François Bayrou sur la dette : « L’accident arrive »
Retrouvez ci-dessous l'entretien accordé par François Bayrou au journal Sud-Ouest.
Propos recueillis par Romain Bely - [email protected]
Sud-Ouest : Comment analysez-vous votre défaite aux municipales ?
François Bayrou : L’explication est très simple, une triangulaire où le RN a bloqué plus de 15 % de voix en se présentant comme « la seule liste de droite ». Tandis que l’extrême gauche et la gauche se sont réunies sans qu’il manque une voix. L’extrême droite a servi de marchepied à ceux qu’ils prétendent combattre.
Votre campagne n’a peut-être pas porté…
Il est vrai que mon hospitalisation en réanimation fin décembre m’a fait perdre un mois de campagne. Matignon aussi a laissé des traces et la manipulation de l’affaire Bétharram. Et puis sans doute que je n’ai pas fait aussi bien qu’il le fallait. C’est la vie. J’ai donné douze ans de ma vie à cette mairie. On a transformé la ville et je suis très fier de l’avoir fait. Le combat continuera.
Avec ce nouveau livre, vous reprenez votre mantra de Matignon et cette alerte sur la dette de la France. Pourquoi ?
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un livre grand public explique ce qu’est la dette française. Il y a cinquante ans qu’on n’a pas voté un budget en équilibre. Quand on est en déficit, il faut emprunter pour équilibrer le budget. Et on n’a jamais remboursé un euro de cette pyramide de dettes. À chaque échéance, on réemprunte le même montant. Le problème c’est que les intérêts, chaque année, il faut les payer, on ne peut pas y échapper. Et ce montant est devenu hors contrôle.
La France n’est pas le seul pays à être endetté…
Il y a deux autres pays, les États-Unis et le Japon, mais leurs créanciers sont américains ou japonais, c’est donc de l’argent qui est recyclé dans le pays. Notre dette à nous dépend pour 60 % de créanciers étrangers. C’est une hémorragie. Il y a quelques années, les intérêts de la dette représentaient entre 20 et 3 milliards d’euros. Ce sera 80 milliards cette année. 90 l’année prochaine. La totalité du montant de l’impôt sur le revenu payé par tous les Français ne suffira pas à ce montant. L’accident arrive. Le même qui a touché la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Suède, le Canada… Ce sera notre ordre du jour dans quelques mois.
Votre livre revient aussi sur les dix mois passés à Matignon. Qu’en retenez-vous ?
Quand j’ai été nommé à Matignon, le gouvernement précédent venait d’être renversé. Il n’y avait pas de majorité, pas de budget pour l’action de l’État, les collectivités locales… Tout était chaotique. Nous avons fait voter le budget de l’État, celui de la Sécurité sociale, puis la loi d’orientation agricole et la loi sur le narcotrafic. Nous avons aussi fait baisser le déficit du pays de presque 1 % [0,7 %, NDLR], ça ne s’était jamais fait depuis dix ans. Ensuite, j’ai ouvert le chapitre des retraites avec le conclave…
… qui a achoppé. Comment l’expliquez-vous avec le recul ?
On était à un millimètre de réussir. L’ensemble des syndicats réformistes, CFDT, CFTC et CGC avaient accepté les 64 ans. Ce qui est inimaginable, c’est que l’accord n’a pas abouti parce que le Medef a refusé non pas la pénibilité, mais le constat de la pénibilité pour ceux qui en relevaient. Or il me paraissait absolument évident que si on reculait l’âge de la retraite, il fallait que les emplois les plus pénibles puissent partir plus tôt. La vérité, c’est que certains ne voulaient pas d’accord du tout.
Votre séjour a aussi été marqué par l’affaire Bétharram. Vous dénoncez une nouvelle fois dans ce livre la « manipulation » de LFI…
Parlons d’abord des victimes. Tout le monde les oublie. Les violences, les brutalités et les atteintes sexuelles qui sont des crimes. C’est la première affaire Bétharram. Ensuite, il y a la manœuvre politique. Pour faire croire que j’aie quoi que ce soit à voir avec cette affaire. Comme des milliers de familles de chez nous, nous avons été parents d’élèves de cette école. Mais quand cette affaire éclate, mon dernier fils a quitté l’établissement depuis vingt-trois ans et ma fille aînée depuis trente-cinq ans. Oui, LFI a essayé de me mêler à cette affaire. Leur entreprise a réussi jusqu’à ce que j’apporte les preuves à la commission d’enquête. J’ai beaucoup réfléchi : est-ce que j’aurais pu me défendre autrement ? Je n’ai pas trouvé.
Dans la communication peut-être ?
J’ai eu une phrase incomplète. J’ai dit « je n’ai aucune information ». J’aurais dû dire « je n’ai aucune autre information que ce qui avait été écrit dans le journal ». Je n’ai pas pu me défendre parce qu’on ne peut pas se défendre contre le pire du pire, c’est-à-dire « il n’y a pas de fumée sans feu ». Là où il y a une blessure, c’est que des gens qui me connaissent ont pu ajouter foi à ces accusations scandaleuses.
Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si elle est condamnée dans l’affaire des députés européens du RN. Cette décision peut-elle influencer les juges de l’affaire des députés européens du MoDem en septembre ?
Marine Le Pen avait été condamnée en première instance. J’ai été relaxé. Je vous assure que pour être relaxé en première instance, dans ce moment-là, il fallait réellement que toutes les preuves soient apportées. Ce qui a été prouvé en première instance sera prouvé en appel.
Vous avez récemment dénoncé le « tout pour ma gueule » des candidats à la présidentielle. À qui pensiez-vous ?
C’était une réflexion générale. Je répondais à la question de savoir si ce livre était la préfiguration de ma candidature. Ce n’est pas le cas, je ne serai pas candidat. Quand on examine le profil des candidats actuels, on a le droit de penser qu’un grand nombre d’entre eux n’ont pas la structure pour être présidents de la République. L’heure n’est pas à une candidature de témoignage. Il faut répondre à la double menace de l’extrême droite et de l’extrême gauche en proposant un projet qui rassemble tout le camp démocratique, idéalement depuis le PS raisonnable jusqu’à LR. Nous appartenons au même fleuve.