Sarah El Haïry : « Ce 2 août, l'Europe fait enfin un choix : celui de nos enfants »
Dans la Tribune Dimanche, Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l'enfance, s'est exprimée sur la loi européenne entrée en vigueur ce 2 août, pour réguler les contenus générés grâce à l'intelligence artificielle.
L'intelligence artificielle progresse tous les jours et s'immisce jusque dans nos les aspects les plus intimes de nos quotidiens. Continuons à profiter de ses avancées tout en protégeant les plus vulnérables.
L’innovation technologique est une formidable opportunité, à condition que les pouvoirs publics interviennent pour l’accompagner, en adaptant le droit et en faisant vivre le débat démocratique. Cela, afin que ses avancées profitent à tous, protègent en particulier les plus vulnérables, et qu’elles contribuent à réduire les inégalités plutôt qu’à les renforcer. Les réseaux sociaux nous ont servi de leçon.
Nous avons laissé des plateformes devenir les terrains de jeu de modèles économiques fondés sur la captation de l’attention, la viralité et la collecte de données. Les conséquences sont désormais documentées : cyberharcèlement, désinformation, addiction, troubles de la santé mentale, exposition à des contenus violents ou sexuels. Et les premières victimes sont les plus jeunes.
Nous n’avons pas le droit de reproduire cette erreur avec l’intelligence artificielle. Ce dimanche, une nouvelle étape de l’IA Act entre en vigueur. Certains y voient une contrainte supplémentaire. J’y vois un acte politique majeur.
Car derrière ce règlement se cache une question fondamentale : qui décide des règles du monde numérique ? Les démocraties ou les algorithmes ?L’intelligence artificielle transforme déjà notre manière d’apprendre, de travailler, de créer et de nous informer. Elle accompagne déjà nos enfants dans leurs devoirs et leurs loisirs.
Demain, ce seront leurs relations sociales elles-mêmes qui seront bouleversées : l’IA conversationnelle s’invite déjà dans leurs échanges, leurs confidences, parfois leur intimité affective.
Une économie de l’affection est en train de naître, où des agents conversationnels sont conçus pour simuler l’écoute, voire l’attachement. Une telle puissance ne peut pas relever du seul marché. Le choix européen est donc le bon. Il est même indispensable. Oui, l’innovation doit continuer. Oui, l’Europe doit rester une terre d’excellence technologique. Mais l’innovation n’a jamais été synonyme d’absence de règles.
Nous n’acceptons pas qu’une voiture circule sans freins ni ceinture de sécurité. Pourquoi accepterions-nous que des intelligences artificielles, capables d’influencer des millions de personnes, évoluent sans obligations de transparence ni responsabilité ?
L’obligation d’identifier les contenus générés par une IA constitue une avancée essentielle. Dans un univers où une image, une vidéo ou une voix peuvent être fabriquées en quelques secondes, distinguer le vrai du faux devient un impératif démocratique. La transparence n’est pas un luxe bureaucratique ; elle est devenue une infrastructure de la confiance.
Depuis 2024, l’IA Act est le règlement européen qui encadre l’intelligence artificielle avec un objectif simple : protéger les citoyens sans freiner l’innovation. Plutôt que de réglementer l’IA dans son ensemble, il adopte une approche fondée sur les risques.
Les usages jugés inacceptables sont interdits, les systèmes à haut risque sont soumis à des obligations strictes de sécurité, de transparence et de contrôle humain, tandis que les applications à faible risque restent largement libres. Ce cadre harmonisé remplace une mosaïque de règles nationales et offre aux entreprises comme aux citoyens une plus grande sécurité juridique.
À partir de ce 2 août, de nouvelles obligations de transparence entrent en vigueur. Les personnes devront notamment être informées lorsqu’elles interagissent avec une IA, les contenus générés artificiellement devront pouvoir être identifiés et certains deepfakes devront être clairement signalés.
Face à des technologies capables de produire des images, des voix ou des vidéos de plus en plus réalistes, cette transparence est essentielle pour préserver la confiance dans l’espace numérique.
Les enfants ne sont pas des utilisateurs comme les autres. Ils construisent leur esprit critique, leur identité, leur rapport aux autres. Ils sont plus sensibles aux mécanismes d’influence, plus vulnérables aux manipulations émotionnelles et moins armés face à des systèmes capables de simuler l’empathie, l’autorité ou l’amitié.
Les deepfakes ajoutent une violence supplémentaire : celle d’être mis en scène dans des contenus qu’ils n’ont jamais créés, ni même imaginés. Ce détournement alimente le cyberharcèlement, véritable fléau de notre société, mais aussi la sextorsion dont les premières victimes sont des filles mineures.
Face à cette réalité, une conviction doit guider les politiques publiques : ce qui est techniquement possible n’est pas toujours socialement acceptable.
C’est pourquoi je défends le principe du Safe Child by Design. La protection des enfants ne peut plus être une option ajoutée à la fin d’un développement informatique ou une clause perdue dans des conditions générales d’utilisation. Elle doit être intégrée dès la conception des modèles, des interfaces et des services. Cela signifie des garde-fous adaptés à l’âge, des paramètres protecteurs activés par défaut, une limitation des mécanismes de manipulation, une protection renforcée des données des mineurs et une évaluation systématique des risques avant toute mise sur le marché.
Autrement dit : la sécurité des enfants doit devenir une obligation de conception, pas une promesse marketing. Certains répondront que cette ambition risque de ralentir l’innovation européenne. C’est une vision à courte vue. L’histoire montre exactement l’inverse.
Les technologies qui s’imposent durablement sont celles qui inspirent confiance. Les entreprises qui prospèrent sont celles qui anticipent les attentes de la société. La régulation n’est pas l’ennemie de l’innovation ; elle est ce qui lui permet d’être acceptée, adoptée et pérenne. L’Europe a déjà montré, avec le RGPD, qu’elle pouvait fixer des standards mondiaux.
L’IA Act peut devenir le nouveau référentiel international d’une intelligence artificielle responsable. Non pas parce que nous serions plus frileux que les autres, mais parce que nous refusons de considérer les droits fondamentaux comme une variable d’ajustement.
Dans la compétition mondiale autour de l’IA, la véritable avance ne se mesurera pas seulement en puissance de calcul ou en levées de fonds. Elle se mesurera aussi à notre capacité à construire une technologie qui respecte la dignité humaine.
Et si une priorité devait s’imposer à toutes les autres, elle serait évidente : protéger les enfants. Parce qu’une démocratie se juge moins à la sophistication de ses algorithmes qu’à la manière dont elle protège les plus vulnérables.
Le 2 août, l’Europe ne choisit pas la prudence contre le progrès. Elle choisit de rappeler une évidence que la révolution numérique avait parfois fait oublier : la technologie doit rester au service de l’humain. Et lorsqu’il s’agit des enfants, aucun compromis n’est acceptable.
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