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« Une pointe de Goethe, un zeste de Bonaparte » par Pierre Kastner Kysilenko

France Allemagne

Souvenirs d’enfance, engagement militaire et amitiés forgées au fil du franco-allemand : à l’occasion de la Journée franco-allemande de ce jeudi 22 janvier, Pierre Kastner Kysilenko, militant MoDem installé à Berlin, livre un billet d’humeur personnel et politique sur ce couple fondateur de l’Europe, ses doutes, et la nécessité de lui redonner un horizon commun.

Douce enfance

Avoir été Français en Allemagne avant 1994, c’est avoir vécu dans un autre pays. Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. L’année en ce temps-là, était rythmée par le Noël du Consulat, la Pâques du commandant de garnison et les fêtes de fin d’année. Parfois, le vendredi, on dépassait les convois militaires sur l’autoroute avant de faire la queue au pont de Kehl. On profitait du week-end pour faire le plein des produits qu’on ne trouvait sinon qu’aux économats. François et Helmut marchaient main dans la main ; la Communauté n’était pas encore l’Union et l’Europe pas encore unie. Seuls les nostalgiques et les excentriques aimaient l’Allemagne et beaucoup se réjouissaient encore qu’il y en eut deux. En classe de CM1, à l’école Georges Cuvier de Sillenbuch, nous imaginions tout ce que nous ferions quand il n’y aurait plus de contrôles aux frontières : aller acheter de la Danette tous les weekends.

À notre retour en France, j’ai compris que si en Allemagne j’avais été un Français, en France je serai franco-allemand. Dans ma section au collège, la “section Allemand”, nous étions tous bilingues et portions cette biculturalité comme un étendard. Charlemagne trônait au sommet d’un panthéon où se côtoyaient Hugo et Goethe, l’Empereur et le Kaiser, Richelieu et Bismarck, Brecht et Molière, Nungesser et Richthofen, Rimbaud et Tucholsky, Max Ernst, André Breton, Jean Giraudoux, Hans-Jean Arp, Bayard, Siegfried et tous les autres… Au CDI, le centre de documentation et d’information du collège, je lorgnais avec envie l’organigramme de la brigade franco-allemande avec, à son sommet, l’ERIAC. L’escadron de reconnaissance et d’intervention anti-char du 3e régiment de hussards, “avant-garde de la brigade franco-allemande et fer de lance de la défense européenne” me faisait rêver. Je m’imaginais, avec mes camarades franco-allemands, filant à travers le désert ou jouant au chat et à la souris avec des T-72 dans les vaux du Schwarzwald.

Mais ma mère est prof, fille d’ouvrier immigré, pur produit de la méritocratie républicaine et donc de gauche. En plus j’étais nul en sport, alors j’ai intégré le cycle franco-allemand de Sciences Po plutôt que le programme EOFIA de Saint-Cyr. J’y découvris la nation de Renan -plébiscite quotidien- et celle de Fichte -langue, forêts, rivières et montagne allemande, comparai nos systèmes bicaméraux et méditait sur les avantages respectifs du centralisme jacobin et du fédéralisme à l’heure de la mondialisation, de la fin de l’histoire, du choc des civilisations… Et plus j’en apprenais, plus ce qui avait été une expérience vécue devenait un objet politique, plus je sentais ce que d’autres plus malins savaient déjà : victime de son succès, le franco-allemand se cherchait une nouvelle raison d’être.

La chute de l’URSS et du mur de Berlin, les réussites du projet européen, la prospérité et la paix fondées sur la liberté et l’intégration, d’abord économique, puis politique… Le couple franco-allemand a été le moteur qui a entraîné les Européens vers cet horizon commun. J’ai souvent le sentiment que c’est quand nous avons atteint l’horizon que nous avons cessé de regarder ensemble dans la même direction. Si le chef est un marchand d’espérance, que faire quand celles-ci sont réalisées ? 

