Jean-Noël Barrot : « Les transferts de djihadistes vers l’Irak se poursuivront »
Retrouvez ci-dessous l'entretien accordé par notre ministre de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot au Point.
Propos recueillis par BORIS MABILLARD
📰 Disponible également sur le site du Point
Dans notre dossier « Kurdistan, la trahison de l’Occident », les Kurdes du Rojava ont confié se sentir abandonnés. Que faites-vous pour tenter de les rassurer ?
Je récuse le terme d’« Occident ». La politique étrangère de la France est indépendante. S’agissant de notre relation avec les Kurdes, que ce soit en Irak, en Syrie ou ailleurs, elle est ancienne et se fonde sur une amitié indéfectible. Une amitié dont j’ai pu mesurer la force dans la région, tant auprès des responsables du Kurdistan irakien que de leurs homologues syriens. Nous continuerons de nous tenir aux côtés du peuple syrien alors que s’ouvre une opportunité de reconstruire un pays unifié respectant toutes les composantes du peuple syrien.
Les autorités du Kurdistan syrien craignent de revenir dans le giron de Damas et que les droits des femmes, notamment, soient remis en question…
L’identité kurde doit être respectée et les Kurdes doivent prendre part à la vie économique, sociale et politique de cette Syrie réunifiée. Les Kurdes de Syrie ont été pour nous des alliés fidèles dans le combat contre les terroristes de Daech. C’est depuis l’Irak et la Syrie que Daech a fomenté les attentats du Bataclan, il y a dix ans. Il ne peut y avoir aucun répit dans notre lutte contre l’État islamique.
Vous vous êtes longuement entretenu avec Mazloum Abdi, héros de la résistance contre Daech en Syrie. Que vous a-t-il demandé ?
Il nous a d’abord remerciés pour les efforts de médiation que nous avons conduits à tous les niveaux, jusqu’à celui du président de la République, pour éviter un bain de sang dans la région kurde de Syrie et pour que les parties parviennent à un cessez-le-feu. Je l’ai quant à moi invité à ne pas relâcher la garde dans le combat contre Daech. Dans cette phase de transition qui concerne la Syrie tout entière et, plus particulièrement ces jours-ci, le nord-est syrien, Daech cherchera par tous les moyens à saboter cet accord pour entraver la réunification et préparer de nouveaux attentats nous ciblant.
Y a-t-il un risque de résurgence de Daech aux confins de l’Irak et de la Syrie ?
Les prisons et les camps du Nord-Est syrien doivent continuer d’être sécurisés et gardés. Je m’en suis assuré auprès du ministre des Affaires étrangères de la Syrie comme auprès du général Mazloum. Cela suppose aussi que soit redéfinie l’architecture régionale de lutte contre Daech, que les autorités syriennes jouent un rôle au sein de la coalition internationale anti-Daech et que cette dernière soit formellement autorisée à poursuivre ses interventions en Syrie. Comme nous l’avons fait le 3 janvier dernier en mobilisant la puissance de nos moyens militaires pour frapper Daech.
La France continuera-t-elle à déployer des hommes sur le sol irakien comme c’est le cas aujourd’hui ?
La présence des forces militaires françaises est très appréciée par le gouvernement fédéral de l’Irak comme par le gouvernement de la région autonome du Kurdistan. Cette présence militaire se décline sur trois volets : au sein de la coalition internationale contre Daech, dans le cadre de l’opération de l’Otan qui est commandée cette année par un général français, au titre de la formation des militaires irakiens. Ces relations multiples que nous avons avec les forces de sécurité irakiennes ont vocation à se poursuivre à l’avenir.
Beaucoup de chrétiens ont fui le Kurdistan et la plaine de Ninive pour se réfugier en France notamment. Les encouragez-vous à revenir ?
Oui, j’ai eu l’occasion lors de ma précédente visite de m’entretenir à ce sujet avec le cardinal Sacco. J’ai également eu l’occasion d’en parler, hier et aujourd’hui, avec les autorités du Kurdistan irakien. Certaines familles chrétiennes n’ont pas pu rentrer dans leurs villages à cause des conditions de sécurité. Ces dernières s’étant améliorées, nous allons travailler avec notre équipe sur place pour faciliter ces retours.
Quel rôle la France entend-elle jouer dans cette région en pleine recomposition ?
Je salue la décision des autorités kurdes syriennes de faciliter l’extension de notre présence consulaire à Erbil. J’y vois une marque de reconnaissance de notre soutien sans faille. Nous entendons approfondir les coopérations économiques avec le Kurdistan irakien comme avec l’Irak. Vingt entreprises françaises ont participé à la Foire internationale de Bagdad. Nos fleurons industriels dans les domaines de la défense, des infrastructures et des transports sont mobilisés pour accompagner les autorités irakiennes dans leurs projets. Plus spécifiquement au Kurdistan irakien, nous travaillons avec des entreprises françaises sur des projets de sécurisation des infrastructures énergétiques et d’innovation dans le traitement des eaux. La visite à venir du président de la République sera aussi l’occasion de tenir la conférence de Bagdad qui reflète notre vision d’une intégration régionale pour le Levant. Ce sera l’occasion de donner une impulsion nouvelle à la coopération économique entre la France et l’Irak.
Qu’en est-il du transfert vers les prisons irakiennes des anciens djihadistes ?
Nous ne pouvons accepter qu’un espace soit laissé à Daech pour se reconstituer. Les transferts de djihadistes de la Syrie vers l’Irak se poursuivent et iront jusqu’à leur terme. Nous remercions les autorités irakiennes de les avoir acceptés, permettant de limiter le risque d’une dispersion des combattants terroristes.
Les enfants de djihadistes qui ont grandi dans des camps pourront-ils rentrer en France ?
La position des autorités françaises est inchangée : les adultes doivent être jugés là où ils ont commis leurs crimes. Quant aux enfants, ils ne sont pas responsables des crimes de leurs parents et, chaque fois que cela a été possible sur le plan juridique comme sur le plan opérationnel, ils ont été rapatriés.
Les États-Unis menacent d’attaquer l’Iran. Quelle est la position de la France ?
Les États-Unis sont prêts à une opération militaire, tout en proposant une voie de négociation dont Téhéran doit impérativement se saisir. Je souhaite que le premier point soit la fin de la répression sanglante de ces dernières semaines contre le peuple iranien, la libération des prisonniers, la fin des exécutions, le rétablissement total d’Internet et des communications, et la restitution au peuple iranien de ses droits fondamentaux et de sa liberté.