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François Bayrou dans le podcast « Dans les yeux d'Agathe »

Retrouvez François Bayrou dans le podcast d'Agathe Lambret : « Dans les yeux d'Agathe ».

🎧 Pour écouter le podcast 👉 https://open.spotify.com/episode/4kXHLPQQNTdg6WAMzS1D4Z?si=5e691f4f2f574c94

 

Dans les yeux d'Agathe : Bonjour François Bayrou et bienvenue. Merci beaucoup d'avoir accepté de participer à ce podcast. Vous, l'ancien Premier ministre, ministre, député, maire de Pau pendant 12 ans, vous avez perdu la mairie de cette ville que vous aimez tant aux dernières municipales. Vous revenez aujourd'hui, après un long silence médiatique de dix mois, avec un livre : « Alerte sur la France qui vient » aux éditions de l'Observatoire. Un livre dans lequel vous tirez le signal d'alarme, une fois de plus, sur la dette, dans lequel vous revenez aussi sur votre expérience à Matignon. Peut-être qu'il y a un besoin aussi d'expliquer, de justifier ce que vous avez vécu. Ma première question, c'est comment allez-vous aujourd'hui ? Et est-ce que vous êtes en paix avec les derniers événements ? 

 

François Bayrou : Je vais très bien. Et je suis personnellement absolument engagé dans la période qui va s'ouvrir. Après, en effet, les difficultés de Matignon, on va y revenir. On en reparlera. Une défaite électorale, dans une vie politique sérieuse, il y a toujours des défaites électorales. Mais ce n'est pas cela qui m'inquiète le plus. Ce qui m'inquiète, c'est la terrible crise qui vient et que tout le monde fait semblant de ne pas voir. Les conséquences de cette crise qui sont pour moi le risque d'une guerre des générations. La crise de la dette. Avec les plus jeunes qui diront à ceux qui ont assumé les responsabilités sans rien dire. Mais pourquoi avez-vous eu cette irresponsabilité de nous laisser un monde dans lequel nous les jeunes on va avoir beaucoup de mal à trouver notre place. On va devoir assumer la charge de tout ça et en effet je raconte ce que nous avons fait pendant neuf mois à Matignon avec mon gouvernement, avec des résultats comme il n'y en a pas eu depuis très longtemps, on en parlera. 

 

Question : Oui on va en reparler mais sur la dette votre livre est très pédagogique parce que c'est assez imagé, c'est très concret, on comprend bien les enjeux et ce que l'on perçoit aussi, je ne sais pas si c'est de l'amertume, mais il y a a minima, une grosse colère. Vous avez des mots très durs contre la classe politique, inconséquente selon vous. Vous parlez notamment, il y a une phrase qui m'a marquée, vous parlez du complot des sachants et des puissants contre les faibles aveuglés. Vous parlez aussi de guerre de couloir. C'est moche la politique, à vous lire, c'est cela la réalité ? 

 

François Bayrou : Non, la politique, c'est formidable parce que cela permet de se battre pour quelque chose qui vous dépasse. Et deux, dans le détail de la vie de tous les jours, spécialement dans les périodes les plus tendues, alors ce n'est pas très agréable à vivre et c'est pas très beau. Mais précisément, si on est engagé, comme je le suis, et comme un certain nombre d'autres le sont, c'est précisément pour changer tout cela. Vous avez dit quelque chose qui mérite d'être rappelé à l'égard de ce livre, c'est que jamais aucun livre n'a expliqué pour le grand public comment tout cela était arrivé. Et personne n'a jamais expliqué, jusqu'à maintenant, jusqu'à ce que j'ai essayé de le faire à Matignon. Quelles sont les conséquences directes aujourd'hui ? Un très grand nombre de Français commencent à se dire qu'il y a un problème depuis que j'ai lancé cette campagne d'explication et de mobilisation. 

 

Question : Vous vous voyez comme un lanceur d'alerte qui a un peu ouvert les yeux des Français sur ce sujet ?

 

François Bayrou : Depuis que j'ai lancé cette campagne d'information, de mobilisation sur le sujet, les Français se disent : « mais oui c'est un problème. Oui, on voit bien que ça ne va pas pouvoir durer, mais c'est pour dans longtemps, dans un jour. Un jour, cela viendra. Un jour, on va devoir rembourser ». Ce n'est pas du tout ça. La dette, ce n'est pas dans longtemps, ce n'est pas un jour, c'est aujourd'hui, l'année prochaine. La totalité de l'impôt sur le revenu des Français, la totalité du prélèvement du trésor public sur le revenu, ne suffira pas à payer les intérêts de la dette de l'année. Tout cet argent dont on aurait le plus grand besoin pour les plus jeunes, pour l'éducation, pour la santé, cet argent, il ne sera pas là. On le verse à nos créanciers. Et nos créanciers, ils sont pour 60% d'entre eux étrangers. Au fond, la part de richesse supplémentaire qu'ils créent chaque année, elle est détournée vers nos créanciers étrangers. Qu'est-ce que c'est la dette ? C'est l'accumulation de nos déficits. Cela fait plus de 50 ans que nous n’avons pas voté un budget en équilibre en France. Depuis ces 50 ans-là, nous n’avons jamais remboursé un euro de la dette. On rembourse les intérêts de la dette. On est obligé maintenant d'assumer, de payer à nos créanciers chaque année les intérêts de la dette. Mais le capital de la dette, le montant de la dette, il ne rétrécit pas. Il continue à augmenter chaque année. Et c'est pourquoi, vous voyez bien à quel point cela ressemble au surendettement dans une famille. C'est pourquoi je suis monté inlassablement à la tribune de l'Assemblée pour dire que nous ne pouvons pas l'ignorer. Nous ne pouvons pas laisser les générations au travail et les générations qui viennent devant cet immense défi que nous avons laissé se constituer. 

 

Question : Et François Bayrou, on comprend que vous considérez aujourd'hui que la classe politique est assez médiocre, au mieux peut-être, en tout cas clairement, pas consciente de ces enjeux. Nous allons y revenir mais d'abord, pour ce podcast, je me suis posé des questions. Je ne vous le cache pas parce que ce n'est pas évident de discuter d'une vie et d'un parcours riche en peu de temps, puisqu'on n'a malheureusement pas une semaine devant nous. Mais je voudrais qu'on aille à l'essentiel. Et l'essentiel, là où tout commence, c'est l'enfance. Et vous dites dans ce livre, je suis né dans l'univers de ceux qui n'ont rien, qui travaillent tous les jours de leur vie sans argent, sans gagner d'argent. Vous avez depuis connu le pouvoir, une vie où l'argent n'est pas un problème. Est-ce qu'il y a toujours une part de vous qui appartiendra à cet univers de ceux qui n'ont rien ? 

 

François Bayrou : Oui, je suis fait comme ça. 

 

Question : Et concrètement, qu'est-ce que ça fait ? Encore aujourd'hui, parfois, vous pouvez avoir l'impression de manquer. 

 

François Bayrou : Oui, en tout cas, je vis comme beaucoup, avec l'idée d'une menace latente qui serait d'être devant ces rendez-vous-là où on ne peut pas faire face. J'ai raconté dans le livre, j'avais été agacé parce que j'avais lu sur des réseaux sociaux où on lit les pires injures, mises en cause, saloperies, vous savez bien protégées par l'anonymat, j'avais lu une jeune femme. Cela m'avait d'autant plus frappé que c'était une jeune femme qui disait « Oui, c'est tellement facile quand on est né avec une cuillère d'argent dans la bouche ou quand on est né chez les riches. » Et cela m'avait agacé parce que notre enfance, l'enfance de ma sœur, la mienne, c'était un univers dans lequel il n'y avait pas un sou. Nous étions paysans sur 10 hectares. Je ne sais pas si vous voyez ce que c'est une propriété de 10 hectares. Toute la famille vivait là-dessus. Et la propriété et la maison étaient dans l'indivision familiale depuis deux générations. Et je vois très bien pour ma mère le fait de n'être pas chez elle, le fait que la maison ne leur appartenait pas. Et le fait que les champs ne leur appartenaient pas.

 

Question : Quoi, c'était un sentiment d'insécurité ? 

 

François Bayrou : Pour elle, c'était, j'ai compris après coup, c'était sans doute une explication des disputes qu'il y avait avec mon père, comme cela arrive souvent. Mais là, c'était récurrent parce que je pense que pour elle, c'était impossible à supporter. Si je peux vous faire une confidence, j'ai la gorge un peu serrée en parlant de ça. Ma mère, elle a eu une vie incroyable. D'abord, elle s'est mariée tard, et mon père encore plus tard. Ma mère, quand elle s'est mariée, elle avait 32 ans. A l'époque, on était vieille fille à 25 ans, vous savez cela. Et tout le monde lui dit, il faut te marier. Et à mon père, tout le monde lui dit, il a presque 40 ans, puis 41 ans, 42 ans, tout le monde lui dit il faut te marier. Et il ne trouve pas. Enfin, les gens qu'on leur présente ne leur plaisent pas. On finira par les faire se rencontrer, et là ça marche. Mais tellement tard dans leur vie, et donc vous voyez cette jeune femme qui se retrouve dans une maison qui n'est pas à elle, et où on ne gagne rien. J'ai retrouvé, je pourrais vous montrer, le carnet de compte de mon père quand j'ai 10 ans. Et dans toute l'année, il a en tout et pour tout eu comme chiffre d'affaires, pas comme bénéfice, comme chiffre d'affaires, quelque chose comme 9 000 francs de l'époque. Cela veut dire 1500 euros pour toute l'année. 

