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Sarah El Haïry : « La diversité des amours n’enlève rien à personne, elle ne fragilise aucune valeur »

Sarah El Haïry

Haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry dénonce dans le Huffington Post la persistance des discours et comportements homophobes, alors que le 17 mai signe la journée de lutte contre les LGBTIphobies.

Il y a des mots qui libèrent. Et d’autres qui enferment. Pendant longtemps, j’ai connu les deux. Il y a ce moment où l’on comprend, souvent seul, parfois dans la confusion, que l’on est différent de ce que la société attend de nous. Il y a ce moment où l’on apprend à nommer ce que l’on ressent, à l’accepter, puis à le dire. Et il y a ce moment, plus vertigineux encore, où l’on décide de ne plus se cacher.

Dire qui l’on est, profondément, intimement, n’est jamais un geste anodin. C’est encore moins le cas quand on exerce des responsabilités publiques, quand chaque mot est scruté, commenté, parfois déformé. Pourtant, je l’ai fait. J’ai dit que j’étais une femme et que j’aimais une femme. Je l’ai dit simplement, sans mise en scène, sans revendication particulière, en réponse à une simple question, parce que cela n’aurait jamais dû être un événement.

Et pourtant, ça l’a été. Pourquoi ? Parce qu’au XXIe siècle, encore, aimer autrement que la norme supposée continue de déranger. Parce que l’homophobie, malgré les progrès, reste une réalité tenace, insidieuse, parfois violente. Parce que l’égalité formelle ne garantit pas encore l’égalité vécue.

Je pense à ces enfants, à ces adolescentes et ces adolescents qui grandissent aujourd’hui avec cette part d’eux-mêmes qu’ils n’osent pas dire. À celles et ceux qui redoutent le regard de leurs parents, de leurs amis, de leurs enseignants. À celles et ceux qui subissent les insultes dans une cour de récréation, les moqueries dans un vestiaire, les messages de haine sur les réseaux sociaux. À celles et ceux qui intériorisent le rejet jusqu’à douter de leur propre valeur.

Je pense aussi à celles et ceux qui n’ont pas eu la force, ou pas eu le temps, d’aller au bout de ce chemin vers eux-mêmes. À toutes ces vies entravées, brisées parfois, nous devons plus que de la compassion. Nous leur devons des actes.

En cette journée internationale de lutte contre l’homophobie, je refuse les discours tièdes. Je refuse les engagements de façade. Cela suppose d’agir concrètement : renforcer la prévention contre les discriminations dès l’école, mieux former les adultes qui accompagnent les enfants (enseignants, éducateurs, animateurs, personnels de santé) et garantir à chaque jeune victime de harcèlement ou de rejet un accès réel à l’écoute et à l’accompagnement.

L’homophobie est une violence

Comme Haute-commissaire à l’Enfance, je porte cette exigence dans tous les travaux engagés pour faire de l’école et des lieux de vie des enfants des espaces plus sûrs. Je souhaite également que la lutte contre les LGBTphobies soit pleinement intégrée aux politiques de prévention du harcèlement et de protection de la santé mentale des jeunes.

L’homophobie n’est pas une opinion parmi d’autres. C’est une violence. Une violence qui blesse, qui exclut, qui détruit.

Elle ne se manifeste pas seulement dans les agressions physiques, aussi intolérables soient-elles. Elle s’exprime dans les mots du quotidien, dans ces « blagues » qui n’en sont pas, dans les silences qui cautionnent, dans les regards qui jugent. Elle s’installe dans les structures, dans les inégalités persistantes, dans les discriminations à l’embauche, dans les parcours de vie entravés.

Face à cela, nous avons une responsabilité collective.

Oui, il faut des lois, et la France a su en adopter. Oui, il faut sanctionner, protéger, accompagner. Oui, il faut former, dès le plus jeune âge, à la tolérance, au respect, à la compréhension de l’autre. Mais cela ne suffira pas si nous ne changeons pas, profondément, notre manière de regarder.

Il ne s’agit pas de tolérer. Il s’agit de reconnaître pleinement.
Il ne s’agit pas d’accepter à contrecœur. Il s’agit d’embrasser la diversité comme une richesse.

Car la vérité est simple : la diversité des amours n’enlève rien à personne. Elle ne menace rien, elle ne retire aucun droit, elle ne fragilise aucune valeur. Elle dit seulement une chose essentielle : chacun doit pouvoir vivre librement, dignement, pleinement.

Pour ma part, je n’ai jamais voulu faire de mon orientation un étendard. Mais je sais aujourd’hui que le simple fait de dire qui je suis a une portée qui me dépasse. Parce que la représentation compte. Parce que voir quelqu’un qui vous ressemble, qui vit ce que vous vivez, peut changer une trajectoire, redonner espoir, ouvrir un possible.

Si mon parcours peut, ne serait-ce qu’un instant, permettre à une jeune fille de se dire « moi aussi, j’ai ma place », alors cela en valait la peine.

Mais je ne me résous pas à ce que cela reste nécessaire. Je ne me résous pas à ce que, pour exister pleinement, il faille encore faire preuve de courage. Être soi ne devrait jamais être un acte héroïque. Cela devrait être une évidence.

La dignité humaine n’est pas négociable

C’est pourquoi je veux être claire : nous ne céderons rien. Ni face aux discours de haine qui se banalisent. Ni face aux tentatives de recul. Ni face à celles et ceux qui voudraient faire de l’identité des uns un sujet de polémique pour les autres.

La dignité humaine n’est pas négociable.

Je continuerai de me battre, avec détermination, avec constance, pour que chaque enfant puisse grandir sans peur, pour que chaque adolescent puisse se construire sans honte, pour que chaque adulte puisse aimer sans se cacher.

Je continuerai de me battre pour que l’école soit un refuge et non un lieu de violence. Pour que les familles soient des espaces d’accueil et non de rejet. Pour que la société tout entière soit à la hauteur de ses propres valeurs.

Parce que la République que nous aimons ne peut tolérer que certains de ses enfants soient moins libres que les autres.

À celles et ceux qui doutent, qui tremblent, qui hésitent encore, je veux dire : vous n’êtes pas seuls. Votre vie a de la valeur. Votre vérité mérite d’être vécue.

Nous sommes là. Nous sommes debout. Et nous avançons. Nous ne demandons pas de place. Nous la prenons, pleinement, légitimement. Nous ne demandons pas la tolérance. Nous exigeons l’égalité. Et nous ne reculerons pas.

 

Lire dans le Huffington Post.

 

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