Marie-Pierre Vedrenne : « Le débat démocratique est légitime, la confrontation des idées est saine, mais la violence politique est une ligne rouge »
Dans un entretien accordé au Le Figaro, Marie-Pierre Vedrenne, ministre déléguée auprès de l’Intérieur chargée notamment de la sécurité routière, de la lutte contre les radicalités et contre la prostitution, détaille son engagement face aux dérives qui frappent les mineurs. Elle alerte sur la progression de deux « fléaux » : le protoxyde d’azote et la prostitution des mineurs, et répond sans détour aux questions du journal, y compris sur le dossier Quentin Deranque.
LE FIGARO.- Ces dernières semaines, plusieurs accidents mortels ont mis en cause le protoxyde d’azote chez de très jeunes conducteurs ou simples consommateurs. Comment expliquez-vous que ce produit se soit autant imposé chez les jeunes en 2025 ?
Marie-Pierre VEDRENNE.- À la base, on parle d’un produit destiné à faire de la chantilly ou utilisé dans le domaine de la santé.
Le problème, c’est le détournement : les bonbonnes sont peu chères, très faciles d’accès, dans certains commerces ou en quelques clics via les réseaux sociaux, avec une vraie stratégie marketing.
Et surtout, ce produit est inodore, ce qui rend bien plus difficile sa détection par les parents. Le phénomène s’est aussi renforcé à mesure que nous avons durci la lutte contre le narcotrafic, une partie des trafics se reportant sur d’autres produits. Les grands réseaux internationaux se réorganisent très vite sur les différents sujets. Il y a des stocks de protoxyde d’azote un peu partout en France.
Face à cette diffusion massive, comment comptez-vous reprendre la main ?
Je veux d’abord une campagne de prévention choc, que nous finalisons avec la délégation à la sécurité routière en montrant la réalité des faits avec du sang et des larmes.
Puis il faut rappeler que ce n’est pas un gaz hilarant, mais un produit qui peut provoquer des lésions neurologiques graves pouvant aller jusqu’à la mort. Cela va du jeune à qui l’on propose un ballon en soirée pour franchir un peu l’interdit, à celui qui tombe dans l’addiction. Et on en voit désormais les conséquences sur la route.
Les chiffres 2025 de la mortalité routière sont moins bons que les années précédentes, avec 3060 décès, et on observe de plus en plus de combos vitesse, alcool, stupéfiants ou protoxyde d’azote.
Même si nous n’avons pas encore de statistiques consolidées sur ce produit, nous avons des faits. Il y a des scènes d’accident où l’on retrouve des bonbonnes et un décès derrière, parfois c’est le conducteur mais c’est aussi des piétons. En consommer, ce n’est pas seulement se mettre soi-même en danger, c’est exposer les autres.
Ensuite, il y a l’évolution de la loi. Aujourd’hui, notre cadre législatif n’est plus adapté : quelqu’un qui vend une bonbonne avec les ballons prend très peu de risques. Avec le ministre Laurent Nunez, nous avons décidé d’intégrer un volet spécifique dans le projet de loi « sécurité du quotidien » que nous présenterons en mars, pour encadrer la vente, la détention, le transport et la détection de ces consommations, avec un objectif d’entrée en vigueur en 2026.
Autre phénomène qui concerne les nouvelles générations, la prostitution des mineurs . Qu’est-ce qui vous remonte du terrain sur son évolution ?
En échangeant avec la préfecture de police de Paris, des associations et différents acteurs, j’observe une nette montée du phénomène et un rajeunissement des victimes, qui ne nomment pas toujours ce qu’elles vivent comme de la prostitution. Certaines jeunes filles disent : « Je suis consentante, ce n’est pas de la prostitution », parce qu’elles le font trois ou quatre fois pour « de l’argent facile », afin d’acheter un sac à main par exemple.
Majoritairement, ce sont des jeunes filles en grande vulnérabilité - placées à l’ASE, en rupture familiale mais pas uniquement : une mauvaise rencontre peut suffire, même en dehors de la précarité.
Rien que pour la préfecture de police de Paris, 71 dossiers de proxénétisme de mineurs ont été traités en 2024, 118 en 2025, sans même parler du nombre total de victimes qui, à l’échelle nationale, est en train d’exploser. Un autre élément glaçant, que les acteurs de terrain décrivent très bien, c’est le passage de victime à proxénète.