 

Question : Comment cela se concrétisait quand vous étiez enfant ? Vous ressentiez le manque ? Vous ne pouviez pas avoir tout ce que vous vouliez ? 

 

François Bayrou : Non, je m'en fichais de cela. On n'imagine pas. Dans le village d'où je viens, où j'habite toujours, les routes n'étaient pas goudronnées. Il n'y avait que la route nationale, départementale en tout cas, qui était goudronnée. Les autres routes du village, c'était terre battue et cailloux. Alors, non, j'avais aucun désir de biens matériels. Je ressentais très bien le risque du manque. 

 

Question : Vous parliez de votre mère qui a eu un destin très particulier, votre père aussi est mort dans un accident du travail. Il est tombé d'une charrette quand vous aviez 22 ans et vous dites que vous avez eu la rage, la rage que cet homme qui gagnait à être connu parte de cette façon. En tout cas vous avez eu la rage, est-ce que vous avez toujours la rage ? 

 

François Bayrou : Oui. Je m'arrête une seconde sur le destin de mon père, puisque vous l'évoquez. Il était paysan. Son frère était polytechnicien. Sa sœur était médecin. Et il avait un autre frère qui lui était dans la mécanique. Et mon père, c'était quelqu'un qui lisait à la maison. On lisait tout le temps. 

 

Question : Vous lisiez même à table ? 

 

François Bayrou : Je ne sais pas où vous avez appris ça, mais c'est la vérité. Normalement, à table, on se tient bien. C'est la vérité et encore vrai. On était à la table de famille et chacun, mon père, ma mère, ma sœur et moi, on avait un livre. On lisait en mangeant. Et ça dure encore, en vérité. Je ne suis jamais aussi heureux que quand je rentre le soir tard et que je dois dîner tout seul, souvent. Ma femme est couchée ou bien je suis à Paris et je suis tout seul. Et je lis. Vous voyez les traces de l'enfance, la marque que l'enfance laisse sur ces êtres en formation. 

 

Question : Je suis toujours fasciné par ça quand vous avez sept ans vous devenez bègue ou vous êtes pris d'un bégayement, est-ce qu'il y a un événement qui déclenche cela ?

 

François Bayrou : Il faudrait une psychanalyse, je ne la ferai pas avec vous.

 

Question : donc vous ne savez pas quelle est l'origine ?

 

François Bayrou : J'ai quelques idées mais je n'en parle pas.

 

Question : Cela reste pour vous. Est-ce que cela a été difficile ? J'ai entendu ou j'ai lu que vous avez donné un surnom, je ne sais pas si vous vous en rappelez, ça vous ennuie que j'en parle ? 

 

François Bayrou : Non, pas du tout. 

 

Question : On vous surnommait Shake comme Shakespeare. Est-ce que vous avez été harcelé ou est-ce que vous avez beaucoup souffert de ça ? 

 

François Bayrou : La question du harcèlement, vous savez, je ne suis pas... très indulgent avec les émissions de dérision, parce que je les connais très bien. Ce sont les harceleurs de cours de récréation. Et naturellement, comment vous voulez être un petit garçon ? En avance, scolairement, donc plus petit que les autres. Bègue, habillé, pas comme les gens du chef-lieu sont habillés. Comment voulez-vous ne pas être harcelé ? Et vous disiez, est-ce que vous avez la rage ? Oui. Aussi pour ça. Et cela ne s'est jamais effacé. Et donc, dans ma vie, j'ai été professeur, j'ai adoré l'être et j'ai adoré les élèves. Et j'ai adoré d'en prendre par la main et de les porter à des destins qui ne seraient pas les leurs. Et ils savent bien, il y en a plein. 

 

Question : Vous étiez bègue quand vous étiez enfant et vous avez ensuite donné des cours. C'est quand même un destin. Vous avez surmonté ce handicap. 

 

François Bayrou : Oui, surmonté. On ne surmonte jamais. Vous resterez toujours un enfant bègue. J'ai écrit la préface du livre d'un garçon qui était responsable de l'audiovisuel, d'ailleurs responsable de France 3, je crois. Il a écrit un livre sur le bégaiement. J'ai essayé de dire, en quelques pages, ce que c'est comme histoire. J'avais tous les mots dans la tête. J'avais tous les discours. Shakespeare, c'était en effet un de ces surnoms qui disait cela. Il y en avait d'autres. Quand j'étais à l'école primaire, il m'avait trouvé, ou elle m'avait trouvé, c'était une école primaire mixte, publique, et les filles m'appelaient l'orateur. Alors j'imagine qu'elles n'ont pas trouvé ça toutes seules. Cela devait être un instituteur qui avait dû dire cela parce que j'étais assez stupide pour faire des discours. Et puis un jour, cela se casse. Tous ces mots que vous portez en vous, toutes ces, les littéraires disent des périodes, c'est-à-dire avec le rythme, comme une chanson. Et c'est cassé. Les mots, vous les avez dans la tête mais vous n'arrivez plus à les dire. Et vous ne pouvez plus les dire. Ça bloque là. En effet, ce n'est pas l'expérience la plus agréable qu'on puisse traverser. Et cela dure. 

 

Question : Cela a duré combien de temps ? 

 

François Bayrou : Ça dure encore. Je vous raconte juste une cruelle et petite histoire. J'aimais tellement la poésie que j'ai voulu apprendre à la dire. Parce qu'un jour, quelqu'un m'a dit : « Mais pourquoi tu ne corriges pas ton accent ? » Une fille à qui je récitais des poèmes, très beaux poèmes, et avec beaucoup de cœur. Et je ne savais pas que j'avais de l'accent. Les petits-enfants de chez nous, ils ne savent pas qu'ils ont de l'accent. Ils parlent leur langue avec leur tonalité. Alors j'ai fait le conservatoire. J'ai un prix du conservatoire. Je suis allé frapper à la porte du conservatoire. Et c'est André Limoges, s'il écoute encore, qui était un de vos confrères, qui était le chef des émissions à Bordeaux-Aquitaine, qui était professeur au conservatoire. Et il m'a dit, vous savez, vous arrivez trop tard, les recrutements sont faits, mais enfin, montez sur la scène et dites-moi un poème. Alors j'ai dit, je m'en souviens encore, La fileuse de Paul Valéry. Il m'a dit, bon, je vous prends quand même. J'ai fait le cycle du conservatoire avec quelqu'un que vous connaissez qui s'appelle Catherine Laborde et sa sœur Françoise Laborde. On a fait ça ensemble. Catherine et moi, on était en Hypokhâgne ensemble et au Conservatoire. Et un jour, M. Limoges, qu'on appelait maître parce qu'à l'époque, les professeurs du conservatoire, on les appelait maîtres. Il m'a dit : « Écoute, on va traiter cette question du bégaiement ». Et il a téléphoné à un grand psychanalyste très célèbre, qui comme lui faisait des émissions à la radio qu'il avait interviewé. Et il m'a donné l'écouteur. Et j'ai entendu le psychanalyste lui dire que mon bégaiement était assez lourd. Et le psychanalyste lui dit : quel âge a-t-il ? Et il dit, je ne sais pas, il a 20 ans ou 21 ans. Il dit : « ben c'est foutu. Il y a trois choses qu'il ne pourra pas faire. Il ne pourra pas faire de l'enseignement. Il ne pourra pas faire de la radio. Et il ne pourra pas faire de la politique ». Il a raccroché. Et j'ai dit, c'est très bien, je vais faire les trois. 

 

Question : C'est exactement ça que vous avez fait. 

 

François Bayrou : Je suis de ceux qui croient que la vie est pleine de signes. Vous savez, Baudelaire qui dit : « La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. L'homme y passe au travers de forêts de symboles qui l'observent avec des regards familiers. » Et je trouve que tout au long de la vie, en tout cas pour moi, il y a toujours eu des signes comme ça. Alors ce que j'explique dans cette préface, qui est pour moi un texte assez significatif et même je crois assez joli, très souvent des garçons bègues, car c'est 90% des garçons, les filles, elles, font de l'anorexie, et les garçons sont bègues. 

 

Question : Il y a un parallèle qui est fait entre l'anorexie et... 

 

François Bayrou : Moi je crois que oui, mais je vous expliquerai ça une autre fois. Parce que j'ai eu à rencontrer l'anorexie... 

