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François Bayrou : « Comme citoyen engagé, je regarde la laïcité comme la seule clé pour que vivent ensemble des convictions religieuses et philosophiques différentes. »

FB François Bayrou UR 2025

Retrouvez ci-dessous l'entretien accordé par François Bayrou à l'hebdomadaire Le Point.

PROPOS RECUEILLIS PAR JÉRÔME CORDELIER

 

👉 Lire l'entretien sur le site du Point

 

Le Point : Vous avez toujours mis un point d’honneur à respecter scrupuleusement la laïcité, tout en restant un catholique engagé. Tenir les deux, est-ce facile ?

François Bayrou : Cela va ensemble. Comme citoyen engagé, je regarde la laïcité comme la seule clé pour que vivent ensemble des convictions religieuses et philosophiques différentes. Et la source de la laïcité que notre pays la France a offerte à l’humanité, et dont nous, Français, sommes les premiers (souvent les seuls) défenseurs, c’est l’Évangile : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». La séparation radicale de la conviction religieuse et du pouvoir.

Quand vous étiez Premier ministre, vous avez décidé de scinder le dispositif législatif sur la fin de vie en deux textes, l’un assurant le développement des soins palliatifs et de l’accompagnement, l’autre instaurant une aide active à mourir. Le premier a été adopté par le Parlement. Le second, voté par l’Assemblée nationale mais rejeté par le Sénat, est en troisième lecture. Si vous étiez aujourd’hui député, voteriez-vous ce texte ?

En tant que Premier ministre, j’ai pris la responsabilité de dissocier le vote sur l’aide active à mourir de celui sur les soins palliatifs et l’accompagnement. Cela m’a été reproché de manière virulente par certains acteurs car, au fond, beaucoup, parmi les promoteurs des textes, s’accommodaient de l’obligation qui était créée : si vous souteniez les soins palliatifs, vous étiez obligé de voter l’intégralité du texte sur la fin de vie. Pour moi, il y avait là un détournement de débat.

J’ai séparé les deux textes parce qu’il ne s’agit pas du même problème. D’un côté, il y a une option philosophique lourde, la société accepte de donner la mort – et je suis spontanément un défenseur du caractère sacré de la vie. D’un autre côté, je connais des situations tragiques ; des proches que j’aime, par exemplr atteints de maladies dégénératives, qui s’angoissent : « Si je ne peux plus, physiquement, choisir ma mort, comment vais-je faire ? ».

C’est un dilemme de conscience absolu. Le texte sur les soins palliatifs a été adopté très largement, et c’est une excellente chose. Celui sur la fin de vie est beaucoup plus préoccupant, douloureux, difficile, et de nombreux députés hésitent encore. Pour ma part, je ne peux aborder cette question qu’à la lumière de ce que je crois de plus profond. Faire entrer dans l’esprit public que donner la mort est un soin comme un autre, un service public, c’est dangereux, pour toutes les situations de faiblesse.

Y a-t-il une précipitation de la part du pouvoir à vouloir faire voter ce texte avant le 15 juillet ?

C’est un texte emblématique pour certains des grands courants philosophiques du pays. Pour eux, l’émancipation de l’être humain passe par l’affranchissement à l’égard de tous les absolus, et donc de ce dernier absolu qu’est le respect de la vie. Pour moi, c’est différent. Je comprends les situations limites, mais je crois que notre devoir d’être humain est d’empêcher les situations limites. On nous dit : si un être cher souffre atrocement, allez-vous appuyer sur le bouton ?

J’ai tendance à répondre : nous savons supprimer la souffrance, commençons par là. Là est l’humanité. Et préservons à tout prix les soignants, médecins et infirmiers, qui ne veulent pas donner la mort. Et les situations limites, comme depuis toujours, elles s’accomplissent les yeux dans les yeux, entre malades et médecins, malades et soignants.

Pensez-vous qu’il s’agisse d’une rupture anthropologique, comme l’affirment une centaine de sommités médicales et juridiques réunies dans le collectif « Démocratie, éthique et solidarités » ?

Oui, c’est une rupture anthropologique. Notre société s’est entièrement construite sur « je respecte l’autre, dans sa vie, dans son intégrité, on a le devoir absolu de le soigner, on ne peut pas le laisser souffrir ».

Ajouter « en tant que société, en tant qu’État, en tant que structure, en tant qu’administration, avec des procédures, je peux aussi lui donner la mort pour en finir », c’est lourd de conséquences. On n’empêchera pas que cette faculté devienne une possibilité largement envisagée. Et je crains, extensive. Vers les plus faibles et les plus fragiles. Mais je voudrais qu’on ne transforme pas ce débat essentiel en guerre de religion.

