François Bayrou face à Alain Finkielkraut sur BFM TV
François Bayrou était face à Alain Finkielkraut sur BFM TV ce dimanche 5 juillet.
Guillaume Daret : L'heure du duel du dimanche. Avec Alain Finkielkraut, philosophe et essayiste, merci d'être avec nous. Et François Bayrou, ancien Premier ministre, auteur de « Alerte sur la France qui vient », qui vient d'être publié aux éditions de l'Observatoire.
On le disait, c'est une semaine politique décisive qui s'ouvre parce qu'il va y avoir la décision concernant Marine Le Pen. Il y a beaucoup d'enjeux et on a vu notamment aujourd'hui quelqu'un qui est candidat à l'élection présidentielle, qui a lancé son premier grand meeting. Il s'agit d'Édouard Philippe : il s'est présenté comme un pur produit de la méritocratie républicaine, il a dit qu'il allait falloir faire des efforts, mais des efforts mesurés. On a vu qu'il a ciblé le RN et la France insoumise. Globalement, jugez-vous cette entrée en campagne d'Édouard Philippe plutôt réussie ou pas ?
Alain Finkielkraut : Écoutez, oui, je l'ai écouté attentivement. Je trouve que son insistance sur l'école est très judicieuse.
Guillaume Daret : Il a dit, Édouard Philippe, que la méritocratie, le grand épisode de la méritocratie, le siècle de la méritocratie s'était fermé à la fin des années 80.
Alain Finkielkraut : Il a raison et il veut refonder l'école. J'espère qu'il en prendra les moyens. C'est très difficile à faire. Il règne sur l'école une véritable démagogie égalitaire. Marc Bloch disait en 1943, alors que la victoire se profilait, qu'il fallait précisément changer l'enseignement dans la mesure où on devait en finir avec un enseignement de classe. Il fallait introduire la sélection. On pense au contraire aujourd'hui que la sélection, c'est la reproduction sociale. Et donc, on met les élèves qui ne sont pas très bons avec les élèves plus avancés. Ce qui fait qu'ensuite, on est obligé de baisser le niveau d'exigence pour se régler sur leur capacité. Le niveau s'effondre et les élèves qui en ont les moyens prennent des cours particuliers ou vont dans le privé. L'inégalité s'aggrave. Donc il y a aujourd'hui une urgence à refonder l'école, détruite par 40 années de réformes démagogiques. C'est un des points que j'ai trouvés positifs dans le discours d'Édouard Philippe. J'espère pouvoir dire autre chose. Et j'espère qu'il sera assez courageux pour entreprendre cette refondation.
Guillaume Daret : Vous avez dû entendre aussi Édouard Philippe. Vous avez entendu Alain Finkielkraut. On voit qu'il y a beaucoup de candidats au centre et à la droite : Gabriel Attal, Bruno Retailleau, Édouard Philippe. Si vous avez entendu Édouard Philippe, est-ce le bon candidat pour le centre et la droite ?
François Bayrou : En tout cas, c'était un bon meeting. Mais je reprends ce que dit Alain Finkielkraut. Il y a trois ou quatre problèmes dominants. Il y en a un qui domine tous les autres, c'est la dette. C'est-à-dire la charge qui va peser sur les générations actuelles qui sont au travail ou qui sont contribuables, puisque l'année prochaine — écoutez bien ce chiffre — la totalité de l'impôt sur le revenu payé par Alain Finkielkraut, par vous et par tous nos compatriotes ne suffira pas pour payer les intérêts de la dette. Pas pour rembourser le capital, pour payer les intérêts. C'est pourquoi je regarde ce point attentivement.
Guillaume Daret : Est-il à la hauteur, Édouard Philippe, sur ce sujet ?