 

Question : Vous avez une fille qui a fait de l'anorexie. 

 

François Bayrou : Chez mes enfants, et c'est pas très facile non plus. Mais quand on en sort, c'est formidable. Et donc les garçons me disent, comment on fait ? Qui dois-je voir ? Et ils sont paralysés par ce handicap-là, qui est si totalement injuste. Parce qu'en vérité, ce n'est pas une difficulté physique. Si cela bloque, ce n'est pas que les articulations bloquent, ou que les muscles bloquent, pas du tout. C'est dans la tête. C'est l'inconscient qui bloque. 

Question : Donc il n'y a pas d'exercice à faire ? 

 

François Bayrou : Et donc je crois que j'aurais aimé m'occuper de tout cela, mais on n'a qu'une vie comme on dit. Et je le dis dans cette préface, l'enjeu c'est de se réconcilier avec l'enfant qui est en vous et qui bloque. 

 

Question : Et la clé est là selon vous ? 

 

François Bayrou : Et pour moi la clé est là. Et donc l'enfant, il ne s'en va jamais, bien sûr. Il est toujours là. Simplement, il faut être réconcilié avec lui et gentil avec lui. Et alors, il laisse passer les mots. 

 

Question : Et les mots, vous les laissez filer, notamment quand vous récitez des poèmes. Je me rappelle, je crois que c'était il y a 15 ans, on s'était rencontré une fois à BFM et vous étiez mis à déclamer un poème dans la loge à maquillage. Je ne sais plus quel poème c'était. Et j'aurais bien aimé m'en rappeler. Mais je sais qu'il y en a un que vous aimez particulièrement et que je trouve très beau aussi. C'est « Booz endormi » de Victor Hugo. Vous voulez nous réciter la première strophe ou deux strophes ? 

 

François Bayrou : Booz s'était couché de fatigue accablé ;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

 

Booz était bon maître et fidèle parent ;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

 

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière. 

 

Question : Ce n’est pas beau ça. Il paraît que vous parlez en latin aussi parfois avec Alain Juppé, on m'a dit ça, je ne sais pas si c'est vrai, vous échangez pas des messages en latin, vous parlez en latin ? 

 

François Bayrou : Oui, cela nous arrive. On a fait les mêmes études. Pour lui, brillant par l'École normale supérieure, moi par le chemin de la fac. J'ai un fils normalien, cela dit. Et on est deux à avoir manqué le concours, Macron et moi. Mais lui de peu et moi de beaucoup. 

 

Question : Cela donne quoi un échange en latin entre François Bayrou et Alain Juppé ? 

 

François Bayrou : Non, je ne vais pas vous faire ça. 

 

Question : Vous parlez de politique en latin ? 

 

François Bayrou : Je ne vais pas vous faire cela. Mais il y a deux ou trois autres personnes avec qui il m'arrive d'échanger en latin. 

 

Question : Ah oui ? Le président ?

 

François Bayrou :  Non. 

 

Question : On ne parle pas latin à Emmanuel Macron. 

 

François Bayrou :  Peut-être, mais on n'a jamais fait ça. 

 

Question : Juste pour clore ce chapitre, est-ce qu'il n'y a pas le Bayrou des villes et le Bayrou des champs. Le Bayrou des villes, à l'aise dans les cercles du pouvoir intrigants et le Bayrou des champs, le paysan attaché à son village qu'il n'a jamais quitté ? 

 

François Bayrou : Je n'ai jamais été dans les cercles du pouvoir dans les villes. C'est peut-être même la raison pour laquelle j'ai duré. J'ai dépassé cette limite-là aussi. Alors, soyons clairs, je me sens beaucoup plus jeune aujourd'hui que je ne l'étais il y a quelques années. Parce que j'ai traversé des frontières, des limites. J'ai duré plus que les autres.

 

Question : Et vous avez rencontré des présidents, vous avez été à Matignon, vous avez été au commissariat au plan, vous êtes assez proche d'Emmanuel Macron. Donc au moins depuis 2017, d'une certaine façon, les cercles du pouvoir ne vous font pas d'étrangers. 

 

François Bayrou : J'avais été ministre il y a très longtemps. 

 

Question : Vous avez été ministre de l'Education nationale. 

 

François Bayrou : J'avais été, je crois, en tout cas en échange de proximité avec François Mitterrand. Pas très proche de Jacques Chirac, mais je l'ai fréquenté quand même. C'était un peu plus conflictuel. Mais par exemple, je n'ai jamais dîné en ville de ma vie. 

 

Question : Vous n'avez jamais dîné en ville de votre vie ? 

 

François Bayrou : Jamais.

 

Question : Donc vous réfutez cette analyse du Bayrou des villes et du Bayrou des champs ? Et je vais vous dire, vous savez, il y a un très grand lieu de pouvoir qui s'appelle le Siècle. Peut-être que vous en êtes membre.

 

François Bayrou : Non, pas du tout. 

 

Question : En tout cas, des gens que vous connaissez en sont membres. Et le siècle, c'est le dîner du siècle, c'est tous les mois et la cooptation au dîner du siècle, c'est l'entrée dans un monde, c'est le Graal.

 

François Bayrou : Et il se trouve que le cercle était animé par quelqu'un qui est comme mon frère, qui s'appelle Jean-Claude Casanova, qui est un très grand professeur de Sciences politiques, le successeur de Raymond Aron. Et donc, il y a 30 ans, 40 ans, il m'a fait élire au Siècle. J'y suis allé une fois. Je suis sorti en disant : « Jean-Claude, je ne viendrai plus jamais ». Il m'a dit, mais pourquoi ? Pour lui, vous vous rendez compte, d'une certaine manière, je niais sa vie. J'ai dit, il y a une raison extrêmement simple que je peux vous dire encore aujourd'hui : le siècle, c'est ceux qui sont in, et moi, je suis out. C'est ceux qui regardent le pouvoir, la puissance, les relations, comme légitime. Et moi, il y a toujours eu en moi, vous l'avez souligné très bien au départ, il y a toujours eu en moi ce regard de contestation, de la légitimité. Et ça, c'est depuis ma plus grande enfance, ma plus petite enfance. 

 

Question : Vous êtes un rebelle au fond. 

 

François Bayrou : J'ai été collé des dizaines de fois au lycée. 

 

Question : Vous n'étiez pas un super bon élève ? 

 

François Bayrou : Je n'étais pas trop mauvais, mais je ne faisais rien. Je lisais, je passais ma vie à lire. J'ai été collé des dizaines de fois.

 

Question : Pourquoi ? 

 

François Bayrou : Parce que, disaient les profs, j'avais le regard insolent. Et c'était totalement injuste, parce que j'avais le regard insolent, certaines fois, c'était vraie mais d'autres fois, non. Simplement, mon regard traduisait quelque chose qui est absolument vrai et qui dure encore aujourd'hui. Et ceux qui me connaissent ou ont vécu avec moi le savent très bien. Je ne vois pas les galons, je vois le mec qu’il y a sous les galons. C'est pourquoi c'était habile de votre part de commencer par cela. C'est la même chose. C'est-à-dire l'idée qu’au fond, ce qu’un très grand philosophe qui s'appelle Blaise Pascal appelle les grandeurs d'établissement, c'est-à-dire tout ce qui vous signale comme un grand homme, les grandeurs d'établissement, ce n'est pas mon truc. Mon père était génial et pauvre, et il était regardé de haut par tout le monde, Il n'avait aucun galon. Et c'est vrai que pour moi, cela ne s'est pas effacé, que tout ça, c'est vivant comme si c'était produit à l'instant. C'est le cas de chacun de nos plis de personnalité. 

 

Question : Dans votre livre, il y a une place assez importante faite à l'affaire Bétharram. Les sévices sexuels, les viols commis pendant des décennies dans cette école catholique, c'est une affaire qui vous a touchée, vous, directement, et votre famille. Des épreuves, vous en avez vus d'autres, mais cette épreuve, l'affaire Bétharram, c'est la plus dure épreuve de votre vie politique. 

 

François Bayrou : Oui, mais pourquoi ? Parce qu'elle est injuste. Parce qu'il y a deux affaires Bétharram. Une affaire vraie avec des sévices de brutalité pour des garçons. C'était un établissement pour des garçons qu'on voulait remettre sur les rails. Et un certain nombre d'attitudes qui étaient, il y a quelques décennies, habituelles et qui sont devenues dans cette affaire systémiques, insupportables. Et moi, j'ai parlé à ces hommes-là, à ces hommes dans lesquels je voyais les petits garçons. Et leur désarroi était celui des petits garçons qu'ils avaient été. Et puis, pire encore, il y a eu des atteintes sexuelles, avec des plaintes qui seront instruites, j'espère. Ça, c'est la première affaire. Ça, c'est Bétharram. Puis il y a une deuxième affaire, parce que j'étais à Matignon, parce que mes enfants avaient été élèves. À Bétharram, sans rien voir de tout cela. Ils n'étaient pas à l'internat, parce que c'est juste à côté de chez nous. Mes enfants avaient été là il y a plusieurs décennies. Quand l'affaire Bétharram sort, mon dernier fils a quitté Bétharram depuis 23 ans, et ma fille est née depuis 35 ans. Et donc, ça me tombe sur la tête, je n'ai aucun souvenir et aucune information autre que celles qui étaient dans les journaux. C'est la phrase que j'aurais dû dire. J'ai dit : « je n'ai aucune information », et en réalité j'aurais dû dire autre que ce qui était écrit dans les journaux, et encore aujourd'hui je n'ai aucune autre information. 

