Sarah El Haïry : « Le drame de Lyhanna révèle un échec collectif »
Le meurtre de Lyhanna, 11 ans, suscite une vive émotion dans l’opinion, partagée entre le désarroi et la colère : le principal suspect, visé par neuf procédures pour viols et agressions sur mineurs, n’avait jamais été entendu par les services de police. Sarah El Haïry, la Haute-commissaire à l’enfance, appelle à un sursaut collectif. Et rappelle que toutes les trois minutes, un enfant est victime en France de violences sexuelles, le plus souvent au sein de la structure familiale. Un état des lieux douloureux qui doit amener à faire de la protection des plus jeunes une cause nationale. Accélération des procédures, droit opposable, formation des professionnels… elle nous donne ses solutions. Entretien exclusif pour Franc Tireur.
FRANC-TIREUR. Le 4 juin, le corps de Lyhanna était retrouvé dans le Gers. Le principal suspect est Jérôme Barella. Un homme connu des services de police, avec plusieurs plaintes pour viols. Quel est votre état d’esprit, moins d’une semaine après l’explosion de cette affaire ?
SARAH EL HAÏRY. Bien sûr, j’ai d’abord pensé à la famille et à la douleur que c’est de perdre un enfant parce qu’il a été victime d’un prédateur.
Je suis mère et, évidemment, ce drame me tord le ventre. Comme tous les Français, je suis choquée par cette tragédie. Comme tous les Français, je suis en colère. Et cette colère doit justement être utile !
Les mots manquent. Je ne suis pas sûre que les mots guérissent les maux quand se produit une telle abomination. Notre seule obsession et notre devoir, c’est la protection des enfants. Nous devons aujourd’hui accompagner la famille de Lyhanna et mener une action qui doit être plus que jamais accélérée ! Il faut mettre en lumière une nécessité : celle de l’accélération des procédures. Ce qui s’est passé ne sera jamais excusable, mais il faut au moins que cela devienne explicable. On ne peut plus laisser passer les dysfonctionnements. Les circonstances sont abominables : c’est tragique qu’il faille – encore – la mort d’une enfant.
Enfin, la parole se libère. On entend plus de signalements, plus d’alertes, plus d’enquêtes. Je pense qu’on est en train de sortir du déni. On constate que les violences faites aux enfants sont partout. Il faut donc les traiter plus vite et partout.
Il s’agirait d’un problème structurel. Gérald Darmanin a demandé aux procureurs de reprendre les 70 000 plaintes pour violences sur les enfants d’ici au 14 juillet. N’est-ce pas un « effet d’annonce » ?
Au contraire, c’est le début de l’état des lieux ! La prédation a toujours existé, mais on en prend enfin conscience.
L’ampleur des violences sexuelles est inouïe : plus de 600 bébés victimes de violences sexuelles en 2024. On parle d’un enfant victime de violences sexuelles toutes les trois minutes en France. Dans 70 % des cas, ce sont des violences intrafamiliales.
Ces chiffres nécessitent un sursaut. Mais pas uniquement de la police ou de la justice : un sursaut collectif. Il faut que les violences faites aux enfants deviennent la priorité nationale. J’appelle à un changement de paradigme. Que chacun fasse son état des lieux dans son secteur pour que plus rien ne nous échappe !
Vous parlez d’une « chaîne de responsabilité » dans la mort de Lyhanna. Qu’entendez-vous par là ?
Je crois à la nécessité d’une protection intégrale. Ce qui demande de repérer le premier responsable, à savoir celui qui viole ou qui tue. Mais ce n’est pas parce qu’on a arrêté l’auteur qu’on a transformé en profondeur le système de protection. Il faut aussi que chacun, quelle que soit sa place dans la hiérarchie, prenne pleinement conscience de sa capacité à agir. Que ce soit dans le secteur de la police, de la justice, de la santé ou de l’Éducation nationale.
Mon carburant n’est pas seulement d’accompagner les victimes, mais de prévenir ces violences. Cela, on le fait en éduquant avec le programme Evars, notamment sur la question de l’égalité filles-garçons, pour lutter contre les phénomènes de domination. Il faut également briser le cercle vicieux des auteurs, dont les mineurs auteurs de violences sexuelles qui ont eux-mêmes été victimes. On le fait aussi en diffusant au plus grand nombre le numéro Stop (0806 23 10 63), une ligne d’écoute destinée aux adultes sexuellement attirés par les enfants afin qu’ils soient orientés et accompagnés pour éviter tout passage à l’acte. Enfin, cela fait un an que je travaille sur la constitution d’un Conseil des personnes victimes de violences durant leur enfance. C’est tout le travail que je mène actuellement. Mes conclusions sont transmises.
Ce qui montre que la libération de la parole ne suffit pas : Jérôme Barella faisait l’objet de plusieurs signalements et plaintes pour viols sur mineurs sans que l’appareil policier et judiciaire n’en fasse une priorité… Comment explique-t-on cela ?
Soyons lucides : si ce drame provoque une telle colère, c’est parce qu’il révèle un échec collectif. Quand plusieurs alertes existent et qu’un enfant finit mort, c’est que quelque chose n’a pas fonctionné.
Pendant trop longtemps, la protection de l’enfance a été considérée comme un sujet parmi d’autres. Elle doit devenir le sujet prioritaire.
Dans un commissariat, dans un parquet, dans une école, une suspicion de violences sexuelles sur un enfant doit déclencher la même urgence qu’une alerte vitale à l’hôpital. Chaque jour perdu peut être un jour de trop.
