Marina Ferrari : « Plusieurs choses me choquent dans cette décision de systématiser les tests de féminité »
Au lendemain de sa présentation devant la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale de la proposition de loi sur le sport professionnel, dont l'examen en séance a été repoussé au mieux à la semaine du 25 mai, notre ministre des Sports et secrétaire générale adjointe, Marina Ferrari, a accordé un entretien à l'Équipe pour parler d'un sujet qui suscite chez elle de la « colère » et de l'« inquiétude ».
Pourquoi vous opposez-vous aux tests génétiques de féminité exigés par le CIO ?
J'ai été très désagréablement surprise de ce retour en arrière. Les tests de féminité ne se pratiquaient plus depuis la fin des années 1990. À l'époque, ils ont été arrêtés parce que leur plus-value scientifique n'était pas avérée. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille écarter toute réflexion sur le sujet : dans certaines disciplines où l'engagement physique est particulièrement important, comme la boxe ou le rugby, il peut exister, dans des cas spécifiques et documentés, un déséquilibre du rapport de force lorsqu'une athlète transgenre ou intersexe présente des capacités physiques supérieures, notamment en matière de puissance ou de force.
Le CIO avance justement les arguments de la protection des athlètes et de l'intégrité des compétitions...
Mais il me semble que, depuis la fin des années 1990, on arrivait à le gérer au cas par cas, et certaines fédérations avaient même mis des mesures en place, comme dans le rugby par exemple. Plusieurs choses me choquent dans cette décision de systématiser les tests de féminité.
Même si le CIO s'en défend, cette décision constitue une forme de discrimination entre hommes et femmes parce qu'on ne va pas demander à tous les hommes de prouver qu'ils sont bien hommes.
Je pose aussi la question : qui va payer le test ? Le CIO ? Je ne pense pas. La Fédération internationale ? Je ne pense pas non plus. La Fédération nationale ? Pas plus. L'État ? Non, puisqu'il est illégal de pratiquer des tests génétiques en France sauf à des fins médicales, judiciaires ou de recherche scientifique. Au bout du bout, je crains que ce ne soit l'athlète qui doive payer et cela me pose un problème !
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Plusieurs fédérations internationales exigent déjà des tests à l'instar de l'athlétisme, de la boxe et du ski ?
J'ai été sollicitée par plusieurs fédérations. Je leur ai rappelé que ces tests sont interdits en France. Toutefois, pour avoir échangé avec les athlètes, je sais que certaines fédérations demandent déjà à leurs athlètes de s'y soumettre. Plusieurs athlètes m'ont d'ailleurs expliqué recevoir un test par la poste à réaliser à domicile et à renvoyer.
Cela pose d'ailleurs question sur l'intégrité et la fiabilité du test.
Comptez-vous justement proposer un aménagement de la loi bioéthique afin d'autoriser les tests sur le sol français ?
Changer une loi de bioéthique en France, d'ici Los Angeles alors que les qualifications vont commencer cet été ? C'est impossible.
Qu'allez-vous faire alors ?
On va mettre en place un observatoire, qui était l'une des préconisations opérationnelles du rapport du professeur Toussaint. Le professeur a accepté de le présider et il y aura des représentants du mouvement sportif, des athlètes, des scientifiques. Je vais suivre de très près leurs travaux car je ne cache pas mon inquiétude.
Avez-vous échangé avec le CIO ?
Ma position n'est pas politique, contrairement à ce qui a pu m'être reproché. On m'a d'ailleurs rapidement étiquetée comme "la ministre des Sports woke". Pourtant, il ne s'agit pas de cela, mais bien d'une question d'intégrité, de respect des personnes et d'égalité. Je le redis, toutes les femmes seraient concernées par ces tests. Philosophiquement, cette décision ressemble à une remise en question des droits des femmes.
Lire l'entretien dans L'Équipe.