Parlementaire, vous ne voteriez pas ce texte ?

Je ne le voterais pas, mais je tiens à ne pas perdre de vue aussi les angoisses et les visages derrière ces débats.

Que pensez-vous des catholiques identitaires ?

Je suis opposé à toutes les stratégies qui visent à faire de la religion un parti politique, développant des stratégies de pouvoir et d’influence. C’est le débat que j’ai avec Vincent Bolloré, quand il s’affirme « démocrate-chrétien ». Je le suis aussi, depuis mon premier engagement. Mais pour cette philosophie, la religion ne doit jamais devenir une organisation de pouvoir sur la société.

C’est écrit à chaque ligne des Évangiles. Ceux qui veulent instrumentaliser la religion pour prendre le contrôle spirituel et moral de la société commettent la même erreur que celle que nous combattons chez les islamistes : vouloir que la loi religieuse dicte la loi civile. L’Évangile dit : « Va, ta foi t’a sauvé ». Il ne dit pas : « Ton respect des prescriptions ou ton contrôle des institutions t’ont sauvé ». La foi chrétienne, comme je la ressens, est une libération intérieure, pas une contrainte sociale que l’on impose aux autres. Le christianisme, ce n’est pas une loi, mais une foi. Quelque chose qui librement vient de l’intérieur, qui n’est pas imposé de l’extérieur.

Dans l’exercice du pouvoir, notamment à Matignon, votre foi a-t-elle été mise à l’épreuve ?

Non. Ma sensibilité personnelle a été bousculée, mais pas ma foi. Durant mon passage à Matignon, le seul véritable cas de conscience auquel j’ai fait face concernait justement cette loi sur la fin de vie. Et j’ai tranché, non pas en fonction d’un dogme confessionnel, mais en me référant à ce que Jules Ferry appelait « la morale universelle du genre humain ».

Quel genre de chrétien êtes-vous ? Il vous arrive souvent de prier ?

Je prie, c’est vrai, très souvent. J’ai écrit un jour que je ressentais une immense émotion en pensant à ces milliards d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards qui, dans les moments critiques de leur existence, ont récité le Notre Père et le Je vous salue Marie. Je me sens dans cette chaîne, la plus humble et la plus animée de tendresse. Depuis Villon jusqu’à Blaise Pascal. Et la jeune femme qui pleure son enfant, comme cela, je suis avec elle, et celle qui va mettre au monde aussi. Et ceux, si nombreux qui ne sont plus là et que j’éprouve comme vivants. On ne prie pas seulement pour soi-même. C’est une chaîne. Une dimension d’intimité avec un Dieu personnel, et un mystère.

Avez-vous reçu cette foi en héritage ?

Oui et non. J’ai grandi dans l’univers traditionnel d’un village pyrénéen. Ma mère allait à la messe, mon père assez souvent. Mais à l’époque, les hommes restaient au fond de l’église et discutaient entre eux pendant que le curé marmonnait des prières en latin. C’était l’Église telle qu’elle existait depuis le Moyen Âge : on n’analysait pas la liturgie, on y assistait, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Il a fallu attendre Vatican II pour que l’on comprenne enfin les textes. En plus, à la maison, on n’était pas cléricaux du tout. Plutôt le contraire. Mais dans le village il y avait les rites. Les garçons devaient servir la messe.

J’aimais, à 7 heures du matin, en coupant à travers les champs ou les prairies, à l’aube, rejoindre cette église totalement silencieuse et totalement déserte où il n’y avait que le vieux curé et les garçons, qui devaient l’assister. Quelque chose de profond s’y nouait, dont on ne parlait pas.

Plus tard, mon engagement intellectuel s’est enrichi grâce à un professeur exceptionnel, Jean Biès, qui avait fait sa thèse d’État sur la pensée hindouiste, qui était orthodoxe, et m’a ouvert à d’autres horizons philosophiques et spirituels. Et puis, il y a notre famille. À la maison, autour de ma femme, le sujet est très présent et suscite de grands débats, parfois vifs. Pour mes enfants, ces questions comptent beaucoup, la majorité d’entre eux sont engagés, d’autres très réticents. Je dis « réticents » mais au fond je ne sais pas trop, ça leur appartient. Et chacun a droit à son chemin, à sa manière, à son histoire avec ces réalités révélées ou mystérieuses.

Une rumeur est reprise parfois dans le monde politico-médiatique depuis des années selon laquelle la Vierge Marie vous aurait annoncé un jour que vous seriez président de la République… C’est vrai ?

