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Philippe Latombe : « Sur le plan technologique, nous sommes extraordinairement dépendants »

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Face à la montée des tensions géopolitiques et à l’accélération de la numérisation de l’économie, la question de la souveraineté technologique devient centrale. Dépendances aux logiciels, aux infrastructures ou aux chaînes d’approvisionnement : la France et l’Europe sont-elles devenues vulnérables ? Notre député Philippe Latombe analyse les risques et esquisse les pistes pour retrouver une autonomie stratégique pour la Revue Politique et Parlementaire.

Revue Politique et Parlementaire – La numérisation accélérée de la société place la France dans une situation de dépendance à des ressources, notamment minières et technologiques, qui viennent de l’étranger. Mais quelle est l’ampleur de cette dépendance de notre pays vis-à-vis de ces ressources ? Certains secteurs vous paraissent-ils davantage touchés ?

Philippe Latombe – Nous sommes extraordinairement dépendants. D’une part, économiquement, comme en témoigne l’étude du Cigref d’avril 2025, laquelle se trouve dans la droite ligne du rapport Draghi. Il suffit d’ailleurs d’interroger les chefs d’entreprise pour voir que le budget des DSI a fortement augmenté ces dernières années, pas tant pour faire des investissements que pour combler l’augmentation des prix des licences. La capacité unilatérale d’augmenter les prix sans risquer de perdre en volume d’affaires est le signe d’un pouvoir de marché très important dont disposent les fournisseurs de technologie, nous plaçant dans une situation dite de « preneur de prix ». Je pense notamment à SAP.

D’autre part technologiquement. Sur le logiciel, bien sûr, vis-à-vis des Américains, et des Israéliens sur la partie défense et sécurité, mais aussi sur le hardware, avec les puces taïwanaises, les GPUs américains, ou encore les terminaux dominés par les Coréens, les Chinois et les Américains. Sans même parler de l’IA où la dépendance à ChatGPT est assez forte, mais où elle est atténuée par l’existence de modèles open source, ou plutôt « open code », ou l’existence d’un acteur tel que Mistral ou Anthropic qui semble ne pas vouloir jouer la partition du Pentagone.

Il y a néanmoins quelques domaines dans lesquels ce sont les autres qui dépendent de nous. Je pense à la fonderie pour les puces avec ASML, ou dans la défense avec des acteurs comme Thales, Dassault et Airbus qui ont la capacité de produire tous seuls, sur de petites séries, des éléments essentiels de leurs produits.

 

RPP – Quelles sont les conséquences très concrètes de notre niveau de dépendance technologique vis-à-vis de l’étranger ?

Philippe Latombe – On a déjà parlé du prix. On pourrait évoquer l’épisode VMware, ou l’augmentation du prix des licences de Microsoft. 

Ces hausses de prix, c’est un mouvement de fond qui n’est pas près de s’arrêter car les entreprises étrangères nous savent captifs. Les négociations tarifaires nous sont systématiquement défavorables, surtout pour les PME.

 

Sur la partie « dépendance technologique », je pense utile de prendre Salesforce comme exemple illustratif. C’est un exemple évocateur car on ne change pas de CRM tous les quatre matins, mais tous les dix ou quinze ans. Un tel choix oblige à souscrire à tous les add-ons, ce qui réduit de nouveau la capacité future à changer de fournisseur.

Enfin, on peut aussi parler de dépendance sociétale. Quand je dis « je t’ai envoyé un Word ou un Excel », cela démontre que ces logiciels sont devenus durablement des commodités, raison pour laquelle les développeurs cherchent à intégrer le secteur de l’éducation pour habituer les gens à utiliser l’outil au plus tôt, et à y demeurer fidèles. Ce qui est valable pour le logiciel l’est tout autant pour les terminaux, notamment le téléphone.

Mais là encore, l’intelligence artificielle pourrait rebattre les cartes à l’avenir. 

 

On voit à quel point la recherche sur Internet est en train de muter via l’IA, notamment agentique. Il y a peut-être une place à prendre pour des acteurs européens dans ce mouvement de mutation pour faire valoir des alternatives éthiques et conformes à notre modèle. Et si on n’y parvient pas, on risque de remplacer une dépendance par une autre.

 

RPP – Nous sommes donc largement dépendants de puissances étrangères qui ne sont plus toujours parfaitement alignées avec nos valeurs et nos intérêts stratégiques. N’est-ce pas là un risque systémique existentiel ?

