Soirée-débat France Forum « Faut-il craindre les extrêmes » ?
Mercredi 8 juillet, l’amphithéâtre Jean Lecanuet accueillait une soirée-débat sur la montée des extrêmes au sein de notre société. Animée par Agnès Louis (maître de conférences en science politique à l’Université catholique d’Angers) – coordinatrice du dossier thématique de la revue – la discussion s’est engagée entre les chercheurs Dorothée Reignier (maître de conférences en droit public à Sciences po Lille), Adrien Louis (maître de conférences en science politique à l’Université catholique d’Angers) et la députée de la 1ère circonscription de la Nièvre Perrine Goulet.
Les partis situés aux extrémités du champ politique connaissent une forte montée en puissance depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, le groupe RN à l’Assemblée compte 119 députés et celui de la France insoumise environ 70. Corrélativement, la violence des débats parlementaires s’est accrue. Qu’est-ce que l’extrémisme ? Les partis situés aux deux extrêmes sont-ils teintés d’extrémisme ? Le premier article du dossier, de Jean-Luc Pranchère dresse un certain nombre de critères, dont la primauté des moyens sur les fins et l’incapacité à s’inscrire dans le pluralisme politique. La construction du compromis avec les partis situés aux extrêmes est pratiquement impossible. Adrien Louis remarque la différence de stratégie entre LFI, parti explicitement insurrectionnel et à l’idéologie solide, du RN, qui affiche à l’Assemblée calme et respect des règles tout en remettant en cause, insidieusement, la justice et l’état de droit – comme viennent de le montrer les déclarations de Marine Le Pen le 7 juillet au soir.
Dorothée Reignier a étudié avec précision le rapport à la loi des députés RN, notamment à travers l’étude de la proposition de loi « Citoyenneté-Identité-Immigration » déposée le 25 janvier 2024. Sur le fond et la forme, cette proposition révèle tous les dangers qu’une telle politique présente pour l’Etat de droit et les citoyens. Le RN propose que la Constitution soit supérieure à toutes les normes ouvrant une brèche sur les textes protégeant les droits de l’homme. Différents types de discrimination entreraient ainsi dans la loi, et rompraient l’universalisme porté par la République. Une aide-soignante venue d’Afrique n’aurait, par exemple, pas accès aux soins pour elle-même. La question de la double nationalité qui interdirait l’accès à certains métiers est également choquante. Tout ce qui touche au droit d’asile se trouve directement attaqué par cette proposition. Quant à la déclaration de Marine Le Pen à la suite du verdict, elle oppose clairement le droit et le peuple, affirmant qu’il revient au peuple de juger.
La députée de la Nièvre Perrine Goulet garde un souvenir frappant de cet épisode à l’Assemblée. Elle nous livre un témoignage sur le comportement des partis extrêmes en hémicycle. La stratégie de « bordélisation permanente » de LFI entretient sciemment un climat insurrectionnel, de violence verbale, qui empêche les débats de se dérouler sereinement. A l’inverse, les députés RN veillent à se couler dans le moule et à conserver un calme olympien. La stratégie « de la cravate » du RN n’est pas moins dangereuse, car le fond extrêmement problématique du projet est camouflé sous une apparente respectabilité. Nul doute que, au pouvoir, le RN s’écarterait des principes démocrates essentiels. C’est aux démocrates, au sens large, de les défendre. Au pouvoir, les extrêmes ne pourraient que décevoir un électorat captif de leurs promesses irréalistes. Par exemple, une incohérence frappe d’emblée : le RN demande aux étrangers de s’assimiler mais leur barre toutes les voies d’accès vers le travail.
L’incohérence du programme du RN, qui promet des choses inconciliables, doit être soulignée. Tout comme celui d’Eric Zemmour, qu’Adrien Louis a étudié. A la lecture de son dernier livre, La messe n’est pas dite, il ressort qu’il demande aux musulmans une foi privée, tout en demandant aux chrétiens une foi nationale. Il ne semble pas s’intéresser à la transcendance religieuse et au message d’amour universel, mais érige la religion catholique en bien national à défendre. Et Eric Zemmour affirme nettement son admiration pour Donald Trump et sa politique migratoire musclée.
Dorothée Reignier souligne que les arguments rationnels – pourtant nécessaires – ne suffisent pas à convaincre l’électorat des extrêmes. Démonter l’incohérence de leur programme place les opposants en position de membre d’un système dominant, ce que d’aucuns appellent « l’extrême centre », qui se prétendrait détenteur des valeurs « bonnes » de la démocratie libérale ou néo-libérale. La position de surplomb de certaines élites a ainsi pu passer pour du mépris de classe. Or, c’est de considération et de reconnaissance que les citoyens ont besoin. Comment faire pour lutter contre les extrêmes ? S’attaquer aux thèmes qu’ils portent, en montrant que non seulement ils n’apportent pas les bonnes réponses mais qu’ils formulent également les questions de manière biaisée, renvoyant l’ensemble des problèmes à la question de l’immigration.
Lutter contre les extrêmes implique également de tracer un chemin d’espérance. La situation géopolitique, européenne et nationale, est sombre. Pour autant, il ne faut pas en rester à ce constat mais offrir des pistes pour s’en sortir collectivement, sans laisser une partie de la population sur le bord de la route. Les deux extrêmes jouent sur l’opposition frontale de deux types de population – les musulmans pour le RN, les riches pour LFI – ce qui entraîne une division profonde de la société. Au centre, les démocrates visent, à l’inverse, à comprendre et à écouter toutes les strates de la population, pour rechercher une politique de compromis et de justice sociale. Un projet et un discours d’espoir sont indispensables.
Dans les moyens, la maîtrise des réseaux sociaux par les extrêmes est réelle. La puissance de l’immédiateté s’accorde parfaitement avec le simplisme de leur message. Il nous faut s’emparer également de ce terrain, sans perdre en nuance. Le règne de l’image, de l’apparence physique joue considérablement, certainement plus qu’on n’ose le dire. Le RN comme LFI bénéficient en outre d’une force : leurs leaders sont identifiés depuis très longtemps, les citoyens se sont attachés à eux.
N’oublions pas que ces extrêmes sont souvent soutenus par des puissances étrangères, qui ont intérêt à fragiliser les démocraties libérales. Et regardons également les exemples d’extrêmes au pouvoir, comme en Italie – ou la tentative de jouer le peuple contre le droit a récemment échouée, mais qui a régressé sur de nombreux plans - ou en Hongrie.
Pour combattre l’idéologie et les stratégies des deux extrêmes, il faut les connaître, les analyser et, bien évidemment, ne pas tomber dans la fascination ou l’imitation. Les démocrates doivent s’unir pour porter un projet collectif d’espoir.