François Bayrou : « Tous ceux qui croient que la campagne présidentielle est jouée sont à côté de la plaque. »
François Bayrou, Président du Mouvement Démocrate, était l'invité de Darius Rochebin sur LCI ce dimanche à 18h.
Darius ROCHEBIN : La campagne présidentielle bat déjà son plein. Regardez, c'était le meeting de Marine Le Pen qui lance sa campagne sur le thème du logement. François Bayrou, M. le Premier ministre, bonsoir.
François BAYROU : Bonsoir.
Darius ROCHEBIN : Merci beaucoup d'être là. Ancien Premier ministre, homme-clé sans doute de cette élection présidentielle par l'appui que vous donnerez ou que vous ne donnerez pas aux uns et aux autres, à l'un et à l'autre. On va peut-être écouter Marine Le Pen, le ton qu'elle donne à cette campagne. Elle a peu parlé d'immigration, elle a parlé de logement et une envolée sur le thème du beau. François Bayrou, vous l'avez souvent affronté. Est-ce que vous croyez qu'une nouvelle, c'est le thème, renaissance, une nouvelle Marine Le Pen est possible ?
François BAYROU : Je suis assez peu sensible à l'idée que les gens changent complètement. Mais ces propos-là sur la signification de Marine Le Pen, je pourrais non seulement les signer dès demain, mais rappeler les déclarations que, comme maire qui a changé le visage d'une ville, on est amené à faire. Je crois que le beau est une dimension essentielle. C'est un service public, le beau. C'est vrai que partout, on l'oublie, ne serait-ce que par l'hétérogénéité absolue. On mélange toutes les formes et cela n'est pas cela les villes et ce n'est pas cela la France non plus.
Darius ROCHEBIN : La Tribune publie un sondage extrêmement intéressant aujourd'hui dimanche sur le fait que Marine Le Pen et Jordan Bardella poussent très fortement dans les sondages mais avec chaque fois un effet de résistance qui est aussi très important. Chez Marine Le Pen, on est à 36% pour les satisfaits, ce qui est un très gros score, évidemment, par rapport aux autres, mais 52%, d’insatisfaits. Qu'est-ce que cela dit, d'après vous ?
François BAYROU : Cela dit une chose qui est pour moi évidente. Tous ceux qui croient que la campagne présidentielle est jouée sont à côté de la plaque. Et ils sont à côté de la plaque parce qu'ils baissent les bras, par défaitisme. Et donc, ma certitude, c'est qu'au contraire, cette campagne qui va être sans précédent, parce qu'elle va permettre de reposer toutes les questions de fond qui se posent au pays, et qui se posent au pays depuis 50 ans, et auxquelles l'extrême droite comme opposition a participé.
Darius ROCHEBIN : Aussi fort que les majorités. Précisez cela. Votre théorie, c'est qu'au fond l'extrême droite, en tout cas le Rassemblement National, contrairement à ce qu'il dit toujours, est autant comptable de ce qui se passe maintenant que les autres.
François BAYROU : Vous savez ce que c'est une campagne présidentielle ? C'est faute de pouvoir trouver des solutions, les gens passent leur temps à expliquer que c'est la faute des autres. Et moi, je ne pense pas que ce soit la faute des autres. Je pense que c'est nous, comme peuple, qui devons nous interroger. Je donne une preuve, un indice. Il y a un an, jour pour jour, j'ai proposé à l'Assemblée nationale, c'est-à-dire au pays, qu'on fasse le constat de la gravité de la situation des finances publiques et du surendettement auquel le pays est exposé. Je l'ai proposé et qui a refusé ? La gauche et le Rassemblement National, du même mouvement.
Darius ROCHEBIN : François Bayrou, parlons-en, regardez les chiffres, les chiffres qui effectivement donnent le vertige, la situation économique et financière du moment. La croissance révisée à la baisse cette semaine, 0,5%. Deuxième trimestre, on est à zéro, ce qui est extrêmement inquiétant pour une grande nation, 7ème puissance économique du monde. Les taux qui s'envolent, les taux d'emprunt, le carburant à bientôt 3 euros. S'il fallait résumer la situation où en est-on ?
