Bruno Fuchs : « Les parlementaires peuvent jouer un rôle majeur dans le renforcement de l’influence de la France dans le monde »
Notre président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Bruno Fuchs, détaille pour Le Figaro son rapport sur « une doctrine française en matière de diplomatie parlementaire », pleinement assumée, coordonnée avec le Quai d’Orsay et pensée comme un levier stratégique.
LE FIGARO. - Votre commission vient de publier le rapport sur « une doctrine française en matière de diplomatie parlementaire »*. Pour commencer, rappelez-nous quelles sont aujourd’hui les attributions du Parlement en matière de politique étrangère.
BRUNO FUCHS. - Le Parlement contrôle l’action de l’exécutif, vote les budgets de la défense et des affaires étrangères. Il ratifie environ 25 % des traités et des conventions signés par la France, et il doit aussi être consulté sur les opérations extérieures quand elles se prolongent.
Mais le rapport démontre bien que les parlementaires peuvent aussi jouer un rôle majeur dans le renforcement de l’influence de la France dans le monde, rôle aujourd’hui très nettement sous-utilisé.
Sous l’impulsion de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, nous voulons contribuer pleinement au renforcement de l’influence de la France dans le monde.
Pourquoi fallait-il, aujourd’hui, réfléchir à une doctrine en matière de diplomatie parlementaire ?
La place de la France dans le monde n’a jamais été autant concurrencée et son influence autant relativisée. La diplomatie française ne doit pas subir mais apporter d’urgence de nouvelles réponses à une situation devenue préoccupante.
Il y a au moins trois facteurs qui expliquent ce recul. Le recul est tout d’abord « mécanique », avec l’arrivée sur la scène internationale de nouvelles puissances mondiales ou régionales qui déploient une grande activité diplomatique. La plupart des grandes négociations se déroulent désormais au Qatar, en Arabie saoudite ou encore aux Émirats arabes unis. Là où nous étions encore protégés en Afrique francophone il y a une à une vingtaine d’années, nos compétiteurs sont aujourd’hui omniprésents : Russie, Turquie, Chine, Inde…
Il y a ensuite un nouvel ordre mondial qui se met en place : le multilatéralisme laisse la place aux rapports de force et aux logiques transactionnelles. Ce n’est pas un terrain sur lequel nous sommes très à l’aise.
Enfin, il y a des raisons propres à la France : notre stratégie cherche à s’adapter mais elle n’est pas toujours comprise. Il y a aussi la faiblesse de nos moyens dédiés à la diplomatie et à notre influence. Dans le budget 2026, les crédits attribués à la défense sont en augmentation de plus de 6 milliards d’euros et c’est une bonne chose. Mais dans le même temps, ceux du quai d’Orsay sont à la baisse pour la troisième année consécutive. Il en est de même pour les budgets de nos médias extérieurs. Ils sont très insuffisants pour pouvoir rivaliser avec les campagnes de désinformation dont nous sommes victimes.
C’est là que la diplomatie parlementaire peut être utile.
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Ne pas perdre de terrain, en regagner, c’est cela, l’apport de la diplomatie parlementaire, comme force additionnelle et coordonnée avec la diplomatie d’État.
La France entretient des relations conflictuelles avec les pays de l’AES (Alliance des États du Sahel). Vous pourriez y aller ?
Oui bien sûr, je pourrais aller au Niger ou au Mali sans difficulté. Il faut comprendre - et les diplomates doivent se saisir de ce levier - que là où les exécutifs entretiennent des relations conflictuelles et réduisent leurs échanges au strict minimum les parlementaires ont, eux, la faculté de maintenir avec leurs homologues des échanges permanents. Ils peuvent ainsi créer les conditions d’un rapprochement des positions.
C’est ce que j’ai fait au Mali, en m’y rendant à trois reprises entre le premier et le deuxième coup d’État. J’y ai formulé plusieurs propositions visant à préserver et à renforcer les intérêts de la France au Sahel.
