Colloque à la Sorbonne : Le projet démocrate-chrétien entre transformation personnelle et changement collectif
Mercredi 3 juin 2026, l’amphithéâtre Milne Edwards de la Sorbonne accueillait un grand colloque consacré aux racines et aux héritages de la démocratie chrétienne. Initié par les chercheurs Agnès Louis (Université catholique de l’Ouest), Charles Mercier (Université de Bordeaux) et Christophe Bellon (Université Catholique de Lille), co-organisé par la revue France Forum, le GSRL (Groupe Sociétés, Religions, Laïcités) du CNRS et de l'EPHE-PSL, l'association Georges Hourdin, l'Institut de recherche pour l'étude des religions (Sorbonne), l'amicale du MRP, le LACES (Université de Bordeaux), le collège des Bernardins et l'Université Catholique de l'Ouest, l’événement a permis de faire dialoguer des hommes politiques, des chercheurs, spécialistes des religions et historiens, ainsi que des témoignages.
Qu’est-ce que la démocratie chrétienne ? L’ancien Premier ministre et président du MoDem François Bayrou a ouvert le colloque par ces mots simples et forts :
Pour beaucoup d’entre nous dans cette salle, la démocratie chrétienne, c’est notre vie. Avec un point commun : nous avons toujours refusé que la démocratie chrétienne soit le nom d’un parti politique.
Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. En France, la religion ne doit pas être organisée en centre de pouvoir. Il y a même une différence ontologique entre la loi et le pouvoir. La pensée de Pascal est essentielle pour saisir cette distinction entre l’ange et la bête. François Bayrou est revenu sur cette histoire qui lui est si familière : celle de l’édit de Nantes, de sa révocation, jusqu’à la loi libérale de 1905. Car la laïcité ne s’arrête pas à la tolérance : récuser l’idée qu’une religion domine la société ne suffit pas, une compréhension mutuelle entre les religions et avec les non-croyants est nécessaire, et nous nous réjouissons de ce pluralisme.
L’adhésion philosophique au pluralisme possède une signification profonde. La laïcité ne se limite pas aux questions philosophiques, spirituelles, religieuses : il y a une laïcité politique à construire. Tout l’objet du colloque était précisément de réfléchir à l’articulation entre la conversion personnelle, domaine de l’intime, et les transformations collectives. Si les deux domaines, religion et politique, sont nettement séparés, c’est bien dans la conscience des individus que peut s’éveiller la responsabilité. Agnès Louis a retracé avec clarté le parcours intellectuel et politique du philosophe Marc Sangnier qui, avec le Sillon, visait à établir un humanisme civique dans une société en pleine mutation. Pour Sangnier, la démocratie, ce n’est ni la simple consécration des droits individuels, ni la transposition d’une volonté collective qui serait d’emblée homogène, c’est un travail de la conscience qui s’éveille et qui s’exerce.
Charles Mercier s’est interrogé sur ce que d’aucuns appellent la zombification de la démocratie chrétienne. Comme si, pour reprendre le mot de Blandine Chelini-Pont (Université d’Aix-Marseille) le religieux s’était dissout dans le politique. Le philosophe Emmanuel Mounier enjoignait les citoyens à la vigilance contre le risque du sommeil spirituel. Et la nature même de l’engagement politique concret ne conduit-elle pas à oublier la méditation ? C’était le dilemme de Jacques Delors, remarquablement exposé par l’historien Christophe Bellon, qui publie en septembre une biographie du social-démocrate. L’itinéraire spirituel et politique de Jacques Delors, qui ne se disait pas démocrate chrétien, est emblématique de ces paradoxes : comment agir en chrétien dans le monde ? C’est encore l’aventure européenne, fondée sur le compromis, qui correspond le mieux à cet esprit.
L’historien Denis Pelletier est revenu sur la richesse des études sur le courant démocrate chrétien (chez Jean-Marie Mayeur, Pierre Letamendia, Jean-Claude Delbreil notamment), puis sur son tarissement dès les années 1970-1980. L’identification souvent opérée entre l’inspiration démocrate chrétienne et le parti MRP, né de l’élan de la Résistance mais qui s’est peu à peu éloigné de ses sources vives, y est pour beaucoup. La démocratie chrétienne, ce n’est pas une histoire partisane. C’est autre chose, une inspiration, une boussole.
Sur l’histoire des idées, la matinée a été riche en monographies sur les pensées de Marc Sangnier, d’Emmanuel Mounier par l’historien Jacques Le Goff, de Jacques Maritain et d’Etienne Borne (co-fondateur de France Forum avec Jean Lecanuet et Henri Bourbon) par Bernard Hubert, qui publie ce mois de juin une biographie d’Etienne Borne, figure essentielle de la démocratie chrétienne.
Très émouvant, l’après-midi a vu se succéder des portraits d’acteurs de l’époque, comme celui du résistant André Colin. Présent dans l’amphithéâtre, son fils a remercié la jeune doctorante qui mène ces recherches. La journaliste Elodie-Font prépare une bande dessinée sur les premières femmes élues à l’Assemblée : parmi ces 33 femmes, 9 issues du MRP, comme Marie-Madeleine Dienesch, Francine Lefebvre. D’origines diverses, elles ont un point commun : elles n’avaient pas imaginé un parcours politique et leur engagement, hasard ou providence, s’est révélé puissant et fécond. L’historienne Blandine Chelini-Pont nous a magistralement raconté, avec cœur, l’itinéraire de Germaine Poinso-Chapuis, avocate, élue marseillaise et première femme ministre, qui a beaucoup œuvré pour la cause des femmes, des enfants maltraités et contre l’alcoolisme. Germaine Poinso-Chapuis était à la fois fervente catholique et féministe.
La politologue Marie-Pierre Wynands (Université Catholique de Lille) a exposé avec finesse les paradoxes de l’étiquette « démocratie chrétienne », dont les acteurs eux-mêmes ne se réclament pas. Dans son livre, elle a choisi d’examiner ce terme « démocratie chrétienne » non pas avec des pincettes mais entre les pincettes.
La journée s’est achevée sur un dialogue passionnant entre le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot et le grand historien des religions Philippe Portier. Jean-Noël Barrot, petit-fils de Noël et fils de Jacques, tombé tout petit dans la marmite de la démocratie chrétienne, a rappelé que la conversion personnelle s’opérait tout au long de sa vie, par les rencontres. Avec la mémoire de son grand-père résistant, puis avec François Bayrou et, plus récemment, avec le fantôme familier de Maurice Schumann, dont il occupe le bureau. Philippe Portier est revenu sur les étapes de la démocratie chrétienne, sur les raisons de son déclin et sur son regain.
Aujourd’hui, à l’heure où des personnalités comme Vincent Bolloré ou Pierre-Edouard Stérin n’hésitent pas à brandir en étendard l’étiquette « démocrate-chrétien », il est d’autant plus nécessaire d’en rappeler les sources. Agir en tant que chrétien, ce n’est pas agir en chrétien. L’humilité et la pudeur ont bien plus souvent leur place dans les trajectoires individuelles que l’on a examinées en cette journée.