François BAYROU : Bien sûr, vous avez raison. Nous sommes un pays surendetté et qui, désormais, va être contraint de faire face à toutes les conséquences dramatiques de ce surendettement auquel tout le monde a participé. Parce que vous avez les majorités qui, évidemment, ont leur part importante de responsabilité, mais les oppositions, toutes, voulaient qu'on aille plus loin, qu'on dépense plus, qu'on distribue plus d'argent. Et les oppositions, vous voyez bien leur stratégie, leur stratégie, c'est aussi de dire que c'est la faute des autres, pas seulement la faute des gouvernements, mais que personne ne devra faire d'efforts, qu'on va trouver de l'argent. Pour trouver de l'argent, d'un côté, ce sont les immigrés qui vont payer, et l'Europe, et de l'autre, annonce-t-on, ce sont les riches et les entreprises qui vont payer. Eh bien, ces deux stratégies, qui sont des stratégies d'évitement d’irresponsabilité, sont toutes les deux vouées à l'échec et entraîneraient le pays dans des abîmes de difficultés.
Darius ROCHEBIN : Vous avez eu raison de me reprendre, grâce à Dieu on n'en est pas encore au scénario du pire, mais est-ce que pour vous le scénario du pire existe, c'est-à-dire effectivement des prix du carburant qui s'emballeraient et c'est évidemment l'aspect que beaucoup ont sous les yeux des Gilets jaunes 2 ?
François BAYROU : Oui, je pense que c'est possible. La cause du mouvement des Gilets jaunes, auquel j'ai consacré un chapitre dans ce livre que vous avez présenté l'autre jour, « Alerte sur la France qui vient », j'ai consacré un chapitre aux Gilets jaunes. Pourquoi ? Parce que j'ai été extraordinairement frappé par ce que ce mouvement disait. Et le déclencheur du mouvement, ce sont des décisions fiscales qui avaient été prises par le gouvernement de l'époque. Et cette décision fiscale, c'était de transférer sur les carburants une partie importante des impôts directs. Pourquoi ? Parce qu'évidemment, ce ne sont pas les centres-villes qui paient le carburant. Évidemment, on n'entend pas ceux qui sont obligés d'utiliser tous les jours leur voiture ou leur camionnette. Et troisièmement, c'est vertueux. On peut se draper dans la toge de la vertu parce qu'on lutte contre le réchauffement climatique.
Darius ROCHEBIN : Julien Arnaud va nous rejoindre dans quelques instants. Et là, on entrera aussi dans le côté politique au sens des rapports de force. Et Dieu sait si vous êtes expert dans ce genre de domaine. Un mot encore sur les débats. On voit à quel point comme le requin qui tourne, Bercy est en train de tourner autour des retraités dits aisés. Alors qu'est-ce que c'est qu'un retraité aisé ? Qu'est-ce que vous pensez des déclarations de M. Lescure, ministre de l'Économie, qui dit avec une retraite à 2000 euros, on n'est pas riche, mais on n'est pas non plus démuni.
François BAYROU : On sent bien que cela veut dire.
Darius ROCHEBIN : Voilà, c'est là qu'on va pouvoir ronger.
François BAYROU : Oui, je n'aime pas du tout l'idée qui est répandue partout qu'il va falloir amputer les retraites pour une raison qui pour moi est profonde. Quand la parole de l'État est engagée, il ne peut pas renier sa parole sauf à ruiner toute la confiance qui existe dans la société.
Darius ROCHEBIN : Ce que vous dites est très fort. Il y aurait une rupture si on va vers des gens qui ont cotisé toute leur vie en leur disant « Désolé les gars, vous ne toucherez pas ce à quoi on vous avait dit que vous aviez droit. »
François BAYROU : Eh bien, c'est exactement cela. Pour moi, c'est impossible. Je crois que Thierry Breton l'avait dit un jour, il n'y a pas longtemps, sur votre antenne. Il y a un instrument qui est l'impôt.
Darius ROCHEBIN : C'est cela, oui. C'est-à-dire quoi, par exemple ? C'est une hypocrisie ? Comment vous qualifiez cette attitude qui est en effet de dire « Ah, on ne va pas faire des impôts supplémentaires, mais on va dire aux retraités, on va vous désindexer en partie, puis regardez, ce n'est pas si cher au fond, c'est quelques dizaines d'euros.
