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Sarah El Haïry : « Un sac de luxe peut être mieux protégé qu’un enfant »

Sarah El Haïry

Dans son nouveau livre Les Prédateurs à paraitre ce 28 octobre, Sarah El Haïry dénonce l’exploitation de mineurs par les plateformes. La haute-commissaire à l’enfance explique dans le JDD qu'elle veut bannir le défilement infini pour les mineurs et sanctionner pénalement les dirigeants qui ignorent sciemment les dangers.

Le JDD. Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Sarah El Haïry. Parce que nous changeons d’échelle. Les plateformes captent l’attention ; les compagnons d’IA peuvent désormais susciter de l’attachement. En tant que mère et comme responsable publique, je refuse que ma fille et sa génération aient à réparer ce que nous pouvions empêcher. 

Ce livre pose une question politique : qui fixe les limites lorsque la vulnérabilité devient un marché ?

 

Vous ouvrez ce livre avec le mot extrêmement fort de « prédation »…

Quand un besoin de reconnaissance, d’amitié ou d’affection devient une prise pour exploiter un enfant, c’est bien ce dont il s’agit. La prédation peut commencer par une marque d’attention. Il faut apprendre aux enfants à reconnaître la manipulation et obliger les services numériques à réduire les risques dès leur conception.

 

Peut-on parler d’une nouvelle forme d’exploitation infantile, légale et organisée par les algorithmes ?

Évidemment, puisque leur candeur devient une source de revenus. 

Un enfant n’est ni un stock de données, ni une réserve de temps disponible. Mon livre montre comment son attention, sa confiance et son affection peuvent devenir des prises sur lui. 

Les pédocriminels et les plateformes n’ont pas les mêmes responsabilités. Mais à 12 ans, on n’a pas à gagner un bras de fer contre une multinationale.

 

Pouvez-vous énumérer les menaces de cette exposition numérique ?

Elles sont multiples : l’exposition précoce à la pornographie, qui peut profondément déformer la représentation de la sexualité, du consentement et des relations entre filles et garçons ; mais aussi les images d’ultraviolence, les contenus qui banalisent les troubles alimentaires, l’automutilation, ou qui vont jusqu’à encourager le suicide.

À cela s’ajoutent le cyberharcèlement, les prédateurs sexuels, le chantage aux images intimes, mais aussi la pression permanente de la comparaison sociale, qui peut fragiliser l’estime de soi. Le danger est amplifié par les algorithmes : un enfant qui consulte un contenu inquiétant peut se voir proposer une succession de contenus toujours plus extrêmes… Nous avons laissé des enfants accéder, souvent seuls, à des univers auxquels aucun adulte responsable ne songerait à les exposer dans la vie réelle.

 

Vous affirmez que les plateformes savent parfaitement ce qu’elles font. Faut-il cesser de parler de dérives et commencer à parler de décisions délibérées ?

Un dommage n’est pas toujours intentionnel. Mais lorsqu’un risque est connu et qu’on choisit de le laisser durer, on ne peut plus simplement parler de dérapage. Un algorithme ne s’est pas conçu tout seul. Des dirigeants décident, des conseils d’administration arbitrent. 

Je veux des audits indépendants et des responsabilités identifiables. On ne peut pas encaisser les bénéfices et laisser les familles payer les dégâts.

 

Comment définir la responsabilité pénale que vous appelez de vos vœux ?

Je ne demande pas de condamner un patron parce qu’un enfant a subi un dommage sur sa plateforme. Je propose de créer une infraction spécifique lorsque trois éléments sont établis : l’entreprise connaissait le risque, elle pouvait agir, et ses dirigeants ont délibérément choisi de ne rien faire pour préserver leurs intérêts économiques. Dans les cas les plus graves, une peine de prison doit pouvoir être prononcée par un juge. Pourquoi la mise en danger d’un salarié peut-elle engager un dirigeant, mais pas celle d’un enfant ?

 

Comment expliquez-vous notre attentisme ?

J’ai rencontré de nombreuses plateformes, je les ai alertées, j’ai demandé des mesures concrètes. Elles savent mobiliser des équipes et des technologies sophistiquées pour protéger les marques contre la contrefaçon. Mais lorsqu’il s’agit de contenus ou de produits mettant en danger des enfants, les résultats ne sont pas toujours à la hauteur.

Nous vivons dans un monde où un sac de luxe peut être mieux protégé qu’un enfant. C’est moralement insupportable. Ce n’est pas seulement une question de moyens. C’est une question de priorités.

(...)

 

La Chine impose sur Douyin – version de TikTok réservée au marché chinois – des restrictions bien plus fortes pour les mineurs qu’au TikTok occidental. Pourquoi est-ce impossible pour nous ?

Je ne veux pas du modèle politique chinois. Je veux qu’on cesse de nous expliquer que protéger les mineurs est techniquement impossible. Douyin et TikTok sont distincts, mais leurs différences rappellent que la conception d’un service résulte de choix. 

Exigeons des protections vérifiables, adaptées à l’âge, sans surveillance généralisée. L’Europe doit fixer ses conditions, pas supplier.

(...)

 

Partout, vous décrivez des adultes défaillants, dépassés, absents ou indifférents dans la construction de ces enfants. La réponse politique est-elle encore possible ?

Oui, à condition de sortir du discours d’impuissance. 

Les parents ont une responsabilité ; ils ont aussi besoin d’appui. 

 

Le contrôle parental ne peut pas servir d’alibi à l’irresponsabilité industrielle. Et lorsque la famille est le lieu du danger, la protection doit venir d’ailleurs. Je défends une chaîne continue, de la prévention aux soins et à la reconstruction. La politique doit agir sur ce qui produit les risques, pas seulement sur leurs conséquences. L’enfance doit compter dans les budgets publics et dans les décisions économiques. Protéger avant d’avoir à réparer : voilà le cap.

 

Vous parlez d’une « dette d’enfance » que notre génération laissera à la suivante. De quoi les enfants d’aujourd’hui risquent-ils de nous accuser dans vingt ans ?

La dette d’enfance, ce sont les violences non empêchées, les soins repoussés, les années qu’on ne rendra jamais. Ce qu’on laisse faire à 8 ans ne disparaît pas à 18 ans ! Je ne veux pas que ma fille me demande un jour : « Vous saviez, alors pourquoi n’avez-vous rien fait ? » C’est pour ne pas avoir à lui répondre que j’ai écrit Les Prédateurs.

 

Vous consacrez également un chapitre au chirurgien Joël Le Scouarnec, à Bétharram et aux violences dans le périscolaire…

Ces drames montrent des institutions qui n’ont pas su voir, entendre ou agir. 

Le numérique n’a pas inventé la prédation. 

 

Il lui a donné de nouveaux moyens et une portée démultipliée. Je défends une protection intégrale de l’enfance, dans les familles, les écoles, les clubs sportifs comme sur internet. Il ne doit y avoir ni zone grise, ni lieu d’impunité, ni adulte au-dessus des règles.

 

Lire l'entretien complet dans le Journal de Dimanche.

 

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