François Bayrou : Oui, enfin, il a exprimé une intention, et c'est bien. Multiplions les intentions, mais après il va falloir choisir le chemin, parce que la France a pris des engagements et, si je comprends bien, elle ne veut pas les respecter. La deuxième chose, c'est l'école. Je considère qu'il y a beaucoup d'erreurs. J'étais, il y a 30 ans, un très jeune ministre de l'Éducation nationale. Je pense qu'Alain Finkielkraut était plutôt d'accord avec ce que je voulais faire, c'est-à-dire remettre les fondamentaux. Par exemple, j'avais rétabli la transmission du latin et du grec, ce que personne n'a jamais fait et qui a été supprimé après moi. Mais il y a une chose que je considère comme terrible et même comme insupportable, et cela s'incarne dans ce mécanisme qui s'appelle Parcoursup, que je considère sauvage. Je l'avais dit à la tribune de l'Assemblée nationale : « Les enfants, ce n'est pas comme des poireaux, cela ne pousse pas tous à la même vitesse. » Et faire une orientation ultra-précoce, en réalité, cela enlève toute chance à ceux qui ont un autre chemin, une autre maturation. Et donc cette espèce de ségrégation précoce est une injustice et une imposture. Parce que quand on regarde après, ce n'est pas comme cela que les vies se développent.
Guillaume Daret : Alain Finkielkraut, vous avez entendu Édouard Philippe ; il y avait un certain nombre d'autres déclarations qu'il a faites. Je vous propose d'en écouter une. On disait qu'il a cogné fort sur la France insoumise mais aussi sur le Rassemblement national. A-t-il raison, Édouard Philippe, sur ce qu'il dit du RN à vos yeux ?
Alain Finkielkraut : Oui, il a raison, bien sûr qu'il a raison. D'un autre côté, il a dit aussi : mon obsession, c'est la France de nos enfants. C'est aussi dans ce cadre-là qu'il a parlé de la dette. Mais son obsession devrait être aussi : la France de nos enfants et de nos petits-enfants sera-t-elle encore la France ? Dans 50 ans, dans 100 ans, combien y aura-t-il de territoires perdus de la République ? Y aura-t-il de la place pour les Juifs en France ? C'est Édouard Philippe qui avait parlé, quand il était Premier ministre, d'une alya intérieure. L'alya, c'est l'émigration des Juifs vers Israël. Alya intérieure, puisque tous les Juifs de la Seine-Saint-Denis quittaient la Seine-Saint-Denis. Cela va s'aggraver. La fracture française va s'aggraver. D'ailleurs, je pense qu'il y a une inconscience — mais il ne faut surtout pas, j'en reviens au Rassemblement national, abandonner cette angoisse existentielle au Rassemblement national. C'est le plus beau cadeau qu'on puisse lui faire. Tous les partis politiques devraient la prendre en charge. Il est normal qu'un pays veuille persévérer dans son être, et c'est d'autant plus légitime qu'aujourd'hui un parti explique qu'il est le porte-parole de la nouvelle France, donc que l'ancienne France peut disparaître. La France, le français, devrait disparaître au profit du créole, nouveau peuple, nouvelle France. Pour une grande majorité de Français, cela ne fait qu'aggraver leur angoisse. Elle doit être prise en charge par tous les partis politiques qui se respectent, elle ne doit pas être abandonnée au Rassemblement national.