François BAYROU : Non, je pense que la désindexation que j'avais proposée moi-même dans le plan, c'est le plus accessible pour qu'on puisse ralentir cet endettement. Mais il faut avoir en tête une chose, que personne n'en a en tête. Et c'est toujours la même idée, ce sont les autres qui paieront.
Darius ROCHEBIN : Et c'est qui les autres ? On va chercher les autres, on va chercher les boucs émissaires. Les retraités en sont un.
François BAYROU : Qu'il y ait un problème de déséquilibre des retraites en France, ce n'est pas moi qui vais dire le contraire, je crois avoir été le premier à révéler, quand j'étais Commissaire au plan, quel était le secret discutable du financement des retraites, c'est que, sous la table, c'est l'État qui paie. J'avais dit que ce n'était pas possible d'accepter cela. A l'époque, je vous rappelle, le Conseil d'orientation des retraites disait que les retraites étaient excédentaires. Elles étaient, je vais dire la formule exacte, pour voir à quel point il y avait de quoi rire, étaient équilibrées et même légèrement excédentaires. On se gargarisait de cela. L'État donnait, et j'ai donné les chiffres qui ont fait un scandale à cette époque-là, on m'a accusé de partialité, je disais simplement la vérité, on donnait entre 30 et 40 milliards des impôts des Français pour financer les retraites.
Darius ROCHEBIN : François Bayrou, je vais faire une remarque personnelle. Vous avez l'air en pleine forme. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous allez peser à nouveau sur cette élection. C'est la combientième élection dans laquelle vous allez peser ? Julien Arnault va nous rejoindre. Les chiffres sont là. Je crois que dans l'élection d'Emmanuel Macron, vous avez pu peser quoi ? 5%, 6%, 7% ? Vous avez fait gagner Emmanuel Macron. Vous étiez le dernier kilomètre, je ne sais pas comment appeler cela. Un mot sur les sondages. On y revient. Merci, Julien Arnaud, d'être là.
Julien ARNAUD : aujourd'hui, quand on regarde les sondages, Edouard Philippe est quand même le mieux placé au Centre. Est-ce que c'est vrai, vraiment ?
François BAYROU : Je ne sais pas.
Julien ARNAUD : Ça veut dire quoi, je ne sais pas ?
François BAYROU : Parce qu'on oublie toutes les leçons du passé. Je vous rappelle qu'en 2017, Alain Juppé était à 36%, même date.
Darius ROCHEBIN : C'est très méchant d'avoir comme première référence après le mot Édouard Philippe le mot Alain Juppé.
François BAYROU : Non, c'est pas du tout méchant, je suis un ami d'Alain Juppé et j'aime cet homme. J'ai de l'affection et de l'admiration pour lui.
Darius ROCHEBIN : Entre affection et être président, ce n’est pas forcément la même chose. Tout le monde se souvient de ça.
François BAYROU : À la même époque, Édouard Balladur devait faire le double des voix de Jacques Chirac. À la même époque ou un peu avant, Strauss-Kahn était au sommet et Hollande était à 3%. Donc je ne focalise sur rien. Nous avons vécu tout cela. L'idée qu'une campagne présidentielle se joue 7 ou 8 mois à l'avance par les sondages est une idée de zozo. Et cela fait longtemps qu'il y a des zozos dans la vie politique française, mais peut-être peut-on, quand on n'essaie pas de plaider pour soi-même, rappeler les vérités.
Julien ARNAUD : Mais pardon, sur les forces et les faiblesses dans le Centre. Sur les forces et les faiblesses, ce candidat unique ou pas du bloc central, je sais que vous plaidez depuis plusieurs mois pour une fameuse primaire qui irait du PS par exemple jusqu'aux gaullistes. Vous l'avez redit ces derniers jours, ouvert à des figures même de la Gauche comme un François Hollande.
François BAYROU : Non, je n'ai jamais parlé de François Hollande.
Julien ARNAUD : Non, mais est-ce que cela veut dire qu'une primaire, c'est la seule solution pour éviter, selon vous, le duel Mélenchon-Le Pen ? On a l'impression que vous prêchez un peu dans le désert, M. Bayrou.