 

Question : Et on ne va pas refaire l'affaire ici François Bayrou, mais d'un côté il y a la commission d'enquête qui pointe un défaut d'action de votre part à l'époque, des actions selon ce rapport que vous aviez les moyens d'engager alors que vous étiez notamment ministre de l'Éducation nationale. Certains vous accusent d'avoir menti, de l'autre il y a vous. 

 

François Bayrou : Vous savez que ce n'est pas vrai ce que vous racontez. 

 

Question : En tout cas le rapport de la commission d'enquête... 

 

François Bayrou : Non, le rapport de la commission d'enquête, je les ai affrontés pendant 5 heures de temps. 

Question : C'est vrai. 

 

François Bayrou : Et elle était composée d'opposants pour la majorité d'entre eux, puisque j'étais minoritaire, ultra minoritaire au sein du gouvernement. Et le rapport qui voulait me convaincre de faux témoignages ou d'avoir menti, les Députés ont refusé de le suivre, parce que j'ai apporté toutes les preuves. Vous dites défauts d'action, mais moi je vous dis, non seulement il n'y a pas eu défauts d'action, mais j'ai réussi à retrouver, après plus d'un mois et demi de recherche, l'inspection que j'avais demandée de l'établissement. Et l'inspection, elle dit, il n'y a pas de problème dans cet établissement, au contraire. 

 

Question : Mais c'était une inspection qui a été remise en cause aussi. 

 

François Bayrou : Non, ce n'est pas vrai. L'inspecteur qui l'a faite dit, il y a 30 ans : « en fait, je n'ai pas bien fait mon boulot ». Donc oui, c'est lui qui le dit. Et donc les dizaines d'entretiens qu'il a eus, dont il rend compte. Mais vous voyez à quel point cette deuxième affaire a été incroyablement blessante. Matin, midi et soir, vous, les journalistes de la presse écrite, de la presse audiovisuelle, de la radio, de la télé, ont créé une situation dans laquelle Bétharram portait mon nom. Comme si j'aurais pu laisser mes enfants élèves dans un établissement dont j'aurais su qu'il y avait des choses qui n'allaient pas. Mais tout ceci est terrifiant. Et j'ai apporté, il ne faut jamais laisser passer, j'ai apporté les preuves écrites que tout ça était faux. Et dans une confrontation qu'on peut regarder encore sur les réseaux, qui a duré cinq heures et demie. Avec, pas la commission, mais le rapporteur LFI de la commission, j'ai pu en 5h30 leur faire baisser les yeux. Ils ont fini cette commission en regardant leurs chaussures. 

 

Question : Vous dites que le moment venu, vous réglerez vos comptes ? Ça veut dire quoi ? 

 

François Bayrou : Oui, j'ai pu dire ça. Je sais très bien qu'il y a eu des gens qui s'en sont servis politiquement. 

 

Question : Pour vous affaiblir, pour vous nuire. 

 

François Bayrou : Oui, pour abattre celui qui était au pouvoir et pour le toucher dans le point le plus sensible, c'est-à-dire en réalité sa famille. 

 

Question : Oui, parce qu'il y a l'une de vos filles, Hélène Perlan, qui a révélé qu'elle avait été victime, elle aussi, quand elle avait 14 ans. 

 

François Bayrou : Non mais elle n'était pas à Bétharram. C'était lors d'un camp. J'ai beaucoup d'admiration pour mes enfants. J'ai six enfants et les six méritent beaucoup d'admiration. Et Hélène, elle est extrêmement forte, capable, et elle a fait ce livre très puissant, dont beaucoup de gens me parlent avec des larmes dans les yeux, qui s'appelle « Le déni ». Et donc, elle explique le mécanisme de ça. Mais vous connaissez bien ce mécanisme. L'inceste est partout. L'inceste a été dans tous les étages de la société. Et on connaît tous des gens qui ont rencontré l'inceste. Qui raconte ? Et ce qu'Hélène montre, qui est pour moi très juste, c’est pas seulement qu'on n'ose pas raconter, c'est qu'on n'ose pas voir. 

 

Question : Mais elle ne vous l’a jamais dit, ça. Elle vous l'avait jamais dit. 

 

François Bayrou : Non, jamais. 

 

Question : Alors que c'est votre fille que vous étiez... 

Elle l'avait dit à sa mère qui ne l’a plus jamais mise dans ce genre de camp. Mais à moi, elle ne me l'avait pas raconté. Elle me l'a raconté quand l'affaire est sortie. Et je me souviens très bien de ce moment-là. Et pour moi, c'est une brûlure. Mais ce n'est pas la seule et ce n'est pas le seul endroit et c'est pas le seul sujet dans lequel le déni, le refus de voir, même pas le refus de parler. Les mères ou les grand-mères qui savent que dans leur famille, une petite fille ou un petit garçon est victime de ce genre d'ignominie, elles ne parlent pas. Et elles ne parlent pas parfois parce qu'elles n'osent pas parler et parfois parce qu'elles n'osent pas voir. Et puis, permettez-moi de dire ça, il y a, à Paris, le périscolaire. Pire que le périscolaire, les ignominies qui se produisent dans les crèches. Dans les crèches ! Cela ne vous donne pas envie de boxer ? Moi oui. Qui en parle ? Personne. On a parlé de Bétharram parce que j'étais là. Mais les crèches, à Paris... Et on va aller un tout petit peu plus loin. Vous vous souvenez qu'il m'est arrivé d'avoir, sur ce sujet-là, des accrochages et des conflits à la télévision. Il y a eu des courants entiers dans la société française, et notamment dans la gauche française, qui ont justifié et apporté leur soutien à ce qu'ils appelaient la révélation de la sexualité aux enfants. Que les enfants avaient droit à ces expériences sexuelles. Et qui est monté contre ? C'était moi. Vous comprenez pourquoi c'était un peu difficile à vivre ? 

 

Question : Vous parliez de vos enfants qui sont brillants, enfin ils sont brillants en tout cas, ils ont des parcours brillants. Un polytechnicien, un chercheur, un docteur, deux agrégés, une normalienne ou un normalien. Vous leur avez mis une pression de malade à vos enfants ? 

 

François Bayrou : Jamais. Et leur mère non plus. Chez nous, il n'y a jamais eu de pression. Et je suis très en colère contre le système éducatif. J'ai été ministre. Il y a des choses, je vais dire des trucs qui vont me valoir, des polémiques. J'ai été ministre de l'Éducation. Je suis très fier de ces quatre ans et un peu plus, au ministère de l'Éducation. J'avais rétabli l'enseignement du latin, l'enseignement du grec, le bac S, L, E, S, c'était le bac que j'avais créé. Le niveau des élèves quand j'ai quitté le ministère de l'Éducation était près de deux ans supérieurs au niveau des élèves aujourd'hui. Et c'est le moment, quand je sors du ministère de l'Éducation, où les sondages récurrents faits sur la satisfaction des Français sur l'éducation sont le plus haut. Je n'aurais jamais laissé faire Parcoursup. Je vais vous expliquer pourquoi. J'ai dit à la tribune de l'Assemblée : « les enfants ce ne sont pas comme les poireaux, cela ne pousse pas tous à la même vitesse ». Vous parliez de mes enfants. Je suis très fier de tous, mais un de ceux qui ont réussi à s'imposer dans leur milieu professionnel, la recherche et la médecine vétérinaire. Quand il avait 10 ans, 11 ans, 14 ans, il était en rupture complète avec l'école. Il ne comprenait pas ce qu'on lui demandait de faire. Les maîtresses disaient « il faudra qu'il fasse un métier manuel ». Et Dieu sait que j'aime les métiers manuels. Et que j'ai même créé, vous savez, un concours général de ces métiers-là quand j'étais ministre de l'Éducation. Jamais il n'aurait réussi dans le système français. Parce que dans le système français, la sélection est tellement précoce qu'en vérité, en raison des cycles de vie qui ne sont pas les mêmes, dans des métiers comme cela, les filles, par exemple, réussissent brillamment. Et après, c'est moins facile dans le troupeau. Mais en tout cas, c'est trop précoce. Pour porter des jugements définitifs. Et aujourd'hui, Parcoursup, c'est à 15 ans ou à 14 ans qu'on leur met une pression fantastique. Et avant même les résultats du bac. À partir de la seconde, c'est Parcoursup qui guide tout ça. C'est n'importe quoi. Parce qu'il se trouve qu'il y a des enfants qui grandissent tôt, il y a des tempéraments qui grandissent tôt, et puis il y a des tempéraments, y compris physiologiques, dans lesquels l'intérêt, la passion, c'est autre chose. Il y en a qui regardent le sport, il y en a qui regardent les filles, ou symétriquement, il y en a qui se sentent mal dans leur peau. Il y a des singes qui se sentent des canards, et des canards qui se croient des singes. Fermez les portes, c'est pour ça que je déteste ce système. 

