François Bayrou : « La campagne présidentielle, c'est trois phases : les présentations, la décantation et le choix »
François Bayrou était l'invité d'En Toute Franchise avec Bastien Augey dans Bonjour la matinale de TF1 ce jeudi 23 juillet à 7h35.
C'est l'heure de l'interview en toute franchise, on retrouve Bastien Auger. Et ce matin, vous recevez François Bayrou, président du Modem et ancien Premier ministre.
Bonjour François Bayrou, soyez le bienvenu.
François Bayrou : « Bonjour ».
Question : 44 000 hectares sont déjà partis en fumée dans les incendies cette année, c'est un record. Est-ce que vous jugez que la France est suffisamment préparée pour y faire face ?
François Bayrou : Beaucoup d'efforts ont été faits ces dernières années parce qu'on a vu venir le problème et les gouvernements successifs ont fait en sorte que les avions bombardiers d'eau, les Canadair, les Dash, puisque c'est un autre de ces modèles-là, et les hélicoptères bombardiers d'eau ont été renforcés beaucoup, en nombre. Mais le changement des conditions climatiques fait que, évidemment, le champ de bataille n'est pas le même, et qu'il va falloir penser des stratégies nouvelles, c'est-à-dire des drones, par exemple, pour le repérage des premières fumerolles qui doivent permettre une intervention très rapide. Le combat est en train de changer de nature parce qu'il prend une ampleur considérable et je n'ai aucun doute que les différentes instances chargées de la sécurité civile et les gouvernements y pensent.
Question : Vous dites au gouvernement qu'il faut acheter des drones dès maintenant par exemple ?
François Bayrou : Non, je pense que ce n'est pas à moi de donner des injonctions parce que les services de la sécurité civile, eux, ils travaillent tous les jours. Mais je n'ai pas de doute que, comme on a vu la guerre changer en Ukraine, incroyablement sous nos yeux, la guerre contre les incendies de forêt, en raison du changement climatique, va, elle, aussi changer de stratégie et de tactique.
Question : Alors il y a les incendies, il y a la canicule, il y a la sécheresse. Quand vous voyez tout cela, est-ce que vous regrettez quelque part toutes les coupes dans le budget de la transition écologique ?
François Bayrou : Je pense que nous avons créé le fonds vert et le fonds vert a été encore augmenté ces derniers temps.
Question : Il y a eu des coupes les années précédentes, il y a eu des coupes dans le budget de la transition écologique quand vous étiez Premier ministre aussi.
François Bayrou : Pas sur ce sujet, mais on est dans un moment de redéfinition complète. On va parler des conditions budgétaires, financières de ce qui se prépare et de ce qui pèse sur la décision de tous les responsables publics. Et il y a aussi une reconfiguration, une reconstruction de la manière dont nous agissons dans notre pays. Je vous donne un chiffre très simple. La France dépense pour son action publique quelque chose comme 20% de plus que ses voisins. Est-ce qu'on est mieux protégé ? Est-ce qu'on est mieux soigné ? Est-ce qu'on est mieux éduqué que nos voisins ? La réponse est non.
Question : Cela veut dire qu'on ne dépense pas au bon endroit ?
François Bayrou : Oui, parce que notre organisation du pays ne me paraît pas la meilleure.
Question : On va revenir sur la question des finances publiques dans un instant, François Bayrou. Mais une petite question d'abord sur l'actualité politique. Vous qui êtes quelque part un habitué des coups d'éclat politique, j'aimerais votre regard sur celui de la ministre de l'Écologie, Monique Barbut, qui a démissionné pour protester contre la loi d'urgence agricole avant finalement de se faire rattraper, convaincre de rester par le président de la République. Laquelle vous avez préférée, la Monique Barbut qui part ou celle qui reste ?
François Bayrou : Bon, ce sont des péripéties. Cela a au moins l'avantage de montrer une chose : c'est que l'affirmation selon laquelle c'était dramatique la loi qui a été votée il y a trois jours, n'était pas si fondée que cela. Parce que si ça avait été dramatique, probablement la décision n'aurait pas été la même. En réalité, là encore, il faut faire la part de ce qu'est la communication et de ce qu'est la réalité profonde.