François BAYROU : Oui, mais il m'est souvent arrivé de prêcher dans le désert et d'avoir raison. Je suis sûr que vous pouvez retrouver des exemples nombreux. Et donc, oui, c'est vrai que parfois, quand on lance des idées nouvelles, on est minoritaire. Et cela commence généralement comme ça. Et c'est peut-être un bon signe. Alors, revenons à la question. Autrefois, jusqu'à cette année, cette question ne se posait pas. Elle n'avait pas de sens parce que le premier tour de l'élection présidentielle jouait son rôle de tour de sélection. Ceux qui se présentaient, il y en avait un ou deux qui étaient sélectionnés, puisqu'on ne peut pas en avoir plus de deux qui étaient sélectionnés, et à partir de là, ils avaient la légitimité pour le deuxième tour. Cette possibilité n'est plus ouverte.
Julien ARNAUD : Donc il faut une primaire dans tous les cas.
François BAYROU : Mais attendez, il faut expliquer pourquoi. Parce que si on va à l'élection divisé, alors c'est très simple, le deuxième tour sera Mélenchon-Le Pen. C'est-à-dire deux catastrophes qui menacent la vie du pays. Je ne le dis pas pour des formules, je ne le dis pas pour exagérer. Je le dis parce que dans la situation où nous sommes, où tout le monde a une part de responsabilité, la vie du pays serait menacée si l'un de ces deux l'emportait. Donc, nous n’avons plus droit à cette compétition du premier tour. Il faut donc en faire une autre, une sélection préalable.
Julien ARNAUD : Vous dites que la vie de l'État serait menacée. Rappelons qu'il y a eu des communistes au gouvernement, par exemple, en 81. Et rappelez-vous, la bourgeoisie de droite disait à l'époque « Ah, ce sera l'enfer, les chars sur les Champs-Élysées, tout va s'effondrer, etc. » En Italie, on a vu Mme Meloni dans le camp d'en face qui est venue au pouvoir et là aussi une bourgeoisie disait... Alors, quels seraient les catastrophes ?
François BAYROU : C'est extrêmement simple. Les instruments que nous avions autrefois pour lutter contre les dégringolades, donc l'endettement qui va avec les dégringolades, ces instruments n'existent plus. On avait autrefois d'abord une croissance très forte, et puis on avait la dévaluation. C'est-à-dire qu'on pouvait décider qu'on amputait la monnaie. Quand De Gaulle a dévalué de 37% de sa valeur, et quand Mitterrand est arrivé, il a dû faire 20%, quelque chose comme cela.
Julien ARNAUD : Donc là, il y a un côté, ça passe ou ça casse.
François BAYROU : Mais là, on n'a pas le choix, parce que ce qui nous a protégé jusqu'à maintenant, c'est l'euro qui a étendu un parapluie de protection sur nous et on n'a plus le choix. Et deuxièmement, la société est aujourd'hui beaucoup plus fragile. J'espère que vous entendrez à quel point pour moi c'est grave. On passe son temps, notamment ceux qui sont à l'image là, à fracturer le pays, à dresser les uns contre les autres, à faire en sorte que, selon votre origine, selon votre naissance, selon votre couleur de peau, selon votre religion, on vous désigne comme cible. Et ceci est pour le pays un danger de chaque instant. Et un pays en crise dans lequel on divise la société les uns contre les autres, alors cela ne peut pas survivre.
Darius ROCHEBIN : Qui peut rassembler ? Pardon, c'était la question, j'aimerais en revenir à ça. Quand Julien Arnaud lâchait le mot de François Hollande, il se passe autour de François Hollande quelque chose dans cette campagne. Il va jusqu'à dire, n'est-ce pas, que lui serait prêt à faire une campagne plus ouverte. Plus ouverte, exactement, avec une idée de rassemblement aussi de la part de l'ancien président. Vous parliez aussi du mot, j'ai relevé, de légitimité. Cela veut dire que les candidats du bloc central, aujourd'hui, il n'y en a aucun de légitime pour vous, François Bayrou ?
François BAYROU : Il y en a. Parce que, je répète la question de la désignation. Qui a choisi ? Les candidats, tous, disent « Je suis pour le rassemblement, rassemblez-vous derrière moi. » Tous. Sans exception. Et ce n'est pas comme cela qu'il faut faire. Et d'abord, il faut répondre à une question préalable, c'est « Qui doit se rassembler ? » Autrefois, c'était les camps qui se rassemblaient, le camp de Droite, le camp de Gauche, et le Centre, c'est pour moi le refus des camps. C'est la volonté d'avancer et de réunir sans se laisser porter d'un côté ou de l'autre.