 

Question : Mais à qui la faute alors, François Bayrou, parce que qui a créé ce Parcoursup ? 

 

François Bayrou : Ce sont les gouvernements. Et j'estime les gens qui les ont créés. Je les connais personnellement. Je leur ai dit, ils savent très bien ce que j'en pense. Et si j'étais resté à la tête du gouvernement, j'aurais essayé de changer tout cela. On n'est resté que neuf mois donc. Vous vous rendez compte de l'injustice parce que, en plus derrière tout cela, il y a le mécanisme de maîtrise sociale. Pourquoi ? Parce qu'il y a des familles dans lesquelles l'enfant qui a 14 ou 15 ans, on sait très bien quel parcours il va falloir suivre pour réussir plus tard les grands concours. On sait très bien. Chez moi, on ne savait rien de tout ça. Je ne savais pas que Hypokhâgne et Khâgnes, ça existait. Je ne savais pas que Sciences Po, ça existait. Et a fortiori, je ne savais pas que l'ENA existait. Je savais qu'il y avait un truc qui s'appelait l'agrégation. Et ça, pour moi, le jour après la mort de mon père, quelques semaines après la mort de mon père, où j'ai été reçu à l'agrégation, Vous m'entraînez dans des confidences, ce n'est pas bien. 

 

Question : Oui, parce que vous avez eu effectivement l'agrégation juste après la mort de votre père. 

 

François Bayrou : Oui, donc je venais d'avoir 23 ans dans ces jours-là. Je suis rentré de la proclamation des résultats. À cette époque, il y avait une proclamation des résultats. Et je sais encore qui était major du concours. J'étais reçu. Et en marchant sur les boulevards après la proclamation des résultats. Je sais encore quelles chaussures j'avais et comment j'étais habillé. J'avais devant les yeux ma notice nécrologique. 

 

Question : François Bayrou, c'est comme ça qu'on annonce les morts.

 

François Bayrou : Il y avait écrit au-dessous, agrégé de l'université. Et pourquoi c'était formidable ? Pourquoi c'était libérateur avec toutes ces difficultés que nous évoquons ensemble ? Pourquoi ? Parce que j'avais le sentiment que quoi que ce soit, il n'y aurait personne dans cet univers de l'enseignement pour prétendre être plus légitime que moi. Vous comprenez ça ? 

 

Question : Oui. 

 

François Bayrou : Et vous comprenez ce parcours, ce que ça veut dire. Et c'est pourquoi je déteste, mais vraiment je suis en colère, contre ceux qui verrouillent le destin des enfants. Parce que si vous ne faites pas la bonne formation, si vous ne correspondez pas aux moules qu'ils ont définis à l'avance, si vous venez d'ailleurs d'autres quartiers, d'autres cultures, aucune chance de vous en sortir. Et si vous regardez, vous parliez tout à l'heure des milieux de pouvoir, si vous regardez les milieux de pouvoir et que vous voyez le caractère, la reproduction sociale, et je n'en veux pas du tout à ceux qui protègent leurs enfants. Et j'en veux pas du tout aux enfants qui réussissent dans cette voie-là, parce qu'ils ont lu souvent plus de livres plus tôt. Mais j'en veux qu'on empêche ceux qui viennent de loin et ceux qui viennent d'ailleurs de réussir. 

 

Question : François Bayrou, vous avez évoqué l'anorexie. Vous avez une fille qui a fait de l'anorexie, qui a été hospitalisée. Vous avez raconté qu'un jour vous aviez essayé de rentrer en contact avec elle alors que vous étiez sur un plateau de télévision. Qu'est-ce que vous avez fait ? Est-ce que vous pouvez me raconter ? 

 

François Bayrou : Parce qu’elle était à l'hôpital. Vous savez que pour soigner l'anorexie, qui est une maladie... Vous savez bien que Jacques Chirac a perdu une fille comme ça. Sa fille, Laurence. Et beaucoup de gens. Parce que c'est une maladie méchante. Mentale et méchante dans laquelle on refuse de manger, on se donne la mort, en tout cas symboliquement. Et pour soigner cette maladie, les psychiatres interdisent tout lien, tout contact avec la famille. Il faut isoler l'enfant. Oui, en tout cas le couper de la famille parce qu'on soupçonne, j'imagine, qu'il y a quelque chose dans le lien. Et elle s'en est sortie formidablement. Merci encore aux psychiatres. Je parle quelques fois, 25 ans après, à celui qui a fait ça, qui a trouvé la clé. Ils ne trouvent pas tous la clé. Et ceux qui trouvent la clé pour certains ne la trouvent pas pour tous. 

 

Question : Vous avez essayé de rentrer en contact avec elle à ce moment-là. 

 

François Bayrou : J'avais soudoyé une infirmière pour qu'elle dise à ma fille de regarder cette émission, qui était une émission, je crois, du dimanche à la mi-journée, quelque chose comme ça. C'était chez Paul Amart. Et j'ai commencé l'émission par une phrase qui, pour Paul Amart, devait être totalement sibylline. J'ai dit, écoute, quelque chose comme : « C'est difficile, mais on va s'en sortir ». J'avais un besoin, je ne sais pas comment on peut dire physiologique de lui parler. J'imagine que les spectateurs ont dû se dire qu'est-ce qui se passe dans la tête de ce mec. Voilà, on va s'en sortir. Et c'était vrai. Elle s'en est sortie. 

 

Question : Et ça vous a un peu rapproché de Jacques Chirac aussi, cet épisode, parce que vous avez partagé vos expériences de père sur ce sujet. 

 

François Bayrou : Oui. Je ne sais pas où vous avez trouvé tout ça. 

 

Question : Vous l'avez raconté une fois. Vous avez eu un rendez-vous avec Jacques Chirac. Je sais encore quel jour c'était. C'était le 25 mai 2000. 

 

François Bayrou : Donc, il y a 26 ans. Je n'avais pas souvent eu des relations faciles avec Jacques Chirac, comme vous savez. Et ce jour-là, j'avais rendez-vous avec lui. En plus, je venais le matin même d'apprendre, simplement parce qu'il n'y avait plus personne qui répondait au téléphone, d'apprendre son hospitalisation forcée. Forcée, parce que le pronostic vital est en jeu. C'était un peu lourd. Puis il y a eu plein d'incidents dans cette matinée que je ne vous raconte pas, mais j'avais rendez-vous avec Jacques Chirac en début d'après-midi. Et vous savez comme il était, il était d'autant plus jovial que vous étiez moins son ami. Par exemple, il exigeait, je fais un peu la même chose, donc j'en parle avec prudence, il exigeait que le tutoient ceux qui n'étaient pas ses amis. Ses amis le vouvoyaient. Et je m'aperçois avec le temps que c'est comme ça pour moi aussi. Les jeunes qui travaillent avec moi, mais enfin loin de moi, me tutoient ceux qui sont avec moi me vouvoient. Et c'est normal si on y réfléchit. Je n'ai jamais tutoyé Raymond Barre, vous voyez. Et Giscard évidemment, et les gens qui étaient les grands de cette époque. Et donc j'arrive à l'Élysée. Lui ouvre la porte et il me dit « Et comment ça va ? ». Je lui dis « ça va très mal » . Pourquoi je me souviens ? C'était le jour de mon anniversaire. Après la campagne européenne que j'avais faite en dissidence avec Chirac, sur lequel on a eu un très beau score, et c'était le lancement de toute cette aventure-là. Il me dit pourquoi ça va mal. Je lui raconte. Et comme il avait vécu la même chose, on a eu une demi-heure d'échange d'homme à homme et de père à père. Je n'ai jamais oublié cet échange. Et après, il avait bien vu qu'il m'avait touché. Et il me dit, tu veux qu'on parle politique cinq minutes ? Je dis oui. Il me dit cette phrase que je n'ai jamais oubliée. Et il y avait dans sa pensée quelque chose de vrai. Il me dit, qu'est-ce que tu nous fais chier avec les idées ? La politique, ce ne sont pas des idées. Je vais te dire ce que c'est la politique. J'ai souvent pensé à ça quand j'étais à Matignon. Il faut se rappeler, le 25 mai 2000, c'est la cohabitation Chirac-Jospin et les deux sont au sommet des sondages. Et il me dit, je vais te dire ce que c'est la politique. Le Premier ministre s'est fait, et il fait ce geste avec la main, que je connais bien, parce que j'ai souvent dit que c'était le même geste que ma mère quand elle enseignait aux filles à faire des gâteaux. Tu mets un peu de farine, de sucre. Et Chirac, il fait ce geste, là, de la main qui tournoie, et il dit : « Le Premier ministre s'est fait pour que cela ne se passe pas trop mal en France ». Ce sont ses mots exacts. J'y ai pensé cent fois. Et le Président de la République, dit-il, s'est fait pour représenter la France à l'étranger. Et je lui ai dit : « Je ne suis pas d'accord avec toi, sur un point. Pour moi, le Président de la République s'est fait pour donner aux gens des raisons de vivre ». Je vois très bien ce qu'il veut dire. Parce que je candidat à l'élection présidentielle trois fois, je n'avais jamais imaginé ou mesuré la place que la politique étrangère, la politique de défense, les échanges avec les autres pays représentent dans la vie d'un président de la République. C'est incroyable. Incroyable. Et le Premier ministre, je sais ce que c'est, et la difficulté pour que ça ne se passe pas trop mal en France. Et je pense cependant que la responsabilité politique, suprême et même moyenne, c'est de donner aux gens des raisons de vivre. 