Dans le secteur judiciaire, quelles solutions proposez-vous ?
On doit améliorer la pratique professionnelle : imposer que le recueil de la parole des enfants ne se tienne que dans des espaces dédiés et selon une méthodologie définie. Pour cela, il est nécessaire d’augmenter le nombre de salles Mélanie et que chaque commissariat, chaque gendarmerie en dispose d’une (des espaces spécialement dédiés à l’écoute des mineurs ; il y en a 200 en France, NDLR).
Il faut poursuivre le développement des UAPED (Unités d’accueil pédiatrique enfants en danger, NDLR). Cette procédure de recueil doit devenir un droit opposable.
Je préconise la mise en place d’un circuit d’urgence dans l’ensemble des commissariats et gendarmeries pour le traitement des violences sexuelles sur mineurs. Cela permettra une prise en compte prioritaire au niveau local de ces drames. Aucune plainte ne doit rester sans réponse. Il faut généraliser la numérisation des procédures avec un fichier commun. Ce sont ces procédures qui permettront d’avancer.
Plusieurs associations manifestent et pointent une responsabilité politique. Elles accusent le gouvernement d’avoir ignoré leurs alertes face aux problèmes structurels que vous décrivez vous-même. Que leur répondez-vous ?
Leur colère est légitime. Et elle doit être utile. Les associations ont souvent nommé avant tout le monde ce que notre société refusait de regarder. Aujourd’hui, nous devons travailler ensemble pour transformer cette indignation en changement concret.
Ce que nous avons réussi à faire contre les violences faites aux femmes, nous devons désormais le faire pour les enfants : faire de leur protection une priorité nationale incontestable.
Ce que nous avons réussi à faire avec les pôles « Violences intrafamiliales » – des pôles au sein des tribunaux judiciaires permettant une action commune entre sièges et parquets dans la lutte contre les violences faites aux femmes –, nous devons aussi le faire pour les enfants. Et ce serait déjà une révolution !
(...)
Depuis plusieurs mois, des associations réclament la mise en place d’une « loi intégrale » de lutte contre les violences sexuelles avec un budget de 2,6 milliards d’euros par an (344 millions actuellement). Y êtes-vous favorable ?
Oui. Parce qu’on ne gagnera pas cette bataille avec une mesure isolée ou un énième ajustement technique. Une loi intégrale, c’est considérer la protection des enfants dans sa totalité : prévention, repérage, justice, accompagnement des victimes et lutte contre les prédateurs.
Face à un phénomène systémique, il faut une réponse systémique.
Dans la société civile, c’est le scandale du périscolaire dont on parle actuellement. Vous préconisiez il y a quelques mois des « certificats d’honorabilité » pour assurer que les professionnels de l’enfance n’aient pas d’antécédents judiciaires. En quoi cela consiste-t-il ?
Le principe est simple : lorsqu’on travaille au contact d’enfants, on doit pouvoir prouver qu’on ne présente aucun risque pour eux. Le certificat d’honorabilité permet de vérifier automatiquement qu’une personne n’est pas condamnée ou mise en cause pour des faits incompatibles avec l’encadrement d’enfants. Depuis sa mise en œuvre, plus de 5 300 personnes ont été écartées dans l’accueil du jeune enfant, la protection de l’enfance et, en ce moment également, les instituts médico-éducatifs. Cela montre son utilité.
Ma conviction est simple : partout où il y a des enfants, il doit y avoir un contrôle.
Aujourd’hui, je crois que ce certificat d’honorabilité doit être généralisé. Cela fait des mois que je plaide pour une uniformisation des procédures de contrôle des antécédents judiciaires. C’est pourquoi le projet de loi porté par Gérald Darmanin et Stéphanie Rist, qui doit arriver prochainement à l’Assemblée nationale puis au Sénat, devient incontournable.
Je vais même plus loin : je souhaite que ce certificat puisse aussi être accessible aux parents employeurs de nounous ou de baby-sitters. Quand on est au contact des enfants, c’est le principe de précaution qui prime, et partout.
(...)
Vous étiez à Turin pour l’Alliance des pays pionniers dans la lutte contre les violences sexuelles sur mineurs. Elle requiert des mesures internationales ?
Oui, avec une meilleure coopération en matière d’enquête, qui pourrait justement s’appuyer sur un parquet spécialisé. Les violences faites aux enfants sont transnationales. On l’a vu avec ce pédocriminel américain arrêté en Alsace l’année dernière après treize ans de cavale. Les pédocriminels n’ont pas de frontières non plus, notamment parce qu’ils utilisent ces nouvelles formes de prédation à distance.
Vous devez voir passer beaucoup d’horreurs à votre poste. Comment tient-on ? Est-ce qu’on ne se sent pas parfois impuissant face à la montagne de ces abus et de ces violences à répétition ?
Aucun responsable public ou associatif ne s’habitue à l’idée qu’un enfant puisse être violé, exploité ou tué. Et heureusement. Si un jour cela ne me bouleversait plus, je ne serais plus à ma place. Ce qui me fait tenir, c’est une conviction simple : derrière chaque statistique, il y a un enfant réel. Et derrière chaque réforme réussie, il y a parfois un enfant protégé. Cela vaut tous les combats.
Ce drame nous oblige surtout à regarder une vérité en face : les enfants ont souvent parlé. C’est nous qui n’avons pas toujours su les entendre.
Ils ne votent pas. Ils ne manifestent pas. Ils n’ont pas de lobby. Alors notre responsabilité est immense : faire de leur protection une cause nationale, non pas après chaque drame, mais avant le prochain.
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