"Pour bâtir une majorité nouvelle, il faudra un président impartial"

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Dans un entretien à Libération du 22 novembre 2011, François Bayrou se dit plus "serein" que jamais. Étonnamment stable dans les sondages, le leader centriste se prépare à annoncer officiellement sa candidature début décembre.


Candidat non déclaré ou candidat déclaré, est-ce si différent ?

La dimension symbolique est très importante. Au moment où vous dites «je suis candidat», vous commencez à dire l’essentiel de ce que vous portez. A partir de cet instant, les Français regardent ce que vous êtes et écoutent ce que vous dites. Si l’on pense que l’événement a ce poids, il faut lui donner toute sa gravité.

Quand sera-t-il temps ?

Le bon moment, c’est avant les fêtes de fin d’année. Ce sera donc dans les quinze premiers jours de décembre.

Comment jugez-vous l’entrée en campagne de François Hollande ?

Il commence à avoir du mal parce qu’il n’est plus jugé en comparaison avec ses rivaux du PS mais en lui-même. La primaire ne résout pas tout. Elle donne l’impression que la campagne est terminée alors qu’elle n’a pas commencé. «Je ne suis pas un contre-président. Je suis le prochain», déclare Hollande. Il parle comme si c’était fait. Or ce n’est pas fait ! Le programme du PS, qu’il a accepté, est insoutenable sur plusieurs points : 300 000 emplois-jeunes, 70 000 postes d’enseignant, allocation générale d’autonomie pour les étudiants, retraite à 60 ans. Quant à l’accord PS-Verts sur le nucléaire et le partage des circonscriptions, il est déplacé. Quand on traite de l’avenir d’un pays, on ne le fait pas avec des délégations d’appareil, sur un coin de table. D’un président, les Français attendent qu’il propose sa vision, non qu’il la négocie.

Beaucoup de gens sérieux pensent, comme les écologistes, que la planète n’a pas vocation à se couvrir de centrales nucléaires toute la journée…

Qui peut nier que le nucléaire soit une industrie porteuse de risques ? Il y a deux questions qu’un responsable politique doit se poser. La première est celle du disjoncteur : est-on certain, en cas d’accident, de pouvoir interrompre instantanément la réaction nucléaire et de poursuivre le refroidissement ? La seconde concerne le retraitement et le confinement des déchets : avons-nous un scénario crédible qui se pense en termes de quelques générations et pas de milliers d’années ? Si nous savons répondre à ces deux questions, le nucléaire peut servir de transition vers la période où des énergies sans nuisances pourront s’imposer efficacement, ce qui doit être le but de l’humanité. Après un débat national - avec les scientifiques, les industriels, les écologistes -, le Parlement ou le peuple décidera. C’est la démocratie. Mais sachons énoncer des priorités : la question prioritaire reste la lutte contre le réchauffement de la planète, donc la question des gaz à effet de serre, donc la question du carbone fossile qui représente en France quelque 80% de nos sources d’énergie.

N’aurez-vous pas besoin, vous aussi, de nouer des alliances pour avoir un groupe parlementaire ?

Au contraire des autres, nous ne voulons pas nous inféoder. Notre campagne appellera à un large regroupement politique, au centre de la vie politique française. Le Modem a joué un rôle essentiel, car il a introduit dans la génétique du centre la nécessité de l’indépendance. Le centre, autrefois, n’était qu’un supplétif de la droite. Le Modem a changé cela. Le gène de l’indépendance va pouvoir se répandre dans ce grand courant en train de se former.

Vous espérez des ralliements ?

Pas des ralliements : un regroupement, dans lequel chacun sera respecté avec son parcours. Des personnalités nombreuses, qui ont l’expérience et le niveau gouvernemental - comme Jean Arthuis, Alain Lambert, Daniel Garrigue - ou qui s’étaient éloignées de la politique - comme Bernard Bosson, Anne-Marie Idrac ou Dominique Versini -, se sont engagées dans le même sens. D’autres viendront, d’horizons divers de la société civile, rejoindre les Jean-Luc Bennahmias ou Yann Wehrling.

Et Pierre Méhaignerie ? Et les centristes de l’UMP ?

Méhaignerie et moi sommes amis. A lui de trancher s’il reste à l’UMP. Beaucoup pensent que l’UMP éclatera après l’élection présidentielle et qu’il sera alors temps de nous rejoindre. Moi, je leur dis : ce n’est pas après, c’est avant que tout cela se joue. Ils réfléchissent. Un œil sur leur désir profond et leurs valeurs, un œil sur les sondages…

Vous ne décollez pas dans les sondages…

Je suis entre 7% et 9%, c’est plus que quand j’ai commencé en 2006. Et je progresse beaucoup dans les enquêtes qu’on nomme «précurseurs», sur la bonne opinion, la cote d’avenir, etc. Mais je veux vous dire ceci : ma conviction sur l’avenir du pays ne dépend d’aucun sondage, et elle rencontrera la conviction profonde des Français.

Quel regard portez-vous sur l’aventure d’Hervé Morin ?

L’élection présidentielle est uniquement une question de crédibilité.

Augmenter les impôts avec le PS et baisser les dépenses avec l’UMP. Est-ce que cela résume votre programme ?

La formule est drôle. Il est vrai qu’on ne s’en sortira pas en baissant seulement les dépenses ou en augmentant uniquement les impôts. Je m’honore de l’avoir dit dès 2007 devant les Français, sans ambiguïté. Aujourd’hui, il n’y a plus de choix. Nous avons sur les épaules 1 700 à 1 800 milliards de dettes. Les Italiens en sont à 1 900 milliards, mais ils n’ont pas notre déficit du commerce extérieur ! Pendant des années, d’éminents économistes de gauche disaient : le débat sur le déficit est absurde, un pays ne peut faire faillite. Que ne s’expriment-ils aujourd’hui sur la Grèce, sur l’Italie ou sur ce qui peut se passer en France !

