Jean-Noël Barrot : « L'antisémitisme est un danger mortel pour la France et pour la démocratie »
Lors de son déplacement à Aix-en-Provence et à Marseille, Jean-Noël Barrot, Ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, a accordé un entretien au journal La Provence.
LA PROVENCE. - Il y a un an, le 30 juillet, vous actiez au siège des Nations-unies la reconnaissance de la Palestine. Dans la nuit de jeudi à vendredi, Donald Trump a annoncé un accord sur le désarmement du Hamas à Gaza. C’est un premier pas vers la paix, alors que jusque-là, le cessez-le-feu signé en octobre était resté lettre morte ?
Jean-Noël BARROT.- Il y a un an, à New York, la France a obtenu de la communauté internationale qu’elle condamne pour la première fois l’attaque terroriste barbare du 7-Octobre et qu’elle appelle au désarmement du Hamas et à son exclusion de tout rôle dans l’avenir de la Palestine. C’est notamment surcette base que la France, par la voix du président de la République, a pris la décision capitale de reconnaître l’État de Palestine.
Le désarmement du Hamas annoncé la nuit dernière (vendredi, NDLR) est évidemment une bonne nouvelle. Elle doit se concrétiser pour permettre le retrait de l’armée israélienne.
Elle doit également s’accompagner de l’entrée massive de l’aide humanitaire dans Gaza, de la levée du blocus médiatique à Gaza, de l’arrêt des violences et de la colonisation effrénée en Cisjordanie ainsi que de la mise en œuvre de la solution à deux États, seule alternative à l’état de guerre permanente.
Pourquoi avez-vous tenu à vous rendre ce vendredi matin sur le Site-Mémorial du camp des Milles à Aix-en-Provence ?
L’antisémitisme est un danger mortel pour la France et pour la démocratie, que nous devons combattre avec les armes de l’esprit, de la culture, de la mémoire.
C’est la vocation du camp des Milles. Je me félicite de sa candidature au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est un processus long et exigeant et la nouvelle présidence du camp pourra compter sur le soutien du ministère des Affaires étrangères.
Alors que 2025 a enregistré 25 meurtres antisémites dans le monde, selon l’organisation Anti-Defamation League, comment la France lutte-t-elle contre ce fléau ?
La France prendra en 2027 la présidence de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste dont le congrès se tiendra au camp des Milles. Nous placerons cette présidence française sous le thème unificateur des ponts que la mémoire peut créer entre les peuples. Au niveau national, le gouvernement entend être intraitable face à tous les actes de racisme et d’antisémitisme et c’est l’objet du plan (2026-2029) présenté récemment par la ministre Aurore Berger.
Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, les tensions se multiplient entre les deux communautés juive et musulmane. Le 25 juillet, les Terrasses du Port ont annulé un concert du chanteur franco-israélien Amir, à la suite d’un appel au boycott d’organisations pro-palestiniennes. Comment lutter contre l’importation du conflit ?
En soutenant toutes les initiatives comme celles menées depuis 40 ans au camp desMilles.
Je suis défavorable par principe au boycott des événements culturels et sportifs qui doivent rester des enceintes de dialogue entre les citoyens et les peuples.
Ce à quoi nous avons assisté récemment à Grenoble lors du concert de Barbara Butch n’a rien du boycott, c’est une attaque antisémite délibérée qui visait une artiste parce qu’elle est juive, ce qui est totalement inacceptable. Ses auteurs desservent la cause palestinienne qu’ils prétendent défendre et au service de laquelle la France est mobilisée.
Je regrette que des pressions inacceptables se soient exercées sur les organisateurs du concert d’Amir et je souhaite vivement qu'il puisse se produire dans les plus brefs délais à Marseille.
Vous vous êtes également rendu au Grand Port maritime de Marseille (GPMM), qui, en matière de transport de marchandises, subit les conflits internationaux, notamment autour du détroit d’Ormuz. Quel dispositif militaire français subsiste dans la zone ?
Il y a plusieurs mois, face à la dégradation brutale du trafic maritime, la France et le Royaume-Uni ont rassemblé plusieurs dizaines de pays pour former une mission internationale, militaire, défensive, indépendante, capable de sécuriser la navigation dans le détroit. Cette mission est toujours prête sur le plan opérationnel à se déployer dès que les conditions le permettront.
Quel rôle joue la France dans les négociations entre les États-Unis et l'Iran ?
Nous sommes l’un des rares pays au monde à échanger avec les deux parties. Nous les appelons à reprendre les négociations dans lesquelles elles se sont engagées. Personne n’a intérêt à une nouvelle escalade qui ne ferait que des perdants et dont nous payerions aussi le prix.
Quel message portez-vous auprès des acteurs du GPMM ?
