« Face à la crise de la natalité, refonder notre politique familiale pour aider le désir d’enfant à se concrétiser » par Anne Bergantz
La démographie française bascule, et avec elle notre pacte social. Dans ce billet d’humeur, Anne Bergantz appelle à repenser en profondeur la politique familiale pour lever les freins au premier enfant, simplifier les aides et redonner confiance aux jeunes générations.
En tant que vice-présidente de la mission d’information sur les causes et conséquences de la natalité, dont le rapport a été rendu public le 11 février 2026, Anne Bergantz a pris part à plusieurs dizaines d’auditions visant à identifier les raisons du recul des naissances en France, ainsi que des solutions concrètes qui pourraient être mises en place pour limiter l’ampleur de ce phénomène.
Au début de l’année 2026, un chiffre a été abondamment commenté : pour la première fois, le nombre de décès enregistrés en France au cours de l’année écoulée (651 000) a dépassé celui des naissances (645 000). Dans le même temps, l’indice conjoncturel de fécondité (ICF) s’établissait à 1,56 enfant par femme, son niveau le plus bas depuis la Première Guerre mondiale.
Comment expliquer ces chiffres, qui nous interpellent collectivement ? Certes, le choix d’avoir un enfant relève d’une décision intime propre à chaque couple. Mais celle-ci est inévitablement influencée par des facteurs économiques, sociaux et culturels propre à chaque époque. Par exemple, la hausse continue des prix de l’immobilier que nous observons depuis les années 2000 rend de plus en plus difficile l’accès à un logement propice à l’accueil d’un enfant. De même, l’âge de naissance du premier enfant se trouve retardé avec une entrée sur le marché du travail plus tardive. En outre, la perte de confiance en l’avenir à une époque où se multiplient les crises (politique, climatique, sanitaire, géopolitique…) peut également conduire à différer, voire à renoncer, à un projet d’enfant. Avoir un enfant est aussi une question de confiance dans l’avenir.
En réponse à ces dynamiques contemporaines, nous devons réinventer une politique familiale ambitieuse, adaptée aux réalités du XXIe siècle. Il ne s’agit pas de rétablir une politique nataliste héritée du passé - qui serait culpabilisante pour les jeunes - mais plutôt de soutenir les parents dans leur désir d’enfant et dans l’exercice de leur parentalité. Et ce, afin de créer les conditions dans lesquelles les enfants peuvent grandir épanouis.
Pour y parvenir, nous devons donc nous doter d’une politique familiale claire, dans laquelle chaque famille sait ce à quoi elle a le droit. Or, depuis la création de la branche Famille de la Sécurité sociale, nous avons accumulé des dizaines de prestations différentes (allocations familiales, complément familial, allocation de rentrée scolaire, prime de naissance...) possédant chacune leurs propres critères d’accès (selon les revenus des parents, l’âge de l’enfant, son rang dans la fratrie, la composition du foyer…). Cette complexité nuit à la lisibilité du système et affaiblit la portée de la solidarité nationale. Il convient donc de regrouper certaines aides et de distinguer nettement ce qui relève de la politique familiale – qui doit reposer sur une logique universelle – et ce qui ressort de la politique sociale, fondée sur la redistribution.
C’est dans cet esprit que j’ai porté une proposition de loi, adoptée à l’unanimité en commission des affaires sociales le 19 février 2025, visant à simplifier et à réorienter notre politique familiale vers le premier enfant. Ce texte propose d’établir des allocations familiales pleinement universelles, sans modulation liée aux revenus des parents, ni à l’âge de l’enfant, ni à sa place dans la fratrie, afin que chaque enfant ouvre droit aux