Philippe Latombe – La rencontre entre Donald Trump et le chancelier allemand à la Maison Blanche est sidérante. Trump a expliqué, face aux journalistes, que la Cour suprême lui avait certes interdit d’appliquer des droits de douane, mais qu’elle l’autorisait à déréférencer toute entreprise étrangère qui exerçait son activité aux États-Unis. À la suite de quoi, il a menacé les entreprises espagnoles, au motif que l’Espagne aurait refusé que les États-Unis utilisent certaines bases pour attaquer l’Iran. 

Trump est coutumier de ce mode opératoire fait de chantage et d’intimidation, au mépris des règles. Et le prix potentiel à payer est fort.

 

Le risque de désalignement n’est pas que stratégique, mais aussi sur le terrain des valeurs. Par exemple, dans le cadre de l’agression russe ou du conflit israélo-palestinien, un certain nombre d’entreprises françaises ou européennes ont décidé de ne plus recourir à des solutions israéliennes, d’abord pour des questions de réputation, mais aussi pour se conformer au « cahier des charges » des valeurs européennes.

Reste que la dépendance à l’Asie, et notamment à la Chine, est très préoccupante. L’exemple de Shein est évocateur car, malgré une vraie volonté, on n’a pas été en mesure de bannir l’application. La raison en est simple : dans les matières premières ou les biens manufacturés, nous dépendons totalement de chaînes de valeur que la Chine maîtrise. On paie notre pari européen de la mondialisation à 100 %. 

Américains et Chinois adorent la mondialisation… quand ils gagnent ! Ils se sont donc protégés contre certains excès de la mondialisation, par des mesures protectionnistes ciblées. Ce que nous avons refusé de faire.

 

(...)

 

RPP – Comment rééquilibrer les choses ?

Philippe Latombe – 

Il faut d’abord retrouver notre capacité d’innovation. Donc il faut investir dans la R&D, dans la science fondamentale et dans l’éducation. On vit trop sur nos acquis ! 

 

On dit qu’on est les meilleurs en IA, mais on tape dans notre stock d’ingénieurs, et on en produit beaucoup moins et de niveaux beaucoup plus faibles que ceux qu’on produisait avant.

Il faut, ensuite, une fiscalité incitative et stopper le dumping intra-européen, à commencer par revoir la possibilité de rapatrier les profits dans le pays d’origine des entreprises, parfois loin des lieux de production ou de consommation.

Il y a, enfin, la question de la commande publique qui doit prioriser l’achat de solutions européennes, ainsi que le préconise le rapport Draghi.

Il faut donc réinvestir les filières, mais aussi des capacités intellectuelles, et un marché européen unifié, au moins sur le plan fiscal. Le problème, c’est que l’Europe n’est pas un pays unifié comme la Chine, ni un État fédéral comme les États-Unis, mais un espace économique avec 27 États souverains qui n’ont pas toujours les mêmes intérêts. Soit nous sommes trop gros, soit insuffisamment fédérés, mais pour l’heure, nous sommes insuffisamment efficaces.

 

(...)

 

RPP – Impossible de parler éducation sans évoquer le citoyen. Comment pourrait-on mieux impliquer le citoyen-consommateur à cette discussion ? Comment les Français peuvent-ils se réapproprier la question de la souveraineté numérique ?

Philippe Latombe – C’est un sujet des plus complexes qui requiert une forme de cohésion nationale. Je pense que cela passe là aussi par l’éducation. On a réussi dans le domaine de l’écologie. Il n’y a plus un gamin aujourd’hui qui ne fasse pas la morale quand on laisse le robinet ouvert plus que nécessaire, quand on prend l’avion ou la voiture, ou quand on utilise un pesticide…

On a réussi cette transformation-là auprès de nos jeunes sur l’écologie, pourquoi ne serions-nous pas en mesure d’y parvenir pour le numérique ? 

 

C’est essentiel car on leur a mis des outils technologiques entre les mains, sans jamais leur apprendre à les utiliser de façon efficiente. Cela ne passe d’ailleurs pas forcément par l’interdiction, car il ne faut pas renoncer à la valeur éducative de ces technologies.

Dans tous les cas, je ne pense pas qu’on ait de solution législative en claquant des doigts. C’est vraiment du travail de long terme, qui implique les universitaires, les médias, l’école, et des éléments déclencheurs d’une réaction de l’opinion. Les fuites de données sensibles ou la prise de conscience du fait que l’IA puisse être déléguée à des fins militaires peuvent faire bouger les lignes dans la société.

 

Lire l'entretien dans la Revue Politique et Parlementaire.

 

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