François Bayrou : C'est un des thèmes du livre que vous citiez. Mais je vais préciser. Il y a deux éléments dans tout cela. Le premier de ces éléments, c'est la politique du bouc émissaire. La raison pour laquelle je suis contre les extrêmes, c'est parce que le Front national dit : « on va faire payer les immigrés. » La France insoumise dit : « on va faire payer les riches », et maintenant elle s'attaque directement aux Juifs en tant que Juifs, avec exactement les mêmes signaux que Jean-Marie Le Pen envoyait. Par exemple, c'est passé complètement inaperçu, mais Jean-Luc Mélenchon a fait un meeting il y a une quinzaine de jours dans lequel il a fait quelque chose que j'ai pris en pleine figure. Il a évoqué des groupes qui venaient protester contre ses meetings. C'est un groupe d'activistes juifs qui s'appelle « Nous Vivrons » et qui vient dans ses meetings. Et Jean-Luc Mélenchon a dit ceci, vous pourrez le vérifier, face au micro. Il a dit : « C'est un groupe, ce sont des imbéciles, nous savons que ce sont des imbéciles. Ils s'appellent : Nous vivrons, ou nous partirons. » Et quand on met dans la même phrase « Juifs » et « partir », cela dit quelque chose d'un rejet organisé, voulu, concerté d'une partie de l'identité des Français. Et donc, cette volonté de faire renaître, comme Jean-Marie Le Pen le faisait renaître, tous les réflexes souterrains, dissimulés, sous la table, qui ciblent une partie des Français — les uns ciblent les musulmans, les autres ciblent les Juifs — nous, nous sommes ceux qui voulons, qui exigeons qu'on puisse, chez nous, vivre ensemble en tant que Français, pas en tant qu'une autre identité.
Alain Finkielkraut : Mais alors, justement, vous avez raison, François Bayrou, il faut lutter contre la stratégie du bouc émissaire. Mais quand vous étiez Premier ministre, vous avez parlé d'un sentiment de submersion migratoire. Le Parti socialiste a déposé, pour cette formule, une motion de censure contre vous. Voilà où en est la gauche. Parce qu'évidemment, il y a un changement démographique très impressionnant en France aujourd'hui, comme en Angleterre d'ailleurs. Le prénom le plus donné aujourd'hui en Grande-Bretagne, c'est Muhammad. C'est quelque chose d'inouï.
Guillaume Daret : Mais pourquoi cela vous pose-t-il problème ?
Alain Finkielkraut : Il y a un énorme problème, parce que, d'abord, l'antisémitisme vient de l'extérieur ; il est relayé par la France insoumise. Il n'a pas été inventé par la France insoumise, la France insoumise l'a choisi par électoralisme. Cela veut dire quelque chose quand même. Et puis surtout, si on veut l'intégration, il faut éviter d'être noyé par le nombre, dans les classes, partout, dans les villes, etc. C'est absolument indispensable. L'intégration demande la maîtrise des flux migratoires. Et qui le fait aujourd'hui en Europe ? Qui le fait ? Qui a réussi, même, à très fortement ralentir l'immigration ? C'est le gouvernement social-démocrate du Danemark. Ce sont des sociaux-démocrates. C'est pour cela que je pense que, comme l'école, cela doit être une cause transpartisane aujourd'hui.
François Bayrou : Oui, c'est une précision qui n'est pas mince, pour illustrer ce qu'on pourrait penser de cette affaire. D'où vient cette phrase « submersion » quand j'ai dit « sentiment de submersion » ? Je n'ai pas dit « migratoire », j'ai dit « sentiment de submersion ». J'étais dans une émission chez un de vos confrères, chez Darius Rochebin. L'émission touchait à son terme, je crois qu'elle avait été intéressante. Et Darius Rochebin me dit, dernière Guillaume Daret : mais c'est bizarre, ou en tout cas j'ai été intrigué par quelque chose, je suis allé voir vos photos de collège. J'ai été stupéfait parce que sur les photos de collège, il n'y avait que des Blancs. Vous ne trouvez pas qu'il faudrait du métissage ? Et j'ai pensé deux choses : la première, c'est que si, au Sénégal, quelqu'un disait « je suis allé voir vos photos de collège, et sur vos photos de collège il n'y avait que des Noirs, vous ne trouvez pas qu'il faudrait du métissage ? », il se ferait renvoyer sur la touche. Et deuxièmement, une phrase prononcée comme cela — « il faudrait du métissage » — en parlant de ces sujets qui sont explosifs, de couleur de peau, de religion : si on dit qu'il faut du métissage, qu'est-ce qui est ressenti par les gens ? C'est que c'est quelque chose qu'ils vont devoir subir, que c'est un mouvement impossible à équilibrer. Si vous allez dans ce sens-là, alors vous provoquez un sentiment de submersion. Exactement ce qu'Alain Finkielkraut disait, c'est-à-dire le sentiment que nos compatriotes, beaucoup d'entre eux, ont l'impression que ce n'est plus leur pays et qu'ils ne le reconnaîtront pas. Et je pense que, de ce point de vue-là, présenter cela comme un mouvement irrésistible auquel on ne pourra rien faire, c'est, d'une certaine manière, contribuer à alimenter ce feu et à jeter les gens les uns contre les autres sur des sujets aussi archaïques, et donc aussi puissants.