Darius ROCHEBIN : Mais là, qui est votre candidat de cœur ?
François BAYROU : Non, vous ne m'aurez pas comme ça.
Darius ROCHEBIN : Non, non, quoi ? On est au mois de septembre.
François BAYROU : Vous n'allez pas m'entraîner à ça. Darius ROCHEBIN : Vous avez parlé de Thierry Breton, par exemple. Vous avez été très élogieux sur Thierry Breton.
François BAYROU : J'aime beaucoup Thierry Breton, tout le monde le sait.
Darius ROCHEBIN : Vous aimez tout le monde. Vous aimez Alain Juppé, vous aimez Thierry Breton, c'est très bien. C'est une grande famille.
François BAYROU : Très bien. Ce sont des gens qui ont gouverné ensemble, qui ont travaillé ensemble et qui s'estiment, ce n'est déjà pas si mal, dans un monde où tout le monde...
Darius ROCHEBIN : Pardon, à l'époque d’ Emmanuel Macron, vous l'aviez dit, une sorte de coup de cœur politique et intellectuel, vous étiez très clair, vous disiez, voilà, mon candidat de cœur, à un moment donné, c'est Emmanuel Macron. Est-ce que ce moment peut exister pour vous aujourd'hui ? Aujourd'hui, non, mais peut exister. Ça vient à terme un candidat ?
François BAYROU : Bien sûr, mais allons jusqu'au bout de cette affaire. On ne dit jamais qui doit se rassembler. Et ceux qui doivent se rassembler pour moi, c'est tous ceux qui disent : « Jamais avec LFI, jamais avec le RN ». Ceux-là, ils ont une ligne de partage claire.
Darius ROCHEBIN : C'est ce que dit Edouard Philippe, par exemple. Là, soyons honnêtes avec lui. Tout à l'heure, on était peut-être un peu critiques. Là, il faut être honnête avec lui. Il est celui qui l'a dit le plus clairement pour l'instant. Qu'on approuve ou non.
François BAYROU : Oui, il dit, moi, je suis de Droite.
Darius ROCHEBIN : Ça vous gêne qu'il le dise ?
François BAYROU : Non, à la différence des autres, ma différence, c'est quoi ? Les autres détestent ceux qui ne sont pas de leur camp. C'est pour cela que je parlais contre les camps. Les camps, cela veut dire ceux qui sont avec moi sont très bien et ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi. Je ne pense pas cela. Je pense qu'un pays, c'est une symphonie. Je pense qu'un pays a besoin des sensibilités différentes. Il y a une sensibilité conservatrice. Est-ce que cela me gêne ? En aucune manière. Retailleau a été dans mon gouvernement. Il y a une sensibilité venue de la gauche sociale-démocrate. Elle était dans mon gouvernement, Éric Lombard par exemple, et Elisabeth Borne étaient évidemment, éminemment, dans le gouvernement. Et ils ont très bien travaillé ensemble pendant neuf mois, puisque le gouvernement n'a pas duré plus longtemps. Et c'est parce qu'ils ont bien travaillé ensemble qu'on a réussi à ramener le déficit au niveau historique, de diminuer, vous savez, de 0,7% le déficit de la France, ce qui ne s'est pas produit depuis longtemps et ne se reproduira pas peut-être de sitôt. Il y a des circonstances évidemment. Cette idée que doivent se regarder différemment les gens qui ont en commun de refuser l'extrême droite dangereuse et l'extrême gauche dangereuse, ces gens-là, tous ceux-là, toutes ces sensibilités doivent se regarder comme devant travailler ensemble.
Darius ROCHEBIN : Croyez-vous à la renaissance d'un centre-gauche ? Tout à l'heure, Julien Arnaud rappelait, pardon de m'accrocher à cela, mais ça fait partie du moment de la campagne François Hollande. Est-ce que vous croyez que François Hollande peut être, au fond, votre candidat ?
