Sarah El Haïry : « Les parents doivent pouvoir vérifier qui s'occupe de leurs enfants »
Dans un entretien au Figaro, Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l'Enfance et vice-présidente du MoDem, revient sur la prise de conscience des violences sexuelles faites aux mineurs et alerte sur les nouveaux risques liés notamment à l’exposition précoce à des contenus pornographiques violents en ligne. Elle plaide pour renforcer les outils de protection de l’enfance et associer davantage les victimes à la construction des politiques publiques.
LE FIGARO. - Comment expliquez-vous l'explosion des affaires de violences sexuelles sur mineurs ?
SARAH EL HAÏRY. - Ce que l'on perçoit comme une explosion est le signe que la société commence, enfin, à regarder ces violences en face. Les victimes ont toujours parlé, mais il y avait de la gêne, du déni, parfois une volonté de ne pas remettre en cause certaines institutions. Des instances comme la Ciivise ou la Ciase ont structuré l'écoute et légitimé la parole des victimes. Il est apparu que ces affaires touchaient tous les milieux sociaux et avaient une ampleur insoupçonnée.
La tolérance sociale a reculé. On nomme davantage les violences, y compris l'inceste, qui restait un impensé.
Aujourd'hui, les professionnels commencent à être mieux formés pour recueillir cette parole, ce qui fait remonter davantage de signalements.
Mais il y a aussi une évolution plus profonde, plus préoccupante. L'exposition de plus en plus précoce à une pornographie violente, souvent accessible sans filtre, y compris sur les réseaux sociaux, n'est pas sans effet. On ne parle plus d'une pornographie érotique mais de contenus très violents, vus dès un très jeune âge, qui viennent altérer les représentations des relations affectives et sexuelles. Ils peuvent créer une addiction, même chez des jeunes adolescents.
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LE FIGARO. - La proposition de loi dite « Bétharram » et le projet de loi sur la protection de l'enfance renforcent le contrôle de l'honorabilité des professionnels et bénévoles au contact des mineurs et prévoient même une « liste noire » pour écarter les personnes présentant des comportements inadaptés... Cette avancée est-elle suffisante ?
Depuis que j'ai lancé la plateforme qui délivre des « attestations d'honorabilité » pour les intervenants dans les secteurs de la petite enfance et de la protection de l'enfance, il y a eu à date 5 277 refus sur 957 850 attestations. Ce chiffre montre que le dispositif est loin d'être symbolique. Il permet déjà d'écarter des milliers de personnes qui n'avaient pas vocation à travailler au contact d'enfants.
En ce sens, l'honorabilité constitue une première ligne de protection indispensable qui repose sur une idée simple : lorsqu'il existe une condamnation ou même une procédure en cours, il ne doit pas y avoir d'exposition aux enfants.
Mais il faut aussi en voir les limites. Tous ceux qui n'ont jamais été condamnés ou signalés échappent à ce filtre. La mise en place d'un fichier complémentaire, parfois qualifié de « liste noire » , vise à mieux partager les informations issues de procédures administratives ou disciplinaires, avant même une condamnation, pour éviter qu'elles restent cloisonnées entre institutions.
Je plaide pour que le projet de loi autorise les parents employeurs à accéder au certificat d'honorabilité. Les parents doivent pouvoir vérifier qui s'occupe de leurs enfants. C'est un point clé. Aujourd'hui, ce droit est réservé aux professionnels, alors même que les parents confient leurs enfants à domicile, souvent sans aucun outil de vérification autre que la possibilité méconnue de demander le bulletin 3 de leur casier judiciaire. Tout un pan des adultes au contact des enfants échappe encore aux vérifications : les baby-sitters, les cours à domicile, l'aide aux devoirs, les associations qui ne sont pas déclarées en accueil collectif de mineurs, les plateformes qui font de la mise en relation entre baby-sitters et parents.
Pour autant, même renforcé, ce dispositif ne saurait suffire.
La protection repose sur une approche globale. Elle suppose de former tous les adultes au contact des enfants, de mieux armer les enfants eux-mêmes pour reconnaître les violences, et de renforcer les dispositifs de signalement. Elle implique aussi de lever les freins culturels qui persistent autour du signalement.
LE FIGARO. - Cette semaine, vous participez à la conférence mondiale de l'Alliance des pays pionniers pour mettre fin aux violences faites aux enfants, à Turin. Allez-vous y défendre la création du « conseil des victimes » que vous avez annoncée à la suite des affaires Bétharram et Le Scouarnec ?
À Turin, l'enjeu est de défendre une conviction simple : on ne construira pas une politique efficace de prévention sans les victimes elles-mêmes. Elles ont toujours parlé, mais aujourd'hui, il faut aller plus loin et reconnaître leur expertise. L'idée du conseil des victimes, qui verra le jour en 2026, s'inscrit dans cette logique. Il ne s'agit pas seulement d'un espace d'écoute, mais d'un outil pour co-construire les politiques publiques. Parce que ceux qui ont vécu ces violences savent précisément où sont les failles : dans les parcours, dans les institutions, dans les moments où la parole n'a pas été entendue.
Il ne s'agit pas uniquement de traiter les violences sexuelles mais de prendre en compte l'ensemble des violences faites aux enfants.
Car, sur le terrain, on observe un continuum entre le harcèlement, les carences éducatives, les violences sexuelles et les cyberviolences. Ce conseil doit permettre de bâtir des politiques de prévention plus justes, plus concrètes, plus ancrées dans le réel. Il permettra de nourrir les formations, les campagnes, les dispositifs d'accompagnement.
Alors que les auteurs de violences sont souvent d'anciennes victimes, il faut tenter de briser un cycle de reproduction. Et pour cela, il est indispensable de s'appuyer sur ceux qui en ont fait l'expérience.
Lire l'entretien dans Le Figaro.