Sarah El Haïry : « Historiquement, la sextorsion ciblait plutôt les garçons. Aujourd’hui, tous les enfants peuvent en être victimes »
Faux profils, chantage aux images intimes, racket… les cas pris en charge par le 3018 ont bondi en un an, alerte Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’Enfance, qui lance une campagne avec e-Enfance.
Le JDD. Quelque 29 000 faits de sextorsion ont été signalés en France en 2024, en hausse de 460 % en trois ans. Comment expliquer cette explosion ?
Sarah El Haïry. Le phénomène prend énormément d’ampleur et touche des enfants de plus en plus jeunes, parfois dès 10 ans. Derrière ces chantages, on trouve des « brouteurs », des quasi professionnels de la sextorsion qui cherchent à obtenir de l’argent, mais aussi des agresseurs qui cherchent à humilier des jeunes filles, à obtenir des images d’elles, voire à leur imposer des actes beaucoup plus violents, comme la scarification.
Historiquement, la sextorsion ciblait plutôt les garçons. Aujourd’hui, tous les enfants peuvent en être victimes.
Pourquoi est-il si difficile pour les victimes d’en parler ?
Il y a la honte de dire à ses parents que l’on a envoyé une photo ou une vidéo, que l’on était sur un réseau social interdit, parfois de révéler des éléments de son intimité. Les auteurs accentuent cette pression en menaçant d’envoyer les images aux amis de leur victime. Pour un adolescent, vivre avec cette épée de Damoclès est extrêmement violent.
Comment les prédateurs parviennent-ils à piéger des enfants parfois très jeunes ?
Ils approchent les enfants là où ils se sentent en sécurité, gagnent leur confiance, puis les font basculer vers des messageries privées. Les échanges peuvent commencer sur Roblox ou d’autres jeux vidéo. J’ai vu une jeune fille que son prédateur guidait ensuite pas à pas pour installer Discord.
On pense nos enfants à l’abri lorsqu’ils sont à la maison. En réalité, ils peuvent devenir les proies de prédateurs partout dans le monde, qui disposent désormais d’une porte d’entrée jusque chez eux : leur téléphone ou leur tablette.
L’intelligence artificielle change-t-elle encore la donne ?
Absolument. Une simple photo de profil peut être transformée par une IA pour faire apparaître la personne dénudée et devenir une arme de chantage. Nous avons vu des adolescents se donner la mort parce qu’ils se sentaient asphyxiés. Il faut prévenir un adulte et appeler le 3018, numéro national dédié aux jeunes victimes de violences numériques. La honte doit changer de camp. Ces enfants sont victimes de pièges et leurs agresseurs ne sont pas tout-puissants : il est possible de les retrouver et de les poursuivre.
Que peut faire le 3018 ?
Faire retirer des contenus, bloquer les profils et accompagner la victime dans son dépôt de plainte. Les équipes peuvent aussi identifier des éléments utiles aux enquêteurs et proposer un accompagnement psychologique.
Ce n’est pas parce qu’il y a un pseudonyme qu’il y a de l’anonymat.
Le 3018 est enfin un signaleur de confiance et travaille directement avec plusieurs plateformes pour obtenir le retrait rapide de contenus.
Quels réflexes un adolescent victime de sextorsion doit-il avoir ?
Ne jamais payer, car céder permet aux agresseurs de maintenir leur emprise. Il faut conserver les preuves, notamment les captures d’écran, et contacter immédiatement e-Enfance.
La sextorsion peut engendrer des rumeurs, puis du harcèlement et du cyberharcèlement. Il faut sortir l’enfant au plus vite de cet isolement.
L’adulte doit avoir deux réflexes : croire et protéger. Ne pas juger ce que l’enfant raconte, mais l’aider à ne plus se sentir piégé par le chantage. Ce sont des victimes et il existe des solutions très concrètes.