Guillaume Daret : On évoquait il y a un instant, Alain Finkielkraut, le destin de Marine Le Pen, qui sera tranché mardi. Qu'est-ce qui se joue à vos yeux mardi si Marine Le Pen ne peut pas se présenter à l'élection présidentielle ? La justice jugera qu'elle a fauté : n'est-ce pas normal ?
Alain Finkielkraut : Écoutez, je voudrais citer Montesquieu, le grand penseur du libéralisme : pour qu'on n'abuse pas du pouvoir, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir. Rien aujourd'hui n'arrête le pouvoir judiciaire. Nicolas Sarkozy, quoi qu'on pense de sa politique, subit une véritable persécution judiciaire depuis 15 ans parce que, quand il était au pouvoir, il a voulu réformer l'instruction et a critiqué le corporatisme des magistrats. François Fillon a été écarté de la campagne présidentielle ; cela va peut-être arriver aussi à Marine Le Pen. On voit ce que font les cours constitutionnelles, on a retourné le principe de fraternité contre la souveraineté nationale. Et donc, il n'est plus possible au législateur d'ériger en délit l'aide à la circulation des étrangers en situation régulière, dès lors que cette aide est désintéressée. C'est-à-dire que l'État de droit, si vous voulez, criminalise le droit de l'État et le condamne à l'impuissance. Donc, il y a effectivement un dangereux pouvoir des juges aujourd'hui. Pour le reste, je ne sais pas, on verra bien. En 2017, il y a peut-être eu une grande modification des résultats électoraux. Là, cela ne changera rien : Jordan Bardella et Marine Le Pen caracolent tous les deux en tête. Mais j'aurais préféré que les juges ne décident pas non plus des candidats de cette élection.
Guillaume Daret : François Bayrou, êtes-vous d'accord avec cette influence ?
François Bayrou : J'avais exprimé des interrogations, alors que j'étais à Matignon, sur l'exécution provisoire.
Alain Finkielkraut : Voilà, c'est ça.
François Bayrou : Parce que pour moi, toute décision de justice doit être susceptible d'appel.
Guillaume Daret : Ce qui sera le cas.
François Bayrou : Appel, il y aura eu. Et on va voir, en effet, le résultat de tout cela. Mais il y a un danger, c'est que la magistrature soit considérée — et c'est sur ce point que je me démarque d'Alain Finkielkraut — comme une force de pression intervenant dans le débat public sur des préférences. Il m'arrive de ne pas être tout à fait satisfait des orientations, des décisions, des mises en cause de la justice. Mais c'est exactement comme le suffrage universel : il y a des moments où je ne suis pas d'accord avec le suffrage universel parce qu'il me semble qu'on aurait pu faire un autre choix. Mais il faut une justice qui soit considérée comme respectable et respectée par les citoyens. Si ce n'est pas le cas, à ce moment-là, on entre dans un chaos, et la démocratie n'y survivra pas.
François Bayrou : Vous mesurez très bien quelle est l'extraordinaire violence de la société dans laquelle nous vivons. Nous tous — vous êtes, je suis, vous aussi peut-être, Guillaume Daret, si vous lisez les réseaux sociaux — soumis aux jugements qui vous font brûler sur le bûcher, et encore, brûler ne suffit pas, il faut en plus vous insulter, vous couvrir d'avanies. C'est une société extrêmement violente.
Guillaume Daret : Qu'est-ce qui peut réguler une société violente ?