Nous préparons l’après-guerre. Ces cinq mois de conflit ont eu des conséquences très lourdes pour notre économie, nos finances publiques et notre pouvoir d’achat. Nous ne voulons plus avoir à payer le prix de guerres qui ne sont pas les nôtres. C'est pourquoi nous discutons avec nos partenaires pour diversifier nos routes commerciales. C'est tout l'enjeu du projet dit Imec (Le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe, NDLR) qui relie l’Inde à l’Europe : Marseille et son grand port en seront le point d’entrée sur notre continent. Ce sujet sera au cœur des discussions lors de la visite dans un mois du prince héritier d’Arabie saoudite à Paris, puis lors de la réunion des ministres du G7 les 9 et 10 novembre à Marseille.
Marseille renforcerait sa place stratégique ?
Oui. Marseille a vocation à être l’un des points névralgiques des routes commerciales alternatives à Ormuz ou Bab al-Mandab par lesquelles transiteront à l’avenir marchandises, énergies et données.
Accompagner, avec des moyens financiers ?
D’abord, il s’agit de convenir avec nos partenaires ici en Europe, dans le Golfe et au Levant, des nouvelles routes à dessiner au service de notre souveraineté. Ensuite, nous solliciterons des investissements privés et publics, notamment européens.
La lutte contre les mégafeux en Gironde nécessite le renfort de pays européens. Comment améliorer la protection civile à l’échelle européenne, en évitant de commander des appareils au Canada ?
La solidarité européenne a été au rendez-vous, puisque nous avons reçu le soutien d’une douzaine de pays à la fois en termes de vecteurs aériens ou de pompiers venus renforcer les rangs des valeureux soldats du feu qui se battent en Gironde, dans les Landes ou dans le Var.
En dix ans, nous avons pris les décisions qui s’imposaient en doublant le budget consacré à la sécurité civile dans notre pays.
Pour l’avenir, il y a beaucoup à faire, à la fois pour équiper nos pompiers et surtout, pour mobiliser la communauté internationale face au changement climatique.
Onze ans après l’Accord de Paris scellé par Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères et président de la Cop 21, la France donne-t-elle l’exemple en matière de réduction de carbone ?
La France a baissé considérablement ses émissions de CO2, la France est exemplaire. Mais cela ne suffit pas, c’est pourquoi la diplomatie française s’est mobilisée il y a 10 ans pour faire aboutir l’Accord de Paris.
C’est pourquoi nous nous sommes battus l’an dernier à Nice pour qu’entre en vigueur un traité de protection de la haute mer, qui est notre principal puits de carbone dont nous avons besoin pour éviter que ne se multiplient les catastrophes comme celles que nous vivons.
Comment se portent les relations avec l’Algérie ?
Nous avons réengagé un dialogue franc et exigeant avec l’Algérie qui répond à une préoccupation : défendre les intérêts de la France et des Français en matière sécuritaire, migratoire, de lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée. Sans oublier le sort de notre compatriote, le journaliste Christophe Gleizes.
Où en sont les négociations en vue de sa libération ?
Aujourd’hui, plus rien ne s’oppose à sa libération immédiate et inconditionnelle.
La semaine dernière, vous avez répondu en séance publique à Olivier Fayssat, député RN des Bouches-du- Rhône, "qu’il était obsédé par les Algériens" et que "vous, vous étiez obsédé par les Français et par leurs intérêts"…
Je constate qu’au lieu de se préoccuper de la lutte contre l’immigration irrégulière, de l’endiguement de la menace terroriste au Sahel, de la répression du narcotrafic, ce qui suppose, qu’on le veuille ou non, un dialogue lucide avec l’Algérie, l’extrême droite préfère en faire un sujet de politique intérieure. C’est irresponsable.
Le nom de l’ancien commissaire européen et ancien ministre Thierry Breton circule pour l’élection présidentielle. C’est votre candidat ?
Le MoDem n’a pas de candidat sur la ligne de départ, mais ce n’est pas pour cela que nous devons garder notre langue dans la poche. Nous présenterons un projet aux Français.
J’ai une très haute estime pour Thierry Breton, que je connais depuis toujours, et dont la voix, d’une manière ou d’une autre, comptera dans le débat qui s’ouvre parce qu’il a joué un rôle essentiel en Europe, parce qu’il a tenu des positions courageuses pour défendre notre souveraineté numérique.
La perspective d’un duel LFI-RN vous inquiète ?
Il y a un mois, lorsque j’ai réuni mes amis à Versailles à l’occasion d’une fête de la démocratie, j’ai alerté sur la poussée des extrêmes, de droite comme de gauche, deux poisons différents, mais deux poisons mortels pour notre pays et la démocratie.
Cette élection présidentielle sera cruciale parce que du choix que les Français feront dépendra l’avenir de l’Europe telle que nous la connaissons.
Seule l’Europe peut nous prémunir contre les conséquences de plus en plus inquiétantes de la rivalité grandissante entre les États-Unis et la Chine. Et seule la France peut entraîner l’Europe vers une indépendance véritable.
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