 

Question : Mais vous ne serez pas candidat en 2027, François Bayrou. 

 

François Bayrou : J'ai fait ce choix, vous avez compris pourquoi. Je ne peux pas sortir ce livre qui dit : « Alerte sur la France qui vient » et être candidat en même temps parce que les gens vont dire, il écrit pour lui. Lui aussi, il est adhérent de ce parti que j'ai appelé le TPMG : « Tout pour ma gueule ». Parce que quand vous êtes candidat à une élection, c'est terrible, vous ne vivez qu'avec les sondages. Votre entourage vous rapporte chaque jour, mais vous savez ce que c'est, vous les connaissez très bien, en disant là tu as perdu trois points, et puis demain matin la SOFRES ou l'IFOP ou je ne sais pas quoi, fait un terrain, un terrain cela veut dire une enquête. Qu'est-ce que tu pourrais dire aujourd'hui qui demain fasse bouger de deux points. Cela se passe comme ça. Et vous n'êtes plus vous-même. Vous ne parlez plus authentiquement, vous parlez « utilitairement ». Voilà. 

 

Question : Alors, vous avez été le faiseur de Roi en 2017, vous pourriez l'être aussi ? 

 

François Bayrou : Peut-être en 2012 aussi. 

 

Question : Tout à fait, vous avez soutenu François Hollande à l'époque, face à Nicolas Sarkozy. Donc, faiseur de roi en 2012 et en 2017, peut-être en 2027, est-ce que vous voyez un candidat aujourd'hui que vous pourriez soutenir ? Qu'il soit déclaré ou non, d'ailleurs.

 

François Bayrou : Oui, voilà. J'ai quelques idées. Mais pas déclarées. Mais je sais une chose précise, ou deux ou trois choses précises. Un, c'est trop tôt pour savoir ce qui va se passer à l'élection présidentielle. Je vous rappelle, Emmanuel Macron a été candidat en novembre. Et on peut faire le tour de tout ça, tout ce qui a changé entre ce qui est arrivé avec Dominique Strauss-Kahn et puis le paysage après, l'élection de François Hollande et toutes ces choses-là, et le surgissement de ma candidature en 2007, gagnant 10 points pendant la campagne et même à un moment très près du deuxième tour. Donc je sais que c'est un, trop tôt. Deux, j'ai deux questions. La première c'est, est-ce que les candidats osent poser les vrais problèmes et dire la vérité aux gens ? Sur les retraites, sur la dette, et on en a parlé tout à l'heure. Donc ça c'est la première condition. Premier critère. Deuxième critère. Est-ce qu'ils me garantissent que jamais, en aucune manière, ils ne feront quelque chose en direction de l'extrême droite ou en direction de l'extrême gauche ? Parce qu'on a deux immenses risques, et plus qu'immenses risques, deux promesses de malheur. Est-ce que vous connaissez un pays dans lequel l'extrême droite ou l'extrême gauche ont gagné et qui s'en soit sorti en bonne santé ou avec des gens heureux entre eux ou des relations de bonne qualité ? Je sais ce qu'il y a derrière et ce qui vient derrière. 

 

Question : Et vous les mettez sur le même plan ? Vous les renvoyez dos à dos ? 

 

François Bayrou : Je ne les mets pas sur le même plan, je les identifie tous les deux comme des dangers de mort pour le pays. 

 

Question : Et la troisième condition, c'est quoi alors ? 

 

François Bayrou : La troisième condition, c'est qu'il faut une expérience suffisante pour accomplir cette fonction. 

Question : C'est quoi une expérience suffisante ? C'est avoir été Premier ministre, avoir été Président, avoir été ministre ? Parce qu'il n'y en a pas beaucoup. 

 

François Bayrou : En tout cas, une expérience de la vie, et de la vie en responsabilité. Ce n'est pas une improvisation, la présidence de la République, dans un moment de crise comme celui que nous vivons. Et donc ça, c'est pour moi un critère. Il y a un dernier critère. Il faut qu'ils comprennent qu'ils ne sont pas des ennemis entre eux. Vous voyez ce que je veux dire ? Ils peuvent être des concurrents. Ils peuvent présenter des solutions différentes ou différenciées, bien entendu. Mais ils appartiennent au même ensemble. 

 

Question : Vous parlez d'où ? Vous parlez de la social-démocratie du côté de la gauche ?

 

François Bayrou : J'appelle de la social-démocratie.

 

Question : à la droite de qui ? À LR si... À la droite de Bruno Rotailleau. 

 

François Bayrou : S'ils refusent les solutions simplistes ou extrémistes... Parfois, j'ai des interrogations.

 

Question : Mais sinon, votre idéal, ce serait une espèce de confédération ? 

 

François Bayrou : Je dis, c'est un fleuve. Il y a deux rives, il y a un fleuve. Et dans le fleuve, il faut qu'ils comprennent qu'ils vont devoir vivre et travailler ensemble. Que si vraiment ils refusent les deux risques mortels, mortels. Jamais l'extrême droite n'a rendu service à un pays et jamais l'extrême gauche n'a rendu service à un pays. Ils conduisent les pays à leur mort. 

 

Question : Donc vous appelez de Raphaël Glucksman à éventuellement Bruno Retailleau ?

 

François Bayrou : Je n'appelle pas. Je vous dis mon regard à moi, c'est ça. L'aspiration qui est la mienne, c'est d'imposer des sujets que pour l'instant on ne traite pas ou de proposer un comportement que pour l'instant on n'accepte pas. 

 

Question : Ça, on l'a entendu, notamment sur la dette. Est-ce que François Hollande, qui a l'expérience d'un ancien président, un regard sur l'international, parce que c'est important pour vous l'international quand on est chef d'État, vous le dites, pourrait être ce candidat au milieu de ce fleuve ? 

 

François Bayrou : Alors, un, je lui dis, la première chose, c'est qu'il faut qu'il clarifie sa position à lui. Parce que pour l'instant, il n'est pas candidat. D'abord, il n'est pas candidat, mais ceci est secondaire. 

 

Question : Mais clarifier quoi, alors ? 

 

François Bayrou : Sa position à l'égard de LFI et des associés de LFI. Parce que pour l'instant, le Parti Socialiste, dont Hollande est encore membre, que je sache. Est-ce qu'ils ont clarifié leur position ? 

Pas du tout. 

 

Question : Et ça, vous l'avez dit à François Hollande ? 

 

François Bayrou : Oui, bien sûr. 

 

Question : Et qu'est-ce qu'il vous a répondu ? 

 

François Bayrou : Ça ne vous regarde pas. Et c'est la même chose à droite. Deuxièmement, combien de candidats y a-t-il qui ne sont pas déclarés à l'heure qu'il est ? Peut-être beaucoup. Pas mal. Il y en a beaucoup de déclarés, trop, sans doute, et beaucoup qui ne le sont pas. Parmi lesquels, il y a des visages, des expériences, et on va juger de tout ça et de la pertinence de ce qu'ils disent. 

 

Question : Mais donc François Hollande, en tout cas, vous ne m'avez pas dit non.

 

François Bayrou : A condition qu'ils disent c'est dans ce fleuve que je suis. Il y en a d'autres. Et pas sur la rive. Il y en a d'autres. Il y en a d'autres que François Hollande qui pourraient incarner cela. Il y en a plein.

 

Question : Mais donnez-moi des noms par exemple, parce que vous parlez de quelqu'un qui a une expérience, une vision. 

 

François Bayrou : Je ne vais pas faire un concours de beauté.

 

Question : En tout cas, on a compris que ce n'était pas Édouard Philippe ou Gabriel Attal. Ceux-là sont candidats aujourd'hui.

 

François Bayrou : Mais non, Mais je crois que la réponse est ailleurs. Cela va s'élargir. Et cela va nous permettre de juger, par exemple, il y en a plein, d'après ce que je sens, qui en rêvent ou qui prépare le chemin. 