François Bayrou : Cela devrait être le travail de la justice. Il faut que la justice soit à la hauteur du respect qu'on lui doit, c'est tout. Moi, évidemment, je suis pour la séparation des pouvoirs, mais aucun pouvoir ne doit empiéter sur l'autre. Et tous les pouvoirs doivent respecter les principes, parce que l'État de droit, c'est qu'il y a un droit au-dessus de la loi. Au-dessus des lois fugaces qui passent, qui sont renouvelées sans cesse, il faut qu'au-dessus, il y ait des principes respectés. Et je disais que le principe de l'appel me paraît un principe essentiel.
Guillaume Daret : Sur cette question du Rassemblement national et de la France insoumise, Jean-François Copé a expliqué vendredi matin qu'il mettait, je cite, un signe égal entre le Rassemblement national et la France insoumise. Est-ce votre cas aussi, Alain Finkielkraut ?
Alain Finkielkraut : Non. Je pense que l'antisémitisme est passé totalement à l'extrême gauche. Totalement. François Bayrou a cité Jean-Luc Mélenchon. Jean-Luc Mélenchon a dit notamment que Jérôme Guedj tournait autour du piquet où le retient la laisse de ses adhésions, avec Éric Zemmour à l'autre bout.
Guillaume Daret : Mais pour vous, il n'y a pas d'antisémites au Rassemblement national ?
Alain Finkielkraut : C'est marginal. Et, pour le coup, c'est résiduel. Alors qu'Éric Zemmour, selon Mélenchon, reproduirait beaucoup de scénarios culturels : on ne change rien à la tradition, on a la créolisation en horreur, tout cela, ce sont des traditions qui seraient beaucoup liées au judaïsme.
Guillaume Daret : On voit parfois qu'il y a encore un bon nombre de militants quand on va chercher sur les sites internet.
Alain Finkielkraut : Je ne dis pas le contraire, mais je ne veux pas d'un deuxième tour Bardella-Mélenchon. Je pense que si le Rassemblement national accède au pouvoir, ce sera très mauvais pour la France. Non pas parce que ce serait encore un parti collaborationniste et fasciste — ce parti a tourné la page, c'est vrai — mais parce que sa démagogie est sans limite, son programme économique, notamment concernant la dette, est aberrant, et il a, ce qui est très grave, un tropisme poutinien. Donc il faut le critiquer pour ce qu'il est aujourd'hui.
François Bayrou : Je pense qu'effectivement, cela ne sert à rien de mettre un signe égal, comme on le fait. On ne doit pas lutter contre ces deux partis de la même façon. On doit lutter contre l'un et l'autre, mais pas de la même façon. Alors, pour moi, c'est extrêmement clair. Je suis d'accord avec Alain Finkielkraut, le signe égal est une mauvaise expression, et c'est de nature, d'une certaine manière, à les aider. Moi, je dis deux choses. Je dis : jamais on n'a vu, dans l'histoire, des extrêmes prenant le pouvoir dans un pays faire du bien à ce pays. Ils ont, par nature, parce qu'ils sont dans cette vision du bouc émissaire, à dresser les gens les uns contre les autres, à désigner des ennemis de l'intérieur et à laisser croire que les citoyens n'auront pas d'efforts à faire : il suffira de cibler ceux qu'on doit détruire. Il y a là quelque chose d'extrêmement dangereux des deux côtés. Et donc, je dis autre chose : je ne dis pas égal, chacun porte une dangerosité. La dangerosité de LFI, j'en ai parlé, elle est gravissime. La dangerosité de l'extrême droite, elle est extrêmement puissante.
Guillaume Daret : Mais y en a-t-il un qui soit plus dangereux que l'autre à vos yeux ?