Pour échapper à l’emprise et à la violence, certaines jeunes filles finissent par embarquer d’autres adolescentes, en se rendant elles-mêmes complices du système.
Par ailleurs, on en voit de plus en plus tomber dans les filets du narcotrafic également. Notre réponse doit donc être double : protéger ces jeunes et les accompagner vers la sortie.
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Comment agir face au « proxénétisme 2.0 » sur des plateformes comme OnlyFans ou Mym ? Quels outils techniques et législatifs sont nécessaires ?
En quelques clics, un mineur peut se retrouver face à des contenus pédopornographiques ou à une amplification massive de la violence. Nous avons déjà, au niveau européen, des textes comme la législation sur les marchés numériques (DMA) pour réguler les plateformes, mais nous voyons bien la difficulté de les appliquer pleinement.
Les réseaux sociaux sont, d’une certaine façon, un trou noir de la société. Il ne s’agit pas d’interdire le téléphone à nos adolescents, mais de les protéger de contenus et de pratiques qui seraient impensables dans la vie réelle.
D'où la nécessité effectivement d'agir, de protéger et d'impliquer et de responsabiliser les plateformes. Elles ont un rôle déterminant à jouer.
Avec toutes ces dérives, est-ce qu’on n’est pas en train de perdre la bataille de prévention chez les jeunes ?
La bataille n’est pas perdue. Nous avons une jeunesse vulnérable, parfois en quête de perspectives, et c’est à nous, responsables politiques, de lui prouver que le champ des possibles est réel pour tout le monde.
Les réseaux sociaux jouent un rôle, en banalisant la violence, en valorisant certains comportements. Quand je discute avec des collégiens ou des lycéens, beaucoup me disent qu’ils recherchent de l’autorité, un cadre : cette génération a grandi avec le choc du Covid, où l’autre était présenté comme une menace puis avec la guerre en Ukraine, les tensions internationales, les enjeux écologiques et la violence exacerbée en ligne.
Notre responsabilité politique est de redonner du sens, des repères et des perspectives.
Au-delà de ces phénomènes qui touchent la jeunesse, un autre événement a profondément marqué ces derniers jours : la mort de Quentin Deranque, lynché le 12 février dernier par des activistes d’ultra-gauche. Vous êtes en charge des radicalités : quel regard portez-vous sur ce drame ? Sommes-nous en train d’atteindre un point de non-retour ?
Je veux d’abord redire toute ma compassion à la famille et aux proches de Quentin. Ce drame est d’une violence insupportable.
Rien, absolument rien, ne peut justifier qu’on s’en prenne à un jeune homme parce que certains ont décidé de faire régner la loi de la meute.
Oui, nous assistons à une montée des radicalités, de toutes les radicalités. Une minorité activiste cherche à imposer ses idées par l’intimidation et la violence. Cela, je le dis clairement : la République ne reculera pas. Le débat démocratique est légitime, la confrontation des idées est saine, mais la violence politique est une ligne rouge. Elle sera combattue avec la plus grande fermeté. J’appelle aussi chacun, notamment les responsables politiques, à la responsabilité.
Le dispositif de sécurité prévu en amont de cette conférence de Rima Hassan vous paraît-il avoir été suffisant ? Envisagez-vous de renforcer la vigilance autour de ce type de rencontres étudiantes ?
Je refuse ce procès fait aux forces de l’ordre. Un dispositif aux abords de Sciences Po Lyon a été mis en place. Les policiers et gendarmes étaient mobilisés. La vraie responsabilité incombe à ceux qui choisissent la violence. Les mouvances « ultra », d’où qu’elles viennent, font l’objet d’un suivi constant de nos services de renseignement. Le ministre de l’Intérieur et le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, ont adressé une circulaire aux préfets et aux recteurs pour permettre, lorsque le contexte l’exige, l’interdiction de manifestations politiques susceptibles de troubler gravement l’ordre public.
Je veux être très claire : nos universités doivent rester des lieux de savoir, de débat et de liberté. Elles ne seront jamais des terrains d’affrontement pour des groupes radicalisés. L’État sera au rendez-vous pour garantir l’ordre républicain.
Lire l'entretien dans Le Figaro.