Sarah El Haïry : « Je suis têtue comme une Bretonne »
Entre ancrage à l’Ouest et engagement national, Sarah El Haïry évoque dans un entretien accordé au magazine Bretons son parcours, son attachement à Nantes et sa vision du rassemblement. Haute-commissaire à l’Enfance, elle détaille aussi ses priorités face aux violences faites aux enfants et aux défis de la parentalité.
Quel regard portez-vous sur les résultats des municipales, où la liste où vous étiez en deuxième position a obtenu 47,82 % des voix ?
Cela peut paraître antinomique, mais je suis très enthousiaste.
On a réuni le centre, la droite modérée et la gauche républicaine laïque.
On a fait un jeu à la nantaise, avec des gens aux sensibilités différentes mais refusant très clairement les extrêmes. Une telle réunion de la droite et du centre n’était pas arrivée depuis 1989.
Au regard des résultats, à Brest et à Saint-Brieuc notamment, pensez-vous que la Bretagne est en train de basculer vers le centre droit ?
Cela illustre que l’Ouest est une terre de modération, de responsabilité, où les sociaux-démocrates, les démocrates chrétiens et les libéraux se réunissent. C’est la terre qui refuse la brutalité dans le débat politique. Ce rassemblement était très fidèle à l’histoire, l’identité, la culture de notre territoire. Le Sud-Loire n’est pas le Nord-Loire, la Bretagne irrigue tout notre quotidien, ce n’est pas anodin.
L’Ouest, c’est l’alliance du bon sens et de l’enracinement. Et c’est aussi le mouvement, le goût de la liberté, de la démocratie locale. On est des marins, des audacieux !
Vous utilisez le terme d’« Ouest » plutôt que de « Bretagne » ?
Je me sens à la fois Bretonne et Ligérienne. C’est bizarre, mais c’est vrai ! Mes identités ne s’opposent pas. Elles s’additionnent. Je suis une enfant de la Loire, je suis née à Romorantin. J’ai déjà une double culture du sud et du nord de la Méditerranée, par mes parents immigrés marocains. Je me sens très Bretonne et fière de l’être. Et très Ligérienne, parce que je regarde et vers Rennes, et vers Angers. J’ai la chance d’être beaucoup en Bretagne, parce que ma belle-famille vit à Rennes et à Arzon. Cette eau iodée, elle irrigue mon quotidien, les souvenirs de ma fille…
Vous seriez favorable à un rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne ?
La Loire-Atlantique est bretonne. Dans son cœur, son esprit, sa force, et presque dans son caractère ! On est têtu, non ? C’est vrai, moi, je suis têtue comme une Bretonne. Je ne lâche rien. D’ailleurs, dans notre programme, il y avait l’idée de rapprocher à nouveau Nantes et Rennes.
Quel lien vous unit à Nantes ?
Nantes m’a vue devenir jeune femme. J’y suis arrivée en prépa Normale Sup. J’avais 18 ans, j’avais passé mon bac au lycée de Casablanca. Nantes, c’était cette image qu’on en avait de l’autre côté de la Méditerranée : cette ville de la douceur de vivre, pleine de culture, de magie, d’émerveillement. Je pensais en repartir, un peu comme tout le monde. Et elle m’a adoptée. Ça a été mes premières soirées, mon petit studio d’étudiante. Et puis ma grossesse, mon bébé, mes premiers cœurs craquelés. Ça s’est passé là.
C’est ma ville, ma maison, même si une partie de ma semaine est parisienne.
C’est une ville qui sait réconcilier. Elle est forte en biotech, en start-up, et en même temps, elle est maritime. Elle n’oppose pas la culture à l’industrie. C’est une palette de profondeurs. Elle n’est pas monolithique. Cette ville est belle parce qu’elle sait conjuguer. Elle est capable de te faire sentir que tu es son enfant.
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Vous devenez députée du MoDem en 2017, puis secrétaire d’État chargée de la Jeunesse en 2020. Vous vous souvenez de votre nomination ?
J’étais à Saint-Sébastien-sur-Loire, je ramassais des tomates dans le jardin de mes parents et j’ai eu un coup de téléphone du président de la République. Le lendemain matin, j’étais dans le TGV pour rejoindre Jean-Michel Blanquer au ministère.
