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Jean-Noël Barrot : « Groenland : le chantage doit cesser »

Jean-Noël Barrot - JNB

Dans un entretien exclusif accordé à Ouest-France sur la situation internationale, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s’exprime sur l’accord du Mercosur. « Seule la saisine de la Cour par le Parlement européen amènerait à suspendre la ratification de l’accord. La balle est désormais dans le camp du Parlement européen », précise le ministre.

Les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?

Une amitié ancienne lie les peuples français et américains, qui depuis l’indépendance américaine il y a 250 ans, ont livré des combats communs pour la liberté. Mais si nous sommes alliés, nous ne sommes pas pour autant alignés. 

Lorsque les États-Unis formulent une proposition qui n’est pas acceptable, notre responsabilité c’est de savoir leur dire non.

 

En l’occurrence, vous leur dites non à quoi ? Sur le Groenland ?

Précisez votre question.

Les Américains annoncent leur volonté très claire de prendre le contrôle du Groenland, de l’acheter même. Est-ce acceptable pour les Européens ?

Le Groenland n’est pas à vendre, les dirigeants danois et groenlandais se sont exprimés clairement en ce sens. Ce chantage doit cesser.

Mais si les Américains le prennent de force, attaquent ?

Je n’y crois pas, et rien ne saurait le justifier. Le Groenland est un territoire européen, placé sous la protection de l’Otan. La France soutient les autorités groenlandaises et danoises, comme nous compterions sur leur solidarité si nous nous trouvions dans la même situation. C’est la raison pour laquelle je me suis rendu sur place après le déplacement du Président, pour y renforcer notre présence. J’ajoute que les Européens disposent de moyens très puissants pour défendre leurs intérêts.

Y compris commerciaux ?

De toute nature. 

Nous sommes beaucoup plus forts que certains voudraient le croire.

 

Nos lecteurs ont le sentiment que le monde bascule en ce moment. Washington enlève le président vénézuélien, veut prendre le Groenland, déchire 66 accords avec des agences internationales. L’Onu, c’est fini ?

Sur les ruines de la Seconde guerre mondiale, nous avons bâti un ordre international fondé sur des principes très simples : intangibilité des frontières, autodétermination des peuples et non recours à la force. Ces principes sont aujourd’hui remis en question par de grandes puissances pourtant investies de la responsabilité principale de membre permanent du Conseil de sécurité. De la responsabilité d’être les gardiennes de ces principes. 

Ces principes restent les seuls susceptibles de garantir la paix et la sécurité du monde, mais les institutions qui en sont les garantes sont en panne.

 

Comment entendez-vous réagir ?

Deux réactions s’imposent. 

Dans un monde régi par la loi du plus fort, où les empires se réveillent avec un appétit prédateur, il nous faut nous renforcer pour pouvoir nous défendre. 

 

Le renforcement et l’indépendance de l’Europe sont donc indispensables. Ils sont au cœur de l’action de la France depuis bientôt dix ans.

Et la deuxième ?

Réformer les institutions internationales pour les rendre plus légitimes et y faire plus de place aux grands pays émergents qui, comme nous, restent attachés aux principes du droit international.

Oui, mais ce droit international est bafoué, et caduc en ce moment…

Certes. C’est précisément pour affronter la brutalisation du monde que nous œuvrons sans relâche à construire une Europe plus souveraine, et une France plus forte. 

Notre capacité à dissuader les menaces dépend de notre force militaire et économique c’est pourquoi il est vital de donner un budget à la France ainsi qu’à nos armées. Elle dépend aussi de notre force morale.

 

Face au bouleversement du monde, Dominique de Villepin, un de vos prédécesseurs, propose de créer un conseil de sécurité européen. Qu’en pensez-vous ?

Sous l’impulsion française, depuis neuf ans, l’Europe de la défense a fait des progrès considérables. Nous avons convaincu nos partenaires d’y consacrer des financements, et d’adopter la préférence européenne. 

La réunion qui s’est tenue mardi à Paris de la coalition de pays emmenée par la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne montre que pour la première fois dans notre histoire depuis des décennies, les Européens sont en train de prendre en charge leur propre sécurité.

(...)

Les Allemands sont davantage surpris que les Français par le revirement des Américains, comment analysez-vous l’attitude de Berlin ?

L’Allemagne a adopté, elle aussi, la boussole de l’autonomie stratégique et de la souveraineté européenne. C’est une très bonne chose. Lors du Conseil des ministres franco-allemand qui s’est tenu cet été à Toulon, nous avons décidé d’acter des projets phares de coopérations industrielles, énergétiques, scientifiques et numériques. 

Nous nous sommes engagés ensemble à pousser l’Europe à devenir beaucoup plus compétitive. 

 

Le récent sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique a jeté les fondations de ce qui pourrait prendre la forme, à l’ère de l’intelligence artificielle et du quantique, d’une mise en commun de notre puissance de calcul, de nos talents, de nos données. Faisons du numérique ce que le charbon et l’acier furent en 1950 pour le couple franco-allemand qui, avec la Pologne au sein de ce que l’on appelle le triangle de Weimar, est une véritable force d’entraînement pour l’Europe.

Peut-on encore compter sur les États-Unis pour défendre l’Ukraine ?

Nous soutenons les efforts de médiation conduits par les États-Unis entre la Russie et l’Ukraine. Mardi à Paris, ils ont pris leur responsabilité en annonçant qu’ils contribueront aux garanties de sécurité qui permettront, après le cessez-le-feu, de dissuader toute nouvelle agression. Cela se traduira par la prise en charge du suivi et de la vérification du cessez-le-feu. S’y ajoutera le soutien à la force multilatérale pour l’Ukraine dont le quartier général est à Paris.