Question : Alors François Bayrou, pendant ce temps, vous, vous publiez un nouveau livre, « Alerte sur la France qui vient », où vous alertez notamment sur l'état des finances publiques, le risque de conflits entre générations notamment. Alors il y a un passage dans ce livre où vous revenez sur le moment où vous étiez Premier ministre et vous dites finalement j'avais le choix entre deux options, dire la vérité ou alors durer, faire des compromis. Est-ce que c'est ce que vous reprochez à Sébastien Lecornu aujourd'hui de durer ?
François Bayrou : Oui, je ne reproche rien. J'ai pris mes responsabilités. C'est assez rare dans le monde politique pour qu'on le note.
Question : Mais pas lui.
François Bayrou : Lorsque vous voyez venir un danger, un risque, une menace terrible sur la société française, vous avez le choix, quand vous êtes au gouvernement, entre deux attitudes. La première attitude, c'est fermer les yeux, pousser la poussière sous le tapis, se dire encore un moment Monsieur le bourreau, comme on disait autrefois, et puis finalement, d'autres s'en chargeront après moi. Mais lorsque vous voyez que la menace grandit au point qu'elle est pour votre pays, pour la société, et particulièrement pour les jeunes dans la société, que c'est une menace insupportable, alors vous devez choisir de dire la vérité. C'est ce que nous avons fait.
Question : Mais laquelle de ces deux attitudes a choisi Sébastien Lecornu, votre successeur selon vous ?
François Bayrou : Il a choisi de trouver des compromis, mais ces compromis, pour ma part, par exemple le renoncement à la réforme des retraites, il sait bien, Sébastien Lecornu, parce que nous en avons parlé beaucoup ensemble, que c'est un choix que je n'aurais pas fait.
Question : Vous trouvez qu'il met la poussière sous le tapis ?
François Bayrou : Non, je ne veux pas nourrir de polémiques avec d'ailleurs qui que ce soit. Il faut que vous compreniez une chose, le monde politique se nourrit d'affrontements perpétuels, de mises en accusation, de mises en cause, d'injures de toutes natures. Il suffit de regarder l'Assemblée nationale pour savoir ce qu'il en est. En réalité, nous ne nous en sortirons qu'ensemble. Tous ceux qui croient qu'il suffit de gagner une élection au bénéfice de quelques circonstances que ce soit pour sortir le pays des difficultés, tous ceux-là sont des menteurs.
Question : Alors ensemble, cela veut aussi dire quand même trouver des majorités à l'Assemblée nationale. Quand le Premier ministre dit qu'il donne quelques premières pistes pour le prochain budget, il dit qu'il va falloir faire des coupes. Dans les dépenses, il va falloir peut-être revoir certaines niches fiscales, il va falloir aussi faire des coupes dans les dépenses sociales, notamment sur les médicaments. Est-ce que vous dites : « ah, là oui, cela va dans le bon sens » ?
François Bayrou : J'attends de voir. On est payé depuis des années.
Question : Vous avez un doute ?
François Bayrou : Il faut que vous mesuriez quelque chose. Mon gouvernement, le gouvernement que je conduisais, a fait baisser le déficit du pays de près de 15%, 12,5%. Le déficit qui était à 5,7% du produit national, on l'a fait baisser à 5,1% en une seule année. Et puis là, il est en train de remonter. Il y a des études qui annoncent 6%, c'est-à-dire une remontée considérable du déficit.
Question : Mais donc ces pistes sont les bonnes, si on suit votre logique ?
François Bayrou : Je ne sais pas si celles-là sont les bonnes. Ce que je sais, c'est que le pays ne peut pas échapper à une redéfinition de la manière dont il utilise l'argent public. Parce qu'il faut ajouter une deuxième chose. C'est un pays qui s'appauvrit. C'est un pays qui est descendu au-dessous de la moyenne des revenus par habitant de tous les autres pays européens. On ne peut pas continuer comme cela.