François Bayrou : Non, je dis une chose très simple. Je ne veux pas me laisser enfermer dans votre question. Moi, je ne dis jamais avec l'un ni jamais avec l'autre. Et si vous me le permettez, cela dessine un paysage politique que, pour l'instant, on ne voit pas apparaître, mais qui devra apparaître un jour ou l'autre : ceux qui disent jamais avec l'un, pas pour les mêmes raisons, mais parce que les deux sont dangereux et, à mon avis, mortels pour le pays. Ceux qui ne disent jamais avec l'un, jamais avec l'autre, doivent considérer qu'ils constituent ensemble ce que j'appelle le fleuve central. C'est-à-dire des gens qui partagent des principes qu'ils devraient considérer comme essentiels, au point qu'ils devraient accepter de ne plus se considérer simplement comme des ennemis. Et ceci est une structuration, une architecture de la prochaine élection présidentielle. Parce que, si vous regardez bien, il n'y a pas grand monde qui dit : « jamais avec l'un et jamais avec l'autre. » Il y en a qui disent jamais avec l'un et se taisent sur l'autre, et réciproquement. Et donc, cette volonté de faire que la France ne tombe pas dans le piège imminent de l'un des deux extrêmes change évidemment le paysage de l'élection présidentielle.
Alain Finkielkraut : Oui, du fait de la montée du Rassemblement national, on assiste aujourd'hui à ce que j'appellerais l'extrême-droitisation de l'affirmation du droit à la continuité historique. Ce droit qui était le plus fondamental pour un peuple : dès qu'on l'affirme, on dit attention, c'est le discours de l'extrême droite, donc vous ne pouvez pas parler comme cela. Le grand problème de la France, c'est ce que je pourrais appeler la déchéance de l'antiracisme. L'antiracisme est un principe fondamental : tous les hommes sont égaux en dignité. C'est devenu l'occasion de dire, par exemple, que la distinction entre autochtones et étrangers relèverait de la discrimination, qu'on ne devrait plus la faire, et qu'il faudrait donc s'appliquer à une hospitalité inconditionnelle. Et on a entendu, par exemple, des députés de la France insoumise au moment de la panthéonisation de Marc Bloch.
Guillaume Daret : C'est à ce moment-là que cela vous a marqué ?
Alain Finkielkraut : Oui — enfin, autre chose. J'aimerais bien parler de Marc Bloch, si on a le temps. Mais des députés de la France insoumise ont expliqué que le projet de loi interdisant le mariage entre un citoyen français et une personne sous OQTF (obligation de quitter le territoire français) était raciste. Thomas Portes, Clémence Guetté, voilà où en est l'antiracisme aujourd'hui. C'est très grave, c'est très grave. Il faut que les mots reprennent leur sens et que la nation retrouve ses droits.
Guillaume Daret : Vous parliez de la justice ; il y a quelque chose de marquant dans la colère qui monte aussi chez les Français : c'est parfois le sentiment que la justice ne fait pas son travail. On l'a vu avec Lyhanna, on l'a vu avec l'affaire de ce jeune adolescent, Louis, 17 ans — sa mère dit qu'on va devoir se faire justice soi-même. Ce matin, sa maman a mené une marche blanche à Narbonne, où il y avait 4 500 personnes. Elle dit qu'il faut arrêter avec l'excuse de la minorité. La semaine dernière, elle l'expliquait dans une interview : quand on tue comme un homme, on est jugé comme un homme. Entendez-vous cette colère profonde ?
François Bayrou : Ce n'est pas seulement que je l'entends, je pense que c'est un devoir de donner à cette immense douleur la place qu'elle mérite, et de ne pas l'écarter pour des raisons juridiques. Je pense depuis très longtemps au droit au procès. J'avais défendu l'idée, dans des drames antérieurs, que ce n'est pas parce que quelqu'un a perdu la raison qu'il ne doit pas, au bout du compte, être condamné : cela doit être la décision de la justice. Mais le procès, c'est aussi le fait que les proches ont le droit d'exposer leur douleur et de regarder dans les yeux.
Guillaume Daret : Faut-il juger ces jeunes comme des adultes, ou pas ?