 

Question : Vous pensez que le futur président, si je mets l'idée du bloc central, il n'est pas parmi les candidats déclarés ? 

 

François Bayrou : On verra. Je sais qu'une élection, c'est une décantation. Mais je ne crois pas trahir de secret, en disant qu'il y a plein de gens qui y pensent. Bruno Le Maire y pense, Thierry Breton pourrait être dans cette liste. Le nombre de tous ceux qui sont là, je ne sais pas, est-ce que Wauquiez a renoncé tout à fait à son élection ? Est-ce que Xavier Bertrand a renoncé à cette élection ? Je ne crois pas. Est-ce que François Baroin a renoncé à tout ça ? 

 

Question : Bruno Le Maire, il ferait un bon candidat, selon vous ? 

 

François Bayrou : Non, mais c'est juste pour avoir votre regard. Je suis venu chez vous parce que ça n'était pas une émission d'interviews politiques habituels. 

 

Question : Mais tous ces politiques-là, vous les connaissez intimement. C'est comme Jean-Luc Mélenchon, vous l'avez connu. Il y a une période où vous discutiez ensemble. C'est intéressant aussi. Il y a des relations humaines derrière. 

 

François Bayrou : Pour moi, je vous ai dit les critères. Est-ce que tu acceptes de regarder les problèmes et de les énoncer ? Pas de les fuir. Deuxièmement, est-ce que tu as l'expérience qu'il faut ? Parce que diplomatie, armée, tout ça, est-ce que tu as le caractère nécessaire pour résister à toutes les tempêtes et vagues qui viennent ? Est-ce que tu es prêt à considérer que dans le fleuve, il n'y a pas d'ennemis ? Eh bien, ça écrème ! Ça prépare une décantation. 

 

Question : Est-ce qu'en ce moment, vous ne vous sentez pas quand même plus proche d'un François Hollande ou d'un Raphaël Glucksmann ou d'un Bernard Cazeneuve que d'un Gabriel Attal ou d'un Edouard Philippe ? C'est un nom qui coche les cases de l'expérience et de la vision. Qui peut apparaître ?

 

François Bayrou : oui. On verra. 

 

Question : On essaiera de clarifier les critères. En tout cas, vous vous sentez plus proche d'eux que des héritiers officiels d'Emmanuel Macron.

 

François Bayrou :  Ça, c'est vous qui le dites, mais ce n'est pas ça la question. Je me sens plus proche de l'avenir et des problèmes qu'il pose. Je viens d'écrire un livre qui me semble utile. Maintenant, c'est écrit. Personne ne pourra dire qu'on ne l'a pas vu. Les problèmes qui se posent aujourd'hui, jamais depuis trois quarts de siècle, ils ne se sont posés à la France. 

 

Question : Mais oui, j'entends ce que vous dites, François Bayrou, mais il y a quand même deux candidats aujourd'hui qui sont deux anciens premiers ministres d'Emmanuel Macron, Gabriel Attal et Édouard Philippe, et qui se sont mis d'accord entre eux. Ils ont noué une sorte de pacte de non-agression. Le moins bien placé des deux céderait sa place à l'autre. Quel regard vous portez là-dessus ? 

 

François Bayrou : Alors ça, c'est votre manière de raconter l'histoire.

 

Question : Ah, alors racontez-la à votre manière. 

 

François Bayrou : Encore ce matin, j'en ai vu quelques-uns de ceux-là. Ce n'est pas leur manière de raconter l'histoire. 

 

Question : Alors qu'est-ce qu'ils disent ? Vous les interrogerez. Vous n'y croyez pas à ce pacte présenté officiellement ?

 

François Bayrou : Je ne pense pas qu'il y ait de pacte, mais s'ils ont des pactes, ils le disent. Vous comprenez la clarté, c'est pas mal. J'ai montré cet exemple-là. Moi, je me suis retiré pour faire une alliance avec Emmanuel Macron parce qu'à cet instant-là, il était mieux placé. Et c'est pourquoi j'insiste sur cette idée, peut-être je vous l'ai laissé entendre. Dans ce grand courant-là, il faut quelque chose qui est peu fréquent en politique. Il faut de l'abnégation. 

 

Question : Et vous ne la voyez pas pour l'instant ?

 

François Bayrou : Il faut être capable de dire, et tous les gens qui sont là, dont on a cité le nom, et je peux en citer encore d'autres, tous les gens qui sont là, il faut qu'ils soient capables de dire « si ce n'est pas moi ». J'ai adoré. Alexis Kholer, ancien secrétaire général de l'Élysée, dire parfois à ses interlocuteurs que pour être président, il faut avoir un plus un, c'est-à-dire l'intelligence, et un moins un, c'est-à-dire un petit grain de folie, la certitude d'avoir un destin. 

 

Question : Est-ce que vous le voyez chez quelqu'un, cela aujourd'hui ? Et est-ce que pour vous, personne n'est au niveau d'Emmanuel Macron, dont vous dressez un portrait élogieux d'ailleurs dans le livre ? 

 

François Bayrou : D'abord, il suffit d'ouvrir les yeux pour savoir que, quand je dis qu'il est à la hauteur, on voit qu'il l'est. La hauteur du monde. Et pour moi, c'est un critère, être à la hauteur de Trump et de Xi Jinping et de Poutine. 

 

Question : Il n'y en a pas un qui lui arrive à la cheville aujourd'hui ? 

 

François Bayrou : Ah, je n'ai jamais dit ça. 

 

Question : C'est une question que je vous pose. 

 

François Bayrou : Non, non, je pense au contraire qu'on a plein de capacités peu révélées. Et peut-être que je suis là pour aider à ça. Je pense qu'il y a dans les noms que nous avons cités des gens qui, oui, ont cette capacité-là. Et on va regarder, dans la décantation des temps qui commencent, on va regarder ensemble qui, parmi les candidats, a cette capacité. Cela compte beaucoup. Et je dirais, au moment venu, je dirai ce que je vois sur ces critères-là. 

 

Question : Et vous vous engagerez ? Vous prendrez position ? 

 

François Bayrou : Oui, bien sûr. Vous savez, il n'est pas souvent arrivé que je ne m'engage pas. 

 

Question : Certains ont attendu, notamment en 2007. 

 

François Bayrou : Oui, mais justement parce qu'il ne correspondait pas aux critères. Mais il y a encore autre chose. Qui, dans cela, va être capable de s'imposer par rapport aux autres ? Parce que ce n'est pas seulement un caractère, c'est un tempérament aussi qu'il faut. 

 

Question : Il y a quelque chose d'assez darwinien dans la politique ? 

Un tout petit peu.

 

François Bayrou : Je ne suis pas très darwinien, mais je connais quelqu'un qui l'est, le président de la République. Je vois dans les yeux, il faut avoir une envie qui est sans limite, en fait. Parce que c'est aussi là-dessus que ça se joue. Alors moi qui y suis passé trois fois, ça compte énormément. Mais aujourd'hui pour moi, c'est secondaire par rapport au sens du devoir qu'on devrait avoir. Parce que la crise qui vient, personne n'en parle, on fait comme si tout allait bien. On fait comme disent les anglais « business as usual ». On fait comme d'habitude. On va promettre des dépenses considérables, tout ça. Mais la vérité est que tout cela, cette peinture rose sur le paysage, c'est un mensonge. C'est le bal des menteurs. Je ne dis pas du sang et des larmes, mais je dis que oui, c'est un temps Churchillien. Cette gravité-là, ce sentiment de responsabilité, que tout ce que nous avons devant nous est lourd. 

 

Question : Alors cela va se décanter. François Hollande, il pense que cela va se décanter deux mois avant l'élection. Est-ce que ce sera si tard que ça ? 

 

François Bayrou : C'est très simple. L'alliance que j'ai réalisée avec le président de la République qui allait être élu, Emmanuel Macron, cette alliance-là, elle est du 23 février. Donc c'est à peu près ça. Et ça commence entre fin novembre et le mois de février, il y a trois mois, cruciaux. Il faut que le paysage soit en place, il faut que les candidats soient identifiés, et il faut à la fin assez d'abnégation pour que tous ceux qui sont dans le grand courant que j'évoque disent écoute c'est lui qui est le mieux placé, ou elle. 

 

Question : Ce fleuve de la social-démocratie à la droite de LR, François Bayrou cette fois. 

 

François Bayrou : Oui, parce que dans les noms, pour l'instant, on ne cite que des hommes, mais il y aura aussi, j'en suis sûr, des femmes. Il y a Yaël Braun-Pivet. Il y a des gens de qualité. 

 

Question : Cette fois, vous ne serez pas candidat, mais vous dites, je peux aider et contribuer à faire émerger cette personne fédératrice-là. Est-ce que vous avez le sentiment d'avoir une mission ou est-ce que vous vous sentez en mission ? Il y a quelque chose chez vous de l'ordre de la mission, j'ai l'impression. 