Question : Alors ça sera forcément l'un des sujets de la campagne présidentielle. Est-ce que vous avez déjà choisi votre candidat ?
François Bayrou : Non, je pense que la campagne présidentielle, c'est trois phases. La première phase, ce sont les présentations. Tous ceux qui s'avancent les uns après les autres sur la scène en disant : « Je me verrai bien président de la République ». Cela, c'est la première phase.
Question : Ils sont nombreux, là.
François Bayrou : Ils sont nombreux là pour l'instant. Plusieurs dizaines, c'est la première phase. Il y a une deuxième phase, qui est la phase de décantation. On va voir qui tient, qui propose des idées originales. Et il y a une troisième phase, qui est la phase du choix. En réalité, nous ne nous rendons pas compte que le calendrier n'est pas celui que croit le monde politique et d'ailleurs le monde médiatique. On est très loin de cette élection. En réalité, l'élection présidentielle, cela se joue entre novembre et février. C'est là que les rapports de force se nouent. On n'y est pas encore, mais il faut être attentif à ce que des personnalités ayant l'expérience et la capacité de renouvellement dont nous avons besoin puissent se présenter devant les Français.
Question : Justement, François Bayrou, regardez, on vous a sélectionné trois visages, trois candidats déclarés ou putatifs. Lequel vous préférez parmi ces trois ? Edouard Philippe, Gabriel Attal et François Hollande.
François Bayrou : Je pense que d'autres candidats vont arriver qui peut-être correspondent. C'est la phase de présentation que je vous décris.
Question : Mais pour l'instant, aucun de ces trois ne vous convient ?
François Bayrou : Je pense que d'autres visages vont apparaître.
Question : Lesquels ?
François Bayrou : Vous verrez.
Question : Vous avez des souhaits. Vous avez des infos peut-être aussi.
François Bayrou : N'allez pas plus vite que la musique.
Question : En tout cas, pour l'instant, le casting ne vous convient pas, si je comprends bien.
François Bayrou : Mais ils ne conviennent pas aux Français.
Question : Et vous alors ? Vous êtes sûr que vous n'y allez pas ?
François Bayrou : Moi, je ne serai pas candidat à l'élection. Ça, c’est sûr.
Question : Mais ce casting-là, vous dites, les deux candidats de votre camp aujourd'hui, Edouard Philippe, Gabriel Attal, vous estimez que cela ne convient pas aux Français.
François Bayrou : Je pense qu'on se trompe quand on regarde le paysage de cette élection. Parce qu'on croit que c'est comme autrefois. C'est-à-dire qu'on peut se présenter, se mettre en valeur, proposer des idées, défendre des partis. Ce n'est plus comme cela. Vous avez la menace de deux extrêmes qui sont tous les deux, à mon sens, un danger de mort pour le pays. Un danger de mort pour le pays. Et donc ceux qui refusent les deux extrêmes, ils devraient parler ensemble, travailler ensemble de manière à dégager une solution commune à présenter aux Français, qu'ils soient, je donne ces deux aspects, de renouvellement et de reconstruction, et de rassemblement. Vous voyez, cela fait trois R, renouvellement, reconstruction, rassemblement. Cela fait beaucoup de critères, on va voir si nous y arriverons.
Le journaliste : Merci en tout cas d'avoir été avec nous. On rappelle votre livre : « Alerte sur la France qui vient », François Bayrou. C’est aux éditions de l'Observatoire, une saine lecture pour les vacances d'été, pourquoi pas sur la plage.
François Bayrou : Je ne sais pas si cela va remonter le moral, mais en tout cas, c'est un livre qui explique, pour la première fois pour le grand public, comment s'est constituée cette dette qui nous écrase et ce qu'on peut faire pour lutter contre.
Le journaliste : Merci beaucoup François Bayrou d'avoir été avec nous.