Soutenez-vous Nicolas Sarkozy dans son bras de fer avec Angela Merkel sur la Banque centrale européenne ?

Y a-t-il vraiment bras de fer ? J’aurais voulu qu’il le livre dès la première minute. J’ai défendu cette idée il y a dix-huit mois : que la BCE soit assureur en dernier ressort de la dette des Etats membres de la zone euro. Cela aurait coûté infiniment moins cher que les hésitations et les palinodies auxquelles nous avons assisté. Si j’avais été en situation de responsabilité, je me serais battu bec et ongles pour que le FMI n’entre pas dans la zone euro, pour qu’on n’en vienne pas à ce pathétique appel à la Chine pour financer le Fonds européen de stabilité financière. Si nos amis Allemands n’étaient pas de cet avis, il fallait se mettre d’emblée en confrontation avec eux. Je leur aurais rappelé que, pour financer la réunification de l’Allemagne, nous avions accepté que nos taux d’intérêts montent à 12% ou 14%. Nicolas Sarkozy aurait pu rappeler cette solidarité, y compris à la télévision allemande, au lieu d’exprimer, après coup, son désaccord, d’une voix chuchotée. De Gaulle aurait-il agi ainsi ? Personne n’ignorait alors sa vision de l’intérêt supérieur de la France.

Que proposez-vous pour la gouvernance de l’Europe ?

Il y a une totale illisibilité des institutions européennes. Une armée de présidents, tous aussi inaudibles les uns que les autres. C’est le contraire de la démocratie et de l’efficacité. Je plaide depuis 1999 pour l’élection au suffrage universel d’un président qui coordonnera le Conseil et aura autorité sur la Commission. Pour qu’il y ait un visage connu de l’opinion. La solidarité exige aussi de solides mécanismes de convergence, autour de la BCE. Parallèlement, rendons aux Etats membres de l’autorité dans les domaines qui ne sont pas centraux, selon le principe de subsidiarité.

Arnaud Montebourg parle de «démondialiser» et vous de relocaliser, vous êtes sur la même ligne ?

Pas du tout. Je parle de reconquérir la production. L’idée qu’il faudrait s’en remettre au protectionnisme est un leurre. Avec la même monnaie et un coût du travail comparable, les Allemands ont conservé et même parfois déployé leur industrie et leur production agricole. Et nous, nous sommes en capilotade. Pourquoi ? Les causes sont chez nous. Ce n’est pas du tout «la faute des autres» comme le soutiennent Montebourg et Mélenchon.

Quels moyens met-on en œuvre pour reconquérir la production industrielle ?

Un, il faut en faire un sujet d’obsession nationale, parce que beaucoup se joue dans la mobilisation des peuples. Deux, il faut lever les obstacles au sein des entreprises, avec une adaptation du droit du travail, et y bâtir un nouveau pacte social. Trois, il faut offrir aux petites et moyennes entreprises le soutien technologique et commercial des très grandes entreprises. Enfin, Il faut travailler avec force sur l’image de marque du pays qui, actuellement, n’est pas celle que nous méritons, et inviter le consommateur français à s’engager dans le combat du «produire en France».

Etes-vous pour une TVA sociale ?

Autour de moi beaucoup de gens y sont favorables. Pour l’instant, ils ne m’ont pas complètement convaincu. Le pays est-il prêt à accepter le relèvement de plusieurs points de TVA ? Mais le débat continue.

Que pensez-vous du mouvement qui, en Europe, voit apparaître des gouvernements d’union nationale ?

Vous me donnerez acte que j’ai été le premier à dire que c’était la seule sortie possible pour des pays en crise.

Cette majorité centrale que vous appelez de vos vœux en 2012, ne pourriez-vous pas l’animer depuis Matignon, à défaut d’être élu président de la République ?

Elle ne se mettra en œuvre harmonieusement qu’à partir de l’élection d’un président de la République qui ne soit pas l’homme d’un clan. Pour bâtir cette majorité nouvelle, il faudra un président impartial. Et une volonté de dire la vérité au pays. Je suis le seul depuis des années à avoir décrit aux Français l’enchaînement des événements conduisant à cette nécessité. Droite et gauche s’en moquaient. Le chemin dans lequel se sont engagés l’UMP et le PS est hélas contraire à ce grand choix national.

Mais de quelle majorité pourriez-vous disposer à l’Assemblée nationale ?

Nicolas Sarkozy va venir avec sa majorité de droite, même si comme à l’habitude ses discours seront truffés de références à Jaurès, Gambetta ou, tant qu’on y est, Trotski. François Hollande porte une majorité dite de gauche. Fragile et disparate, comme on le voit tous les jours. Je dis qu’il faudra associer toutes les forces capables de reconnaître que les problèmes sont chez nous et qu’il faut donc les régler chez nous. Il y a beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté pour s’accorder sur cette nécessité.

Ce qui suppose une sorte de big-bang politique ?

Oui. Et un big-bang institutionnel assez simple à faire. Parce qu’il n’y a rien d’autre à changer que d’avoir une loi électorale plus juste, avec une dose de proportionnelle importante, comme en Allemagne.

Vous avez annoncé que cette fois vous prendriez vos responsabilités entre les deux tours…

Tout candidat qui va à l’élection présidentielle en disant au deuxième tour «je me désisterai pour un tel» est effacé du jeu. Nous en discuterons, le moment venu, entre nous, et pourquoi pas de manière publique.  

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