Bruno Fuchs : « La diplomatie parlementaire est une force d’influence que la France gagnerait à davantage utiliser »
Président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Bruno Fuchs revient pour Valeurs Actuelles sur les grands enjeux de notre politique étrangère. Notre député du Haut-Rhin avance ses pistes de réforme pour la diplomatie parlementaire.
Votre commission vient de publier un rapport sur la diplomatie parlementaire. Cette démarche répond-elle à la volonté de mieux articuler l’action du Parlement avec celle du Quai d’Orsay ?
D’abord, nous devons affronter un contexte international qui a beaucoup changé.
La vision multilatérale qui prévalait est aujourd’hui clairement remise en cause par la raison du plus fort et les situations de conflits qui se multiplient.
Par ailleurs, sur le terrain, la France se trouve mise en concurrence avec de nouveaux acteurs qui ne jouaient pas, il y a vingt ans, un rôle international aussi important qu’aujourd’hui.
Face à la nouvelle donne diplomatique, la France doit changer d’approche. Et faire appel, parfois, à d’autres méthodes. Là où auparavant le traditionnel jeu d’allers-retours des exécutifs suffisait à mettre de l’huile dans les rouages de nos relations bilatérales, il faut désormais être plus présents, mettre plus de monde sur le terrain, avec des rôles un peu différents.
Dans ce cadre, la diplomatie parlementaire a un rôle majeur à jouer pour déployer la stratégie pensée par le président de la République et le Quai d’Orsay.
Très concrètement, nous intervenons en force additionnelle à l’action de la diplomatie française.
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Vous avez également lancé un Comité européen des présidents de commissions des affaires étrangères des 27 États membres qui se réunira en avril pour la deuxième fois. Est-ce une manière de redonner toute leur place aux parlements nationaux au sein de l’Union européenne ?
Aujourd’hui, nous voyons que l’Europe est attaquée de toutes parts. Il y a donc une urgence absolue à contribuer à faire devenir l’Europe une puissance mondiale.
C’est un sujet central pour la survie de notre modèle démocratique. Voilà pourquoi je souhaite renforcer la coordination entre les divers parlements nationaux. À l’exception de l’APFA (Assemblée parlementaire franco-allemande), ce travail reste encore largement à mener et ce comité permet d’y répondre.
Nous sommes également mobilisés pour faire progresser le triangle de Weimar, ce cercle de discussion rassemblant la France, la Pologne et l’Allemagne.
Je rentre justement d’une mission diplomatique à Varsovie, où la Présidente de l’Assemblée nationale française a proposé une première rencontre des trois parlements.
Même si je suis un fédéraliste convaincu, force est de constater que dans le contexte actuel c’est par les nations que nous permettrons de faire avancer l’Europe, pour lui assurer un statut de puissance. À travers ce format inédit, je souhaite renforcer la coordination entre les divers parlements nationaux. Il nous faut partir de la souveraineté des États et voir quelles compétences ils souhaitent mettre en débat. Voilà pourquoi les parlements nationaux doivent avoir toute leur place dans les instances européennes. Ils en ont été un peu dessaisis depuis la création du Parlement européen. Pourtant, les députés nationaux voient les populations, ils sont sur le terrain, avec une légitimité qui n’est pas exactement la même que celle des eurodéputés.
Vous avez par ailleurs instauré des commissions mixtes de travail avec le Sénégal, le Maroc et la République démocratique du Congo (RDC). Comment préserver, et souvent restaurer, la qualité de nos relations avec les pays africains ?
Avec la commission des Affaires étrangères, je cherche en permanence des approches nouvelles qui permettent d’apporter quelque chose de concret à nos concitoyens. Je cherche aussi à faire des propositions à la diplomatie française pour améliorer nos relations bilatérales. Par exemple, nous menons une action avec le parlement de la République démocratique du Congo (RDC), premier pays francophone au monde. Lorsque je m’y suis rendu, j’ai pu constater, à rebours du discours ambiant, que la France y était fortement attendue, notamment par le biais de l’action économique.
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La commission des Affaires étrangères peut aussi venir en appui de la diplomatie française dans des situations délicates, comme ce fut le cas récemment à Madagascar. Après le récent changement de gouvernance, et alors que l’Union africaine avait imposé des sanctions contre l’île, il était alors délicat pour le ministre Jean-Noël Barrot de s’y déplacer. En concertation avec lui, j’ai ainsi été le tout premier à m’y rendre. C’est évidemment un travail que mène au quotidien notre ambassadeur sur place, mais les autorités locales sont sensibles au fait de recevoir un politique et nous avons pu lancer une vraie dynamique favorable à la France.
Madagascar est un enjeu géopolitique majeur pour l’océan Indien et, sans grande surprise, Américains, Russes et Chinois y sont déjà présents. La France se doit évidemment de jouer son rôle. C’est un enjeu important.
La diplomatie française s’investit-elle suffisamment dans la défense de la francophonie, levier d’influence stratégique trop souvent sous-estimé, voire relégué au second plan par les gouvernements successifs ?
La France assoit son influence dans le monde sur de nombreux vecteurs. Elle a deux grands relais : l’Europe et l’espace francophone.
La Francophonie doit être, dans le dérèglement mondial actuel, l’acteur central de notre vision du multilatéralisme.
C’est, je pèse mes mots, une évidence stratégique et quasiment vitale pour l’avenir de notre modèle de société et de notre influence. Je pense d’abord en Afrique, continent en plein développement et qui est pris entre les influences russes, turques, chinoises et européennes. Et si l’on peut louer les grands discours régulièrement prononcés par nos chefs d’État, les moyens ne suivent jamais. Il y a donc urgence pour la France de prendre, enfin, ses responsabilités et de contribuer au développement rapide de la francophonie.
À moins d’un an de l’élection présidentielle, il devient possible d’esquisser un bilan de la politique étrangère macroniste. En matière d’influence diplomatique, la France vous paraît-elle plus forte en 2026 qu’en 2017 ?
Il y a évidemment des points saillants. Le président Macron est parvenu tout au long de son mandat à pousser de grandes inspirations qu’il a pu partager avec ses partenaires.
Il y a eu de vrais succès, comme la reconnaissance du droit à la Palestine d’avoir un État. Je pense aussi à la coalition des volontaires pour l’Ukraine, ou le grand emprunt européen qui a permis le plan de relance consécutif à la période pandémique.
En contrepoint, je dirais que la France a parfois tendance à rassurer dans une vision du monde un peu datée. Ça ne lui permet pas toujours d’affronter au mieux les nouvelles situations complexes. Il nous faut actualiser notre compréhension de l’évolution du monde, puis repenser notre stratégie et enfin lui donner les moyens pour se déployer.
L’augmentation du budget de la défense de plus de six milliards d’euros est évidemment indispensable, mais il ne peut pas s’accompagner, comme c’est aujourd’hui le cas, d’une stagnation du budget alloué à notre diplomatie. La défense et la diplomatie vont ensemble ; c’est un effort simultané qu’il nous faut accomplir.
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