François BAYROU : Mais c'est à lui de dire où il en est par rapport à cette affirmation. Et le jour où il dira : « écoutez, un, pour moi, c’est jamais avec LFI ». Et deux, les candidats qui expriment le même refus que le mien, ce ne sont pas des étrangers pour moi. Et je suis prêt à participer à une compétition et à reconnaître le vainqueur comme notre représentant légitime. Même François Hollande. Si c'est moi, tant mieux. Si ce n'est pas moi, tant pis. Mais c'est à lui de le dire. Il y a des gens, par exemple, à notre université de rentrée, la semaine prochaine, le week-end prochain, Bernard Cazeneuve est invité. Et pas seulement. Jean-Louis Borloo est là, Thierry Breton est là, enfin, Elisabeth Borne est là. Tous ceux qui cherchent un chemin différent sans être obligés de se rallier sans condition, sans avoir réfléchi.
Darius ROCHEBIN : Édouard Philippe, pour l'instant, ne dit jamais vouloir participer.
François BAYROU : Je pense qu'il va évoluer.
Darius ROCHEBIN : Il sera forcé de participer à une primaire, d'après vous, Edouard Philippe ?
François BAYROU : Alors, ce n'est pas une primaire, c'est la sélection du candidat, le seul capable, le seul chemin capable d'être au deuxième tour.
Julien ARNAUD : Cela me faisait penser en vous écoutant, François Bayrou -et cela rejoint le début de l'interview de Darius- au 22 septembre 1976, il y a presque 50 ans, jour pour jour. Raymond Barre disait que la France vivait au-dessus de ses moyens. S'en était suivi le plan de rigueur très drastique, notamment, c'était l'augmentation de la vignette auto à l'époque, par exemple. Est-ce que vous, vous tiendriez cette phrase aujourd'hui, ces propos, en disant : « Oui, la France vit au-dessus de ses moyens et oui, il faut un plan de rigueur ».
François BAYROU : Je suis monté à la tribune de l'Assemblée nationale pour mettre en jeu l'avis du gouvernement autour de ce constat-là. Pas seulement de ce constat, parce que si la France vit au-dessus de ses moyens, il y a des raisons. C'est qu'elle n'a plus le système éducatif qu'elle avait, elle n'a plus le système productif qu'elle avait, elle n'a pas la démocratie qui va bien. Je prends un exemple, on dit, je dis, peut-être tout seul, mais ce n’est pas grave, que devront travailler ensemble tous ceux qui expriment la volonté d'empêcher les dérives. Et ils ne sont pas si nombreux que cela. Mais pour ça, il y a une clé que vous connaissez très bien en raison de votre histoire. C'est un mode de scrutin qui permet aux gens de travailler ensemble. Or, nous avons un mode de scrutin pour les législatives qui est un scrutin de systématique opposition. C'est vie ou mort, toi tu mourras ou moi je vivrai. Tandis que la proportionnelle donne à chacun sa place. Et tout ça, c'est évidemment lié parce que c'est une certaine idée de l'avenir. En fait, il y a deux idées de l'avenir, je vais vous dire lesquelles. Il y a ceux qui disent : « Bon, un extrême gagnera et on va avoir la crise maximale, après là quoi il y aura probablement des actes violents, une révolution. C'est ce que Mélenchon dit assez souvent.
Darius ROCHEBIN : Vous y croyez, vous, au scénario de la rue ? Je vous écoute entre les lignes. Vous croyez que ça peut mal tourner ?
François BAYROU : Je pense que cela peut mal tourner. Je pense que nous sommes des pays très fragile. Je pense, on parlait des Gilets jaunes avant, je pense qu'il y a des gens qui ne croient plus à rien. La faute des hommes politiques, et en particulier parce que les hommes politiques n'ont qu'une attitude, c'est de critiquer ceux qui sont à côté d'eux, de considérer qu'ils sont responsables de tout, et que donc on fait une alternance, et puis on s'aperçoit que c'est un échec, on en fait une deuxième. Alors l'autre hypothèse, c'est quoi ? François Hollande n'a même pas pu se présenter.
Darius ROCHEBIN : L'autre hypothèse, c'est quoi ? François BAYROU : Donc l'autre hypothèse, c'est une prise de conscience, de responsabilité, d'un pays dans lequel des gens qui ne sont pas en fait, si éloignés les uns des autres, disent qu'on va prendre les décisions qui s'imposent pour qu'on ne soit plus exposé à cet effondrement-là.
Darius ROCHEBIN : Monsieur le Premier ministre, merci beaucoup.