J’ai senti une énorme responsabilité.
Quand vous êtes une femme, jeune et issue de l’immigration, vous devez en faire deux, trois fois plus. J’avais tellement envie qu’on ressente à Paris ce que cela voulait dire être centriste, être de l’Ouest, avoir cette capacité à parler à tout le monde…
Je me suis battue pour avoir « familles » au pluriel (en tant que ministre chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles, en 2024, ndlr). On fait comme s’il y avait un seul modèle. Mais les familles, elles sont parfois monoparentales, adoptantes… Ma famille est recomposée ; on n’en est pas moins une famille.
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Depuis mars 2025, vous êtes Haute-commissaire à l’Enfance. Aujourd’hui, un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles par an, les signalements de contenus pédocriminels en ligne ont augmenté de 6 000 % dans le monde en dix ans… L’affaire Bétharram a aussi fait parler des violences commises au sein des établissements scolaires. Comment luttez-vous contre ces violences ?
Je vais être très honnête. Je considère que les enfants ont toujours parlé. Mais on n’a pas toujours voulu les écouter. Il faut leur dire qu’on les croit, garantir leur santé mentale, bâtir des villes à hauteur d’enfants…
Je suis en train de mettre en place un Conseil des victimes.
On a renforcé les numéros d’appel 119 et 3018, on a installé les Uaped, des unités d’accueil d’enfants en danger, dans les services de pédiatrie… En janvier, on a viré plus de 3 000 prédateurs sexuels de l’aide sociale à l’enfance et de la petite enfance en vérifiant leurs antécédents judiciaires, avec les attestations d’honorabilité qu’on a créées et que je souhaite élargir.
Le grand combat, c’est aussi contre les géants du numérique, qui ne se comportent pas comme des entreprises mais comme des prédateurs. Aujourd’hui, il y a des IA qui déshabillent des images d’enfants, les gens achètent sur Shein des poupées pédocriminelles… J’ai saisi la commissaire européenne et lancé des procédures en France.
Parmi vos priorités, il y a aussi le soutien à la parentalité. Pourquoi le gouvernement s’intéresse-t-il à ce sujet qui peut sembler relever de la sphère privée ?
Un parent sur cinq se dit en difficulté. Aujourd’hui, les dangers sont XXL. Le parent ne peut pas être tout seul. Et puis on voit la dénatalité. On a moins de solidarité familiale, il y a des difficultés de moyens de garde, le coût de la vie a augmenté… Donc il y a une pression énorme sur les parents.
Que faites-vous pour renforcer le service public de la petite enfance ?
J’espère que l’on pourra bientôt revaloriser les salaires. On doit mieux faire connaître ces métiers dont on a plus que jamais besoin. J’ai aussi travaillé sur un guide de bonnes pratiques pour les mairies. On a prolongé l’aide pour l’accueil des jeunes enfants dans les familles monoparentales, et allongé le congé de naissance.
Vous avez qualifié la mise en place d’espaces « no kids » de discrimination, en particulier envers les mères…
C’est un continuum de violences. Jamais on n’accepterait de dire « ce lieu est interdit aux personnes de plus de 60 ans » ! Comme notre société est vieillissante, on commence à considérer que le rire des enfants, c’est une nuisance. C’est pour cela qu’on a fait une contre-offensive, avec le label Le choix des familles.
Les enfants, ce n’est pas juste bien sûr les photos. Les exclure, c’est la meilleure manière de continuer à briser l’égalité.
Du côté de l’aide sociale à l’enfance, on note une espérance de vie inférieure de vingt ans en moyenne, des faits de prostitution, des sorties sans accompagnement… Comment expliquez-vous ces manquements de l’État ?
Je vais être très claire : c’est injustifiable. On voit des inégalités d’accompagnement d’un département à l’autre. Or l’État doit être le garant de la protection de l’ensemble des enfants. Avant, on mettait les enfants dans des hôtels. Je l’ai interdit. Il faut sécuriser la question de la fratrie, voir comment on peut accélérer des adoptions… On a aussi renforcé la loi sur les pouponnières, où certains bébés tombaient dans une forme de dépression très profonde, par manque de contact.
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