendent rester libres. 

 

Lire l'entretien complet dans Libération.

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