Mais à l’époque les diplomates ne m’ont pas écouté. Si une doctrine partagée avait existé, si mon action avait été officiellement intégrée dans un dispositif élargi, il y a des chances pour que ce que nous avons réussi à faire à Madagascar pût peut-être se réaliser au Mali.
Dans l’attente de l’établissement d’une doctrine, vous avez vous-même pris un certain nombre d’initiatives innovantes.
Oui. Je cherche en permanence des approches nouvelles qui permettent d’apporter quelque chose de concret à nos concitoyens. J’ai lancé plusieurs missions en commun avec des parlementaires d’autres pays.
Avec le Sénégal, nous lançons une commission mixte franco-sénégalaise pour apporter des réponses communes aux questions de mobilité et d’immigration. Avec la RDC, des parlementaires des deux pays travaillent à l’élaboration d’un traité de coopération économique qui favorisera l’activité économique entre nos deux pays. Est-il normal que les Chinois bénéficient d’un tel traité avec la RDC alors que personne n’a jamais pensé à en établir un entre ces deux pays francophones ?
Avec le Maroc, nous avons obtenu qu’un groupe de parlementaires franco-marocains apporte une contribution à la rédaction du nouveau traité d’amitié entre nos deux pays.
Avec les États-Unis, j’ai proposé là aussi à mon homologue du Congrès de travailler ensemble sur les sujets de gouvernance mondiale et de respect du droit international. Je n’ai, à ce jour, reçu aucune réponse…
Quels sont les domaines dans lesquels vous pensez que la France à le plus besoin de l’apport des parlementaires ?
La France a historiquement assis son influence sur deux grands leviers géographiques : l’Europe et l’espace francophone. L’Europe est aujourd’hui attaquée de toutes parts et menacée d’atomisation ; quant à l’espace francophone, il devient de plus en plus distant, voire parfois hostile à l’égard de la France.
Il y a donc une urgence absolue à contribuer à faire de l’Europe une puissance mondiale et à permettre aux pays d’Afrique, notamment francophones, de redevenir des partenaires respectés et de confiance.
Concrètement, cela veut dire quoi ?
Concrètement, j’ai créé la conférence permanente des présidents des commissions des affaires étrangères de l’Union européenne, associant également le Royaume-Uni. Cette instance permet de proposer des réponses européennes, incarnées par des parlementaires de tous les pays de l’Europe. Je vous confirme que cela se voit et que cela pèse.
S’agissant de l’espace francophone, j’ai rédigé, avec ma collègue Michèle Tabarot, un rapport qui fait un constat lucide et qui propose un plan d’action très détaillé pour inverser la tendance. Il faut avouer qu’il a été plébiscité en Afrique. S’agissant de la France, j’attends toujours que le gouvernement s’y intéresse.
Quelles sont vos prochaines actions ?
Nous voulons aussi renforcer la France dans son rôle de défenseur du droit international, de la paix et des libertés publiques. Dès la mise en place de l’Administration Trump, j’ai emmené une délégation de députés à Washington. Nous avons immédiatement alerté sur le caractère autoritaire et expansionniste de la nouvelle Administration.
La commission a aussi envoyé une mission au Kosovo et en Serbie pour voir comment contribuer à l’apaisement des relations entre les deux pays. Et nous allons mener cette année une mission de bons offices en Arménie et en Azerbaïdjan.
Je pourrais aussi évoquer une initiative dont seule la France est capable. En mars, nous préparons un cycle d’auditions de toutes les organisations et tous les partis d’opposition en Iran. L’idée est de leur permettre de trouver les conditions d’un dialogue et ensuite de les accompagner dans l’écriture d’une plateforme de transition inclusive et démocratique.
La France est un grand pays, c’est une puissance mondiale, elle doit impérativement se réinterroger et se donner les moyens de rester parmi les grands, pour pouvoir défendre nos intérêts et nos valeurs dans le monde.
* Les rapporteurs du rapport furent les députés Pierre Pribetich et Liliana Tanguy.
Lire l'entretien complet dans Le Figaro.