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Jean-Noël Barrot : « Le cessez-le-feu doit impérativement couvrir le Liban »

Jean-Noël Barrot - JNB

Dans un entretien avec La Croix, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot évoque les conditions pour stabiliser le Moyen-Orient après quarante jours de guerre avec l'Iran, et alors qu'Israël bombarde toujours massivement le Liban.

Quel bilan tirez-vous de ces quarante jours de guerre ? Le monde est-il plus sûr depuis ?

Le cessez-le-feu qui a été trouvé, mercredi 8 avril, est temporaire, fragile. Tout reste à faire pour que la paix et la stabilité soient restaurées dans la région. Cela suppose notamment que le régime iranien se résolve à des concessions majeures et à un changement radical de posture afin que Téhéran coexiste pacifiquement avec son environnement régional et laisse son peuple construire librement son avenir.

Après la libération de Cécile Kohler et Jacques Paris, comment voyez-vous évoluer les relations avec Téhéran ?

C'est la première fois depuis de très nombreuses années que nous n'avons plus d'otages en Iran. 

 

Depuis ma prise de fonction, nous en avons fait sortir quatre. Nous n'avons jamais lié la libération de nos otages avec notre politique étrangère vis-à-vis de l'Iran. Les âpres négociations en faveur de la libération de nos ressortissants ne m'ont pas empêché d'initier des sanctions extrêmement lourdes à l'encontre des responsables du transfert par l'Iran de drones et de missiles à la Russie, des responsables de la politique d'otage d'État.

Après les crimes de masse commis par le régime contre son peuple en janvier, nous avons obtenu des sanctions européennes à l'encontre des responsables des violences d'État et l'inscription du corps des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes de l'UE. 

Nous faisons la différence entre l'Iran, qui est un grand pays et un grand peuple, et le régime iranien, qui est une théocratie répressive.

 

Comment rendre pérenne ce fragile cessez-le-feu ?

Par la diplomatie. L'histoire nous enseigne que seul le dialogue a permis d'obtenir de véritables concessions de la part du régime iranien. Il y a dix ans, la France avec d'autres partenaires a négocié l'accord sur le nucléaire iranien qui a conduit à un recul substantiel et vérifié des activités d'enrichissement de l'Iran.

Dix ans plus tard, il nous faut rechercher un accord plus large, qui amène le régime iranien à renoncer à son programme nucléaire, à ses armes balistiques qui menacent ses voisins, à soutenir des groupes terroristes qui déstabilisent la région et à respecter les droits fondamentaux du peuple iranien.

Le régime de Téhéran sort-il renforcé de cette guerre ?

Personne ne sort renforcé de cette guerre. Le peuple iranien et les populations civiles au Proche-et au Moyen-Orient, en sont les grands perdants. 

Aujourd'hui, plus que jamais, nous nous tenons au côté du peuple iranien, dont la révolte légitime a été réprimée dans le sang en janvier. 

 

J'ai donné instruction à nos ambassades de la région de faciliter la délivrance des visas pour les Iraniens qui sont persécutés, et notamment les activistes, les chercheurs et les journalistes.

Le Liban, d'après Washington, n'est pas inclus dans ce cessez-le-feu. Comment réagissez-vous face aux bombardements massifs d'Israël ?

J'ai condamné avec la plus grande fermeté ces frappes massives qui, en dix minutes, ont tué plus de 250 personnes, dont de très nombreux civils et qui s'ajoutent aux 1500 victimes de ce conflit initié par les frappes du Hezbollah contre Israël le 2 mars. 

Les attaques de mercredi sont d'autant plus intolérables qu'elles fragilisent le cessez-le-feu, temporaire et qui doit impérativement couvrir le Liban. 

 

L'Iran doit cesser de terroriser Israël par l'intermédiaire du Hezbollah, qui de son côté doit rendre ses armes à l'État libanais. Le Liban ne doit pas être la victime expiatoire d'un gouvernement israélien contrarié par un cessez-le-feu dont il ne veut pas. La destruction méthodique du Liban ne permettra pas celle du Hezbollah. Au contraire, elle le renforcera.

Ce pays ne peut en aucun cas être le théâtre secondaire d'une guerre qu'il n'a pas choisie. Israël a le droit à se défendre, mais dans le respect du droit international et du droit international humanitaire. Il doit s'abstenir de toutes nouvelles frappes sur les infrastructures civiles, renoncer à toute occupation au sud de Liban et saisir la main tendue par le gouvernement libanais pour engager, pour la première fois dans l'histoire, une négociation entre les deux gouvernements afin de régler durablement leurs différends.

Face au Hezbollah, comment aider l'État libanais à prendre les choses en main ?

Certainement pas en affaiblissant l'État par des bombardements massifs, mais en se tenant à ses côtés. Il était progressivement en train de se relever après l'escalade militaire de l'automne 2024 avec un processus de réforme bancaire et financière, une reprise du contrôle du sud du Liban et un processus de dialogue avec la Syrie et l'Israël. 

Affaiblir l'État libanais et attiser les tensions entre les communautés, c'est renforcer le Hezbollah.

 

(...)

Les communautés chrétiennes sont particulièrement vulnérables au Liban, mais aussi à Gaza. Comment se traduit le soutien de la France à leur égard ?

