Sandrine Josso : « Affaire Christian Nègre : un déni de l’horreur »
Députée de Loire-Atlantique, Sandrine Josso a conduit une mission gouvernementale sur la soumission chimique. À ce titre, elle a auditionné plusieurs victimes de l’affaire Christian Nègre, ancien cadre du ministère de la Culture, mis en cause pour avoir drogué des jeunes femmes lors de faux entretiens professionnels.
Vous avez rencontré plusieurs victimes de l’affaire Christian Nègre. Comment ce dossier est-il arrivé jusqu’à vous ?
Quand le gouvernement m’a confié la mission sur la soumission chimique, la première chose que j’ai faite a été d’écouter des victimes.
Depuis des mois, je recevais des mails, des témoignages très forts. J’ai donc organisé des auditions, et parmi ces personnes, il y avait déjà une victime de Christian Nègre. J’ai ensuite suivi son parcours, ce qu’elle traversait, et elle m’a proposé de rencontrer d’autres victimes pour que je comprenne mieux l’ampleur de ce qu’elles avaient vécu, et surtout ce que la loi pouvait ou non leur apporter aujourd’hui.
Vous avez ensuite reçu un collectif de victimes à l’Assemblée nationale.
Oui, le 8 octobre dernier. J’ai auditionné un collectif de victimes de Christian Nègre, en présence d’Alexandra Louis, déléguée interministérielle aux victimes.
Pour ces femmes, c’était la première reconnaissance politique officielle. Le simple fait d’être écoutées, dans un cadre institutionnel, comptait énormément.
Mais très vite, on passe de l’écoute à la stupéfaction : on découvre les carences énormes de notre système d’accompagnement.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappée ?
D’abord, le silence du ministère concerné. J’ai repéré un manque total de prise en compte institutionnelle.
J’ai donc déposé une question écrite et pris rendez-vous avec le ministère chargé de l’Égalité femmes-hommes.
Ensuite, il y a la lenteur de la justice et la victimisation secondaire. En France, une victime sur dix seulement est accompagnée, par le monde judiciaire, social ou médical. Et le budget consacré à cet accompagnement est d’environ 10 € par victime. C’est dérisoire, et cela dit tout de la précarité du système.
Face à ces constats, quelles suites politiques envisagez-vous ?
J’ai demandé à être missionnée, au sein de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, pour travailler pendant six mois spécifiquement sur l’accompagnement des victimes de violences sexuelles.
L’objectif est clair : étudier en profondeur les dysfonctionnements et formuler de vraies propositions législatives.
Il y a aussi un flou juridique autour de ce que ces femmes ont subi.
Absolument. On ne sait pas qualifier clairement les faits. Ce n’est pas perçu comme une agression sexuelle classique, pas tout à fait comme de la soumission chimique au sens habituel. Résultat : on minimise.
Pourtant, cela relève bien de la soumission chimique, même si le mode opératoire est particulier. Et surtout, les conséquences sont terribles : certaines victimes ont perdu leur emploi, leur trajectoire professionnelle a été brisée, dans un cadre où la confiance était totale, puisqu’il s’agissait du ministère de la Culture.
L’instruction judiciaire semble également dépassée par le nombre de victimes.
Oui, et ce n’est pas un cas isolé. On l’a vu aussi avec l’affaire Le Scouarnec. Quand on a des dizaines, voire des centaines de victimes, notre système ne sait pas faire. Un juge seul ne peut pas gérer de tels dossiers. Il faut réfléchir politiquement à une autre organisation de l’instruction dans ces cas exceptionnels.
Vous insistez aussi sur le manque d’information des victimes.
C’est une violence supplémentaire. Non seulement on ne les écoute pas assez, mais on ne les informe pas.
Ne pas savoir où en est l’instruction, parfois pendant des années, est insupportable pour leur reconstruction personnelle et professionnelle. Lors des auditions, les victimes ont demandé une chose simple : être informées au moins une fois par an de l’état du dossier.
Pourquoi, selon vous, cette affaire a-t-elle mis autant de temps à émerger ?
Parce que ce sont des sujets qui créent un malaise profond. C’est impensable, alors on ne veut pas voir.
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Nous sommes très en retard en France, comparé à d’autres pays que j’ai pu observer dans le cadre de ma mission. Il y a un blocage collectif. Et le fait que cela se soit produit au cœur de l’État est encore plus difficile à assumer.
On est face à des institutions avec un fort corporatisme. Cela entraîne un déni, pas toujours volontaire, mais systémique. Un déni de l’horreur.
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