Ce sont des infâmies. On devrait avoir honte de répéter de telles absurdités, offensantes et indécentes ! C’est Jean-Luc Mélenchon, entre autres, qui a lancé cela pour moquer mes convictions. Et lui ? Qui lui a rendu visite pour prédire son destin : Saint Trotski, Saint Staline ou Saint Chavez ?

Si quelqu’un insultait ou tournait en dérision un musulman ou un juif sur ses croyances personnelles en France, cela susciterait une levée de boucliers légitime. Et si on désignait les francs-maçons en moquant leurs rites. Mais lorsqu’il s’agit des catholiques, la dérision est générale, on s’autorise à bafouer et à piétiner ce qu’ils ont de plus précieux, dans l’indifférence ou la connivence générales. Or, je suis, comme Jules Ferry, pour le respect de toutes les convictions. D’un autre côté, c’est un juste retour des choses, comme le dit dans Don Juan : l’Église a tellement dominé les esprits, les structures et les mœurs pendant des siècles qu’elle en paie le prix historique aujourd’hui, et ce depuis la Révolution.

Mais vous avez dit souvent que vous ressentiez le destin ?

Je crois que chaque être humain a un destin.

Vous croyez toujours au vôtre ?

Bien sûr. J’ai un destin. Mais vous aussi en avez un. Et la jeune femme qui élève seule ses enfants dans une cité et qui n’a pas de sous et passe ses soirées à repasser pour s’en sortir. C’est un destin. J’ai toujours pensé que ma vocation me conduisait sur des chemins publics incertains et dangereux, mais que c’était un devoir. J’accepte les vicissitudes de ce voyage. Je n’ai jamais cru au hasard. Face aux vertiges de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, je me situe résolument du côté de Blaise Pascal.

Tenez, je vais vous montrer une vidéo. Vous savez ce qu’est cet entrelacs de vaisseaux, de fils vivants, de structures qui bougent, imbriquées vivantes ? Non ? C’est une cellule humaine. C’est la première fois qu’on a pu en filmer une au microscope électronique et la reconstituer de l’intérieur. Et vous savez combien il y en a dans notre corps de ce truc, vivant, programmé ? Pas un milliard, pas mille milliards, mais 30 000 milliards en moyenne. Certains croient que c’est le hasard. Moi ça m’est impossible. Je crois que tout ça a du sens ! Et, au fond, c’est peut-être en cela que je me distingue de beaucoup ; je crois que tout cela, le monde et notre vie, tout cela a du sens.

Dans l’affaire des abus survenus à l’institution Notre-Dame de Bétharram, près de Pau, le politique a-t-il été rattrapé par le chrétien ?

Le politique a surtout été attaqué par un parti, La France insoumise, qui a voulu instrumentaliser une tragédie humaine à des fins politiciennes. Les faits de brutalité et d’atteintes sexuelles qui se sont produits à Bétharram sont, pour les premiers, intolérables et, pour les autres, ignobles, criminels. Les victimes en sont marquées à jamais. J’ai passé ma vie publique en première ligne pour condamner la permissivité sexuelle envers les enfants et défendre leur protection, alors que des influences politiques puissantes soutenaient ces abjections.

Lorsque cette affaire a éclaté, LFI s’en est saisie pour tenter de me détruire politiquement en instillant le soupçon. J’ai apporté les preuves que je n’avais évidemment aucun lien avec ces faits inacceptables, que je ne connaissais aucun des protagonistes – sauf le juge –, alors que mes enfants avaient quitté cette institution voisine de notre village des décennies auparavant. Ces accusations étaient d’une totale déloyauté, mais terriblement efficaces, parce que, dans l’opinion, « il n’y a pas de fumée sans feu ! »

Considérez-vous que vous avez manifesté suffisamment de compassion envers les victimes ?

Les victimes vous répondraient, elles me le disent avec véhémence, qu’elles n’ont pas principalement besoin de compassion, elles ont besoin de justice.

Pensez-vous que cette affaire aurait été autant médiatisée si vous n’aviez pas été un catholique déclaré ?

Évidemment non. Et si je n’avais pas été Premier ministre non plus.

Pour conclure, quelle figure spirituelle parle le plus au monde d’aujourd’hui selon vous ?

Pour ma part, j’ai profondément aimé Jean-Paul II. Son visage et sa stature de pape polonais ont marqué ma vie de manière indélébile. C’était un homme selon mon cœur. J’appréciais également beaucoup le pape François. L’Église se doit d’être solidaire des plus démunis plutôt que de s’enfermer dans un discours purement conservateur ou frileux. Le nouveau pape est une personnalité intéressante. Léon XIV, ses premiers discours et son encyclique Magnifica Humanitas sont audacieux et prolongent ce chemin, comment dirais-je, de radicalité évangélique.

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