 

C’est la Krise

En 2009, le 3e régiment de hussards commença à organiser des formations initiales (les “classes”) binationales. Pendant un mois, un peloton de cavaliers français et une section d’artilleurs allemands partageaient tout : chambrées, repas, entraînements communs, initiation à la langue de l’autre... Les différences entre nos deux pays et leur systèmes politiques se traduisaient sur le terrain : les engagés volontaires français évoluaient en trinômes autonomes tandis que les conscrits allemands faisaient feu en ligne aux ordres de leur chef. Ensemble, nos soldats ont passé le Deutsches Sport Abzeichen et la Schützenschnur avant de célébrer en chantant dans les deux langues. Ces garçons et ces filles, des Antilles et de l’Allgäu qui jamais n’auront entendu parler du prix Brigitte Sauzay, dans les clairières de la Forêt-Noire, ont vécu et fais vivre le franco-allemand.

Tout ça parce qu’un capitaine avait traversé la place d’arme pour proposer à son Hauptmann de voisin de faire quelque chose ensemble.

En 2011, le régiment déménagea à Metz -dividendes de la paix, coupes budgétaires, fermetures de régiments… Bien sûr on continua d’organiser des exercices communs mais même à l’état-major, resté en Bade, allemands et français firent bientôt bureau à part. Et en 2012 il n’y eut plus de formation initiale binationale.

C’est autour d’un Schnitzel, alors que nous préservions la paix au Moyen-Orient, que j’ai rencontré mon témoin de mariage et le parrain de ma fille. Il est officier de cavalerie, donc vicomte et catho-tradi, donc de droite. Lui, il a été Sankt-Cyrianer, élève officier avec formation initiale en Allemagne. Alors qu’il n’était même pas franco-allemand. C’est un converti sur le tard. À des milliers de kilomètres de la France, c’est autour de ce rêve commun, d’histoires de Français en Allemagne et de nombreuses Weizenbier que s’est forgée notre amitié.

L’année suivante, avec la brigade franco-allemande, nous sommes partis au Mali pour trouver des gens dans le désert. J’y ai renforcé l’Escadron de Reconnaissance et d’Investigation, héritier de l’ERIAC. Il n’y avait pas de Schnitzel mais on a trouvé une caisse de Weizen dans un poste de l’ONU. Mais surtout, il n’y avait pas d’Allemand pour trinquer dans les yeux. Ils étaient à 700 km plus au sud, dans le cadre de la MINUSMA et n’étaient pas là pour chercher qui que ce soit. On ne leur en voulait pas parce que ce n’était pas de leur faute mais celle du Bundestag qui ne veut pas envoyer de soldats allemands au combat, alors que notre Président, il peut. On a quand même filé à travers les dunes mais ce n’était pas pareil sans eux.

Comme la brigade éponyme, le franco-allemand a traversé le désert, connu la disette et le désintérêt -on a même parlé de désamour. En quête de nouveaux rêves peut-être ou de nouvelles raisons d’être ensemble, de nouveaux horizons vers lesquels regarder ensemble.

À l’heure où certains appellent à une union sacrée européenne face aux nuages qui obscurcissent l’horizon d’Est en Ouest, le couple franco-allemand doit reprendre le rôle qui était initialement celui de la brigade du même nom : « fer de lance de la défense européenne ».

Cependant, nous ne devons pas oublier, pour construire dès à présent la paix, que c’est dans l’échange, la rencontre et le dialogue, à travers l’éducation et la jeunesse que nos deux pays ont pansé les plaies de la dernière guerre qui nous opposa. C’est le fondement du franco-allemand et notre force face aux épreuves qui s’annoncent. 

Alors s’il nous faut, parce que nous voulons la paix, nous préparer à la guerre : soit. Mais nous continuerons d’organiser des Noël avec oie et bûches, des fêtes de la Kita au Spieplatz, de tomber amoureux et de dire « tsoum vaule » avec un terrible accent en se regardant dans les yeux.

Pierre Kastner Kysilenko

 

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