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Tribune : « L’État de droit n’est pas une cible de campagne ! », par Marc Fesneau, Pascal Lecamp...

Tribune

À quelques mois de la présidentielle 2027, vingt-cinq personnalités politiques alertent dans La Tribune Dimanche sur les dangers des nombreux glissements sémantiques de leurs homologues et dénoncent une stratégie délibérée remettant en question l’État de droit.

Il reste un an avant l’élection présidentielle. Un an pendant lequel chaque mot, chaque polémique, chaque glissement sémantique comptent. Un an pendant lequel la fenêtre d’Overton, ce cadre invisible qui délimite ce qui est pensable en politique, peut être élargie ou rétrécie selon les choix de ceux qui ont la parole publique.

C’est dans ce contexte que nous nous alarmons des déclarations répétées de certains responsables politiques. Ces prises de position ne relèvent pas de la maladresse : leur constance et leur cohérence trahissent une stratégie délibérée. Une stratégie qui confond sciemment l’État du droit, l’ensemble des règles positives, perfectibles, modifiables, avec l’État de droit, principe fondateur de nos démocraties libérales, faisant ainsi une victime collatérale par choix sémantique. Une stratégie qui s’attaque à ce qu’il y a de plus fondamental, en instrumentalisant des principes présentés désormais comme illégitimes, car technocratiques ou idéologiques. Alors, le langage de l’attaque contre l’État de droit devient acceptable. Et la glissade s’opère.

L’État de droit, ce n’est pas une contrainte bureaucratique. C’est l’architecture qui rend possible la liberté. C’est la hiérarchie des normes, au sommet de laquelle se trouve notre Constitution, qui protège chaque citoyen contre l’arbitraire du pouvoir, quel qu’il soit. C’est l’égalité devant la loi, l’indépendance de la justice, le respect des droits fondamentaux, ces libertés concrètes, vécues au quotidien : la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de réunion et de manifestation, la liberté de culte, la liberté syndicale ou encore le droit de grève. Cet ensemble même que certains entendent bousculer, par exemple en retournant l’État de droit contre lui-même en assurant qu’une décision de justice incommode en constituerait une négation pure et simple.

Hérité des Lumières, il est le produit de l’Histoire. Des luttes contre l’absolutisme, des leçons tirées des totalitarismes du XXe siècle, des valeurs inscrites sur les frontons de nos mairies : liberté, égalité, fraternité. Notre identité collective s’incarne chaque jour, concrètement, dans nos institutions et nos principes constitutionnels.

Quand l’impensable est devenu raisonnable, il est trop tard pour revenir en arrière sans fracas.

La mécanique est connue. Ce qui semblait impensable devient radical. Ce qui était radical devient acceptable. Et quand l’impensable est devenu raisonnable, il est trop tard pour revenir en arrière sans fracas.

En faisant passer la remise en cause de l’État de droit pour une option politique parmi d’autres, ceux qui instrumentalisent ce discours, aidés des populistes de toutes parts et d’une perte généralisée des repères, arment contre cet État tous ceux dont les idées se situent déjà en dehors de son cadre. Ils nous privent collectivement d’une digue. Et les digues, on ne mesure leur importance que lorsqu’elles ont cédé.

Il y a aussi, dans cette posture, une malhonnêteté politique que l’on se doit de nommer. Désigner l’État de droit comme obstacle, c’est une manière commode pour un responsable politique de désigner un coupable face à ses propres manquements, face aux promesses non tenues, face aux dossiers mal gérés. C’est imputer à la règle ce qui relève de l’incapacité ou du choix. L’État de droit n’empêche pas, il guide, il éclaire les chemins dans lesquels nous organisons le commun.

L’État de droit ne peut pas être à géométrie variable, modelé à l’envi par un candidat ou un autre, de quelque bord politique que ce soit, pour restreindre à la carte les libertés d’autrui dans le futur. Ce qui nous a été transmis par des générations de citoyens engagés nous ayant précédés, parfois au prix de durs combats, n’a pas vocation à devenir un élément de stratégie électorale opportuniste.

Nous, responsables politiques et élus, sommes tous les gardiens de cet État de droit. Non par réflexe conservateur ou corporatiste, mais par lucidité démocratique, car l’État de droit protège concrètement nos concitoyens, leurs droits et leurs libertés.

Ne laissons pas la glissade s’opérer dans un mélange d’étonnement, d’inertie et d’impotence. Les mots préparent les actes. 

 

Les signataires :

  • Guillaume GOUFFIER VALENTE, député
  • Jean-Paul MATTEÏ, député
  • Isabelle RAUCH, députée
  • Jean-François ROUSSET, député
  • Justine GRUET, députée
  • Constance de PÉLICHY, députée
  • Éric MARTINEAU, député
  • Erwan BALANANT, député
  • Stella DUPONT, députée
  • David TAUPIAC, député
  • François JOLIVET, député
  • Dominique POTIER, député
  • Denis MASSÉGLIA, député
  • Delphine LINGEMANN, députée
  • Jimmy PAHUN, député
  • Mickaël COSSON, député
  • Sabine GERVAIS, députée
  • Emmanuel MANDON, député
  • Élisabeth BORNE, députée
  • Yaël BRAUN-PIVET présidente de l'Assemblée nationale
  • Pascal LECAMP, député
  • Marc FESNEAU, président du groupe Les Démocrates
  • Agnès PANNIER-RUNACHER, députée
  • Éric LOMBARD, ancien ministre

 

Lire la tribune dans La Tribune Dimanche.

 

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