François Bayrou : Il faut les juger. Ils doivent l'être, et ils le sont. Après, l'échelle des peines, c'est une autre question. Mais en tout cas, vous voyez bien qu'il y a ce besoin-là. J'ai une phrase à ajouter à la suite de ce qu'a dit Alain Finkielkraut. Pour moi, c'est extrêmement simple — je vais même proposer qu'on l'inscrive dans la Constitution, je l'avais fait dans un de mes livres antérieurs : un pays a droit à son identité, et en particulier à son identité culturelle. Un pays, vous savez, Renan disait : des vivants et des morts. Mais il n'y a pas seulement cela : c'est une langue, des principes, des principes culturels. Chez nous, la laïcité, par exemple. Je pense que l'intégration doit se faire par le travail. Or, il y a aujourd'hui des centaines de milliers de personnes interdites de travail, prises en charge par l'État, qui coûtent des millions et des millions. Le travail, la langue, et la vérification que les principes sont absolument respectés — notamment ce principe fondamental de notre pays, qui est que la religion ne fait pas la loi.
Alain Finkielkraut : Tout à fait d'accord avec cela, tout à fait d'accord. Vous vouliez que je parle de Marc Bloch. Il y a quelque chose qui m'a marqué dans la panthéonisation de Marc Bloch : c'est le discours du chef de l'État, et c'est l'attitude de la France insoumise également. J'ai trouvé que ce discours était de haute tenue, de même que la cérémonie. J'ai regretté simplement qu'il n'ait pas repris la critique de Marc Bloch adressée à la société française dans toute son ampleur. Certes, il a parlé de la faillite des classes dirigeantes, mais il n'y avait pas que cela. Marc Bloch s'en est pris aussi aux syndicats, à l'esprit borné des syndicats avant même et pendant la guerre. Il s'en est pris à la gauche internationaliste et pacifiste. Et c'est là qu'il a eu cette phrase magnifique : « c'est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d'une tendresse. » Donc j'ai trouvé cela un peu dommage. Mais ce que j'ai trouvé plus grave, c'est évidemment l'attitude de sa petite-fille, Suzette Bloch, que j'ai entendue sur France Info : elle a dit qu'elle refusait la présence de l'extrême droite au Panthéon parce que, dit-elle, ce sont les héritiers des Waffen-SS qui ont tué son grand-père. Mais elle a ajouté, de la même façon, c'est son expression, qu'elle ne souhaitait pas non plus la présence d'associations communautaires, parce que, certes, il était d'origine juive, Marc Bloch, mais il était athée. C'était du pain bénit pour Jean-Luc Mélenchon : hostilité simultanée à l'extrême droite et à la communauté juive, ce qui fait qu'elle a posé, triomphalement, avec Jean-Luc Mélenchon, sous les portraits de Marc et Simone Bloch.
Alain Finkielkraut : Et je voudrais terminer très rapidement : il y a eu un épisode tout à fait révélateur, un échange sur la matinale de France Culture. Guillaume Erner a voulu se demander ce qu'il fallait penser de la résistance à l'antisémitisme au moment même où la France célèbre l'entrée de Marc Bloch au Panthéon — un antisémitisme de nouvelle manière. Et il a dit, voilà : la glorification de Marc Bloch n'est-elle pas une stratégie de récupération, qui permet de célébrer un Juif mort, moins gênant que les Juifs vivants ? Mais il parlait justement de cette version, propre à LFI, antisioniste, de l'antisémitisme. Autrement dit, l'auteur de la France insoumise n'a ni yeux ni oreilles pour un antisémitisme qui ne cadre pas avec son grand récit antifasciste, et cela me paraît très inquiétant.
François Bayrou : Cette photo était extrêmement choquante, parce que le président de la République avait fait un discours axé sur l'antisémitisme — Marc Bloch aurait peut-être ajouté d'autres choses — et on vient faire une photo souvenir avec ceux qui portent aujourd'hui l'antisémitisme le plus virulent dans la société française. Merci pour cette précision. Je rappelle votre ouvrage, « Alerte sur la France qui vient ».