C’est l’Europe qui se retrouve désormais en première ligne.

L’essentiel du soutien financier à l’Ukraine est désormais fourni par les Européens. 

 

En décidant, pour la deuxième fois de son histoire, d’un emprunt commun de 90 milliards d’euros, nous avons placé l’Ukraine à l’abri des difficultés financières pendant au moins deux ans, et en position de force pour les négociations de paix. Nous l’avons fait convaincus que de l’issue de cette guerre d’agression dépend la sécurité sur notre continent.

(...)

Vous ne craignez pas que cette force de maintien de la paix, que la présence de soldats français, soit une forme d’engrenage ?

Au contraire. Nous avons conçu ces garanties de sécurité pour que la paix soit durable et pour dissuader toute nouvelle agression qui rapprocherait la menace des frontières de l’Union européenne et de l’Otan. 

 

Rappelons que c’est après le cessez-le-feu et loin de la ligne de contact que la force multilatérale pour l’Ukraine interviendra, en soutien de l’armée ukrainienne et de sa régénération. J’ajoute que des militaires français, positionnés en Roumanie et en Estonie, contribuent depuis longtemps par leur présence à la protection de la stabilité du flanc oriental de l’Europe.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, la Russie a violemment bombardé Kiev avec son missile hypersonique Orechnik. Quelle est votre réaction ?

Vladimir Poutine reste aujourd’hui le seul obstacle à la paix. 

 

Il pilonne les villes de l’arrière pour masquer son échec à faire plier la résistance ukrainienne et progresser sur le front. Nous continuerons d’accentuer la pression sur lui tant qu’il ne mettra pas fin à cette guerre coloniale.

En Iran, les manifestations se multiplient et la situation se détériore de jour en jour. Quelle est la position de la France ?

La France a rappelé hier, avec l’Allemagne et l’Angleterre, sa préoccupation profonde de la situation en exhortant les autorités iraniennes à faire preuve de retenue, à s’abstenir de toute violence et à respecter les droits fondamentaux des Iraniens.

 

En s’opposant à la signature du traité avec les pays du Mercosur, la France ne s’isole-t-elle pas ?

Quand la France a parlé la première de souveraineté européenne en 2017, elle était seule à le faire. Aujourd’hui, on considère qu’elle a été visionnaire. Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est notre souveraineté alimentaire. Et j’observe que d’autres pays européens, comme la Pologne, l’Autriche, l’Irlande, la Hongrie ou la Belgique partagent cette position.

Mais pourquoi continuer à s’y opposer ? Même l’Italie a décidé de s’y rallier.

La France est favorable au commerce et entretient des liens privilégiés avec les pays du Mercosur. Mais cet accord n’apporte que des gains limités à l’économie européenne et ne justifie pas, en l’état, d’exposer certaines de nos filières les plus sensibles qui sont la clé de notre souveraineté alimentaire, alors que les engagements pris pour limiter la concurrence déloyale des produits importés qui ne sont pas produits dans les mêmes conditions de production sont encore insuffisants. C’est la raison pour laquelle le Président de la République a décidé que la France s’y opposerait. Mais la messe n’est pas dite.

La France va-t-elle entamer une procédure contre cet accord ?

L’accord ne sera pas définitivement adopté tant qu’il n’aura pas été adopté par le Parlement européen. Il devra ensuite être ratifié par le Conseil. J’entends dire qu’une saisine de la cour de Justice de l’Union européenne permettrait d’empêcher l’entrée en vigueur de cet accord : c’est faux. Seule la saisine de la Cour par le Parlement européen amènerait à suspendre la ratification de l’accord. 

La balle est désormais dans le camp du Parlement européen.

 

Mais la Commission a prévu de se passer de cet accord ?

Les règles européennes sont claires : l’accord doit encore être approuvé par le Parlement européen, la procédure se poursuit. Que ceux qui menacent notre gouvernement de motion de censure utilisent cette énergie à faire entendre leur voix à Strasbourg. Qu’ils montrent leur influence réelle en Europe et au sein de leurs groupes politiques respectifs.

Quelles avancées ont été obtenues dans la dernière ligne droite ?

Des mesures sans précédent au bénéfice des agriculteurs français, sous notre impulsion. La clause de sauvegarde que nous avons arrachée protégera les filières agricoles sensibles contre toute déstabilisation de marché. C’est tout simplement la disposition la plus protectrice jamais insérée dans le cadre d’un accord commercial conclu par l’Union européenne. Ses critères de déclenchement sont même ceux que souhaitaient les organisations agricoles. 

Nous avons, en outre, exigé et obtenu le principe de réciprocité s’agissant de l’interdiction de l’entrée sur le marché unique de produits agricoles contenant des résidus de substances interdites aux producteurs européens, le renforcement des contrôles aux frontières, un relèvement très significatif des montants disponibles pour les aides aux revenus de la PAC, et la suspension de la taxe carbone sur les engrais qui risquait de lourdement pénaliser les grandes cultures.

Pourquoi alors continuer à ferrailler contre cet accord ?

Certaines garanties précises restaient insuffisantes pour notre agriculture. Aucune surprise : la France avait été transparente du début à la fin, comme l’ensemble des forces politiques représentées au Parlement. 

À cet égard, les dépôts de ces motions de censure en réaction à cette décision font donc le choix d’affaiblir la voix de la France plutôt que celui de l’unité nationale dans la défense de notre agriculture.

 

C’est aussi une première. Jamais la France n’a refusé de se rallier à un accord commercial européen.

La France s’est opposée de longue date à cet accord en l’état, sans quoi il aurait sans doute été adopté depuis longtemps. La France assume de dire non quand il le faut, et souvent l’histoire lui donne raison.

(...)

 

Lire l'article complet dans Ouest-France.

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