Par une aide matérielle aux écoles chrétiennes via le fonds pour les écoles d'Orient, sans lequel ces établissements n'auraient pas survécu à la crise économique très profonde que le pays a traversée. L'organisation de préservation du patrimoine ALIPH, que nous avons fondée en 2018, a également permis de sauver 25 sites chrétiens très profondément endommagés dans la région.

La France, qui a un rôle historique, et même institutionnel en Terre sainte, de protection des chrétiens d'Orient, des communautés et des lieux saints catholiques, souligne constamment la vulnérabilité des chrétiens dans ses échanges avec Israël. 

 

Nous avons vivement condamné la décision prise par la police israélienne d'empêcher le cardinal Pizzaballa de célébrer la messe des Rameaux. Cette mobilisation a payé, la décision a été annulée.

Nous continuons d'assumer notre rôle auprès des communautés chrétiennes du Proche-Orient, en raison des liens historiques qui nous unissent à elles, mais aussi parce que nous avons la conviction que sans pluralisme, il ne peut y avoir ni prospérité, ni paix dans cette région tourmentée.

(...)

Êtes-vous inquiet de l'évolution d'Israël après le vote de la loi sur la peine de mort ?

J'ai dit ma consternation après l'adoption de cette loi. Consternation d'abord parce que la France reconnaît en Israël une éthique humaniste et universaliste forgée par des siècles de persécution et d'exil qui rejettent l'arbitraire de la peine de mort. Consternation, ensuite, parce que cette loi rétrograde qui vise de fait exclusivement les Palestiniens est discriminante et injuste. 

Ni la paix ni la sécurité en Israël ou ailleurs ne peuvent être fondées sur les discriminations et l'injustice.

 

Comment réagissez-vous face à la colonisation rampante en Cisjordanie ?

Nous assistons à une explosion des actes de violence menés par les colons extrémistes en Cisjordanie. Il ne peut y avoir aucune impunité pour ces actes gravissimes. Le gouvernement israélien doit impérativement sanctionner leurs auteurs. Nous avons déjà sanctionné, à titre national et européen, des individus et entités impliqués dans la colonisation violente ; nous devons poursuivre ce processus. 

La seule alternative à la guerre perpétuelle, c'est la solution à deux États reconnus et respectés vivant côte à côte, en paix.

 

(...)

Le plan de paix à Gaza est-il mort-né ?

Nous soutenons ce plan de paix qui a été endossé par le Conseil des Nations unies, dont la première phase a produit des résultats et qui doit impérativement entrer dans sa deuxième phase, sans quoi nous risquons de revenir en arrière. L'aide humanitaire doit entrer massivement dans Gaza où la situation reste très dégradée.

Le comité palestinien chargé de l'administration de Gaza doit pouvoir y entrer en lien avec l'Autorité palestinienne et le processus de désarmement du Hamas doit s'engager. La clé pour que ce plan de paix aboutisse, c'est un horizon politique crédible : la solution à deux États.

Vladimir Poutine est-il un des gagnants de la séquence au Moyen-Orient ?

Il est au contraire le grand perdant de cette guerre, puisque après Bachar Al Assad et Nicolas Maduro, il perd l'un de ses tout derniers alliés. Certes, la flambée des prix des hydrocarbures va lui donner un peu d'oxygène, mais cela ne suffira pas à compenser le triple échec militaire, économique et stratégique que constitue sa guerre coloniale en Ukraine.

Rien ne peut nous détourner de la situation en Ukraine où se joue l'avenir de la paix et de la sécurité en Europe. 

 

Après avoir traversé valeureusement l'hiver le plus rigoureux de leur histoire récente, les Ukrainiens ont repris plus de terrain à la Russie que Moscou n'en a conquis au mois de mars. Et la mobilisation européenne en soutien à l'Ukraine ne faiblit pas.

Donald Trump a multiplié les déclarations virulentes contre l'Otan. Craignez-vous qu'il remette en question cette alliance ?

L'Otan n'a rien à voir avec la guerre initiée par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Nous sommes alliés au sein de l'Otan, mais nous ne sommes pas pour autant alignés. Nous sommes des alliés mais nous ne sommes pas des vassaux. Et l'Otan fonctionne dans les deux sens : elle assure la sécurité de l'Atlantique Nord.

Elle bénéficie ainsi à l'Europe comme à l'Amérique du Nord. Les États-Unis annoncent depuis longtemps leur volonté de réduire leur niveau d'engagement au sein de l'Otan. Nous devons l'accepter et le voir comme une opportunité de renforcer le pilier européen de l'Alliance, d'européaniser l'Otan et d'y développer notre propre vision et nos propres capacités.

Vous accompagnez le chef de l'État ce vendredi au Vatican. Comment percevez-vous la voix du pape Léon XIV, qui résonne par rapport à une autre voix américaine, celle de Donald Trump ?

Le pape Léon défend les plus pauvres et les plus humbles. Il plaide pour la paix par le dialogue, le multilatéralisme et le respect du droit. Face à la brutalisation du monde, sa voix est essentielle. Je salue l'attention qu'il a accordée au Liban, pays meurtri par la guerre, en lui consacrant son premier déplacement.

 

Lire l'entretien complet dans La Croix.

 

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