 

François Bayrou : Oui, je n'ai jamais quitté ce sentiment. Alors, je vais essayer de répondre aussi exactement que je pense sur ce sujet. J'ai toujours eu le sentiment d'avoir une mission. 

 

Question : Une mission divine ? 

 

François Bayrou : Ce sont des conneries, pardon, excusez-moi. 

 

Question : Parce que vous êtes croyant aussi. 

 

François Bayrou : Oui, mais souvent, oui j'ai eu le sentiment que nous avons tous un destin. Je dis ça parce qu'il m'est arrivé d'être moqué sur cette idée que nous avons un destin, c'est-à-dire une responsabilité. Mais je dis, la jeune femme qui élève deux enfants toute seule dans la cité, et qui ne peut pas sortir parce qu'elle n'a pas les sous pour le faire. Et elle repasse en surveillant ses enfants. Elle a un destin. Vous, qui êtes journaliste et brillant, vous avez un destin. Et les politiques, ils ont un destin. Et moi, je me suis toujours senti en effet en mission. 

 

Question : Mais est-ce que Dieu a quelque chose à voir avec cela ? C'est-à-dire portant une responsabilité. Est-ce que cela a à voir avec, qu'est-ce que vous dites avec Dieu parce que vous êtes croyant ? 

 

François Bayrou : Je ne sais pas. Essayons de laisser Dieu où il est, c'est-à-dire vraiment très haut. Je pense que nous ne sommes pas seuls à décider. Pardon de dire des choses comme ça. Je pense qu'il y a au-dessus, il y a des influences. Avec mes meilleurs amis qui s'appellent Philippe Lapousterle, qui a été un grand journaliste, intervieweur, quand on se sépare, on se dit l'un à l'autre que les puissances gardent. C'est un mot oriental, c'est une formule orientale. Je crois qu'en effet, on a une responsabilité qui dépasse la contingence de nos événements, de nos intérêts, des accidents. Je pense qu'on est tous là pour faire quelque chose. Il y a des gens qui croient qu'on est là par hasard. Moi, je n'ai jamais cru ça. Je ne pense pas que le monde soit par hasard. Et je ne pense pas que vous soyez là par hasard. Et je ne pense pas être là par hasard. Je pense qu'aucun d'entre nous ne peut considérer que le monde se débrouille sans lui. Je pense que nous avons une responsabilité. Alors vous appelez ça mission, destin, je veux bien tous les mots que vous utilisez, à condition qu'on prenne la dimension de tout ça. 

 

Question : François Bayrou, c'est le moment de la série de questions. A tous mes invités, questions courtes, réponses courtes. Si vous deviez changer quelque chose dans votre vie, ce serait quoi ? 

 

François Bayrou : Rien. 

 

Question : Votre mot préféré ? 

 

François Bayrou : Mon mot préféré ? Quand j'étais à l'école primaire dans le petit village chez nous, l'instituteur qui était formidable et qui allait mourir à 44 ans d'une tumeur au cerveau en laissant cinq enfants. Sa jeune femme et cinq enfants s'appelaient M. Lacoux, juste avant de partir, se faire opérer et mourir, dans sa dernière leçon, il nous a appris quelque chose que je n'ai jamais oublié. Il a dit n'oubliez jamais le mot le plus long de la langue française c'est « anticonstitutionnellement » alors je dis pas que c'est mon mot préféré mais quand je pense au mot je vois son visage.

 

Question : et vous pensez à « anticonstitutionnellement ». Est-ce que vous êtes heureux aujourd'hui François Bayrou ? est-ce que vous avez peur de la mort ? 

 

François Bayrou : non 

 

Question : Et vous pensez d'ailleurs que les morts ne sont pas morts ?

 

François Bayrou : Oui, je pense qu'on n'est pas là par hasard. Et je pense que les destins, quand ils se rencontrent, votre père et votre mère, ils ne vous transmettent pas que de l'ADN, et c'est déjà beaucoup l'ADN. Ils vous transmettent quelque chose d'autre qui a trait au sens de la vie. Et vous savez, autrefois, dans les cours de philo, on distinguait l'inné et l'acquis. Et j'ai très souvent pensé, on parle souvent de cela avec ma femme, le mystère de tout cela, c'est que c'est 100% inné et 100% acquis. Et peut-être plus. Alors, ce ne sont pas des additions qui tombent justes. Et c'est précisément parce que ces additions ne tombent pas justes que ça s'appelle la vie. J'ai une grande admiration pour Louis Pasteur. Pasteur, le grand Pasteur. Et Pasteur, il n'était pas médecin, il était physicien, il s'occupait de physique et il s'occupait de cristallographie, les cristaux. Et il a fait une découverte que je trouve inouïe. C'est pourquoi tout est relié, pour moi, tout le sens des choses explose les frontières. Il a découvert ceci, qui est que les cristaux de la matière inerte, de la matière morte inerte, sont symétriques et les cristaux de la matière vivante sont dissymétriques. Et si vous réfléchissez à cela, vous vous dites : « Qu'est-ce que ça dit ? ». Quand je vois un enfant qui marche, qu'est-ce que je vois ? C'est comme une chute contrariée par un pas en avant. Et dans la vie, tous les accidents qui vous arrivent, heureux ou malheureux, c'est un déséquilibre qui sera plus tard compensé par un autre geste qui amènera l'équilibre. Et pour moi, tout ça est très étroitement lié. Alors peut-être que vous allez dire que j'ai quelque chose, il faudrait que je me soigne, que je voie un psychiatre. 

 

Question : Vous avez peut-être un moins-un, vous aussi, en parlant de la phase d'Alexis Kholer. 

 

François Bayrou : Oui, volontiers. 

 

Question : Vous prenez le moins-un. 

 

François Bayrou : J'accepte d'avoir une case en plus et une case en moins. Parce que ça, c'est vrai. 

 

Question : Donc vous avez le profil pour être président, selon lui, alors. Qu'auriez-vous aimé que votre mère vous dise et qu'elle ne vous ait jamais dit ? 

 

François Bayrou : Les messages ne passent pas que par la parole. Tout ce qu'elle avait à me dire. Alors, c'est des temps où on ne parlait pas. C'est récent de parler. De parler en famille. De se dire qu'on s'aime. 

 

Question : Vous n'auriez pas aimé qu'elle vous le dise ? 

 

François Bayrou : Si, si, j'aurais tout à fait. Mais aucun des messages d'amour, même pas en parole, n'a manqué. Je vais parler d'elle un peu parce qu'on parle souvent de mon père en deux phrases. J'ai raconté ça le jour de ses obsèques. Elle était morte après deux années très difficiles de malheurs, de difficultés, de souffrances, d'Alzheimer, tous ces trucs-là. Et puis il y avait ces obsèques et j'ai raconté la petite fille qu'elle était. Et sa mère, elle, lui disait tout le temps, il faut faire son devoir. Et le premier jour où elle est partie à l'école avec son petit cartable. On lui a dit : « Qu'est-ce que tu vas faire, Emma ? » Et elle a dit « Je m'en vais faire son devoir ». Elle avait mis à la première personne du singulier l'expression du devoir que nous devons tous accomplir. « Je m'en vais faire son devoir. » Je trouve que c'est assez joli. Et je trouve que ça dit quelque chose d'assez profond, c'est-à-dire que vous parliez de mission, de responsabilité, on doit tous faire le devoir, prendre sa part du devoir commun. 

 

Question : Votre père, qu'auriez-vous aimé qu'il vous dise ? 

 

François Bayrou : J'aurais aimé qu'il reste un peu plus longtemps. Papa s'est tué le jour du deuil national de Pompidou. Et Babeth est venue, ma femme est venue me chercher pour me dire qu’il s'était tué. C'était assez chaud pour moi, pour elle, pour tout le monde. On avait deux petites filles, on avait 22 ans. Et je suis arrivé devant son corps. Il avait fallu rentrer de Bordeaux, déposer les enfants. Donc je suis arrivé, la nuit était là. Et donc je suis arrivé devant lui. Et ce qui m'est apparu si difficile à supporter, et l'image que j'ai eue c'était exactement celle-là : le trait était tracé en bas de l'opération. Je pense qu'il ne pouvait pas me dire plus de manière non-verbale, comme ma mère. Mais moi, j'aurais pu lui dire plus. J'aurais pu lui dire, moi, que je l'aimais, par exemple. A cette époque, on ne disait pas ce genre de choses. Je n'ai pas pu lui dire. J'ai dit à ma mère, parce qu'elle est restée beaucoup plus longtemps, évidemment, jusqu'à la difficulté finale. Mais vous voyez, on dit toujours, « Qu'auriez-vous aimé que votre père vous dise ? » Et moi, je vous dis : « Que vous, vous auriez aimé lui dire ». Ce que moi, j'aurais aimé lui dire. 

Merci beaucoup François Bayrou. 

 

François Bayrou : Merci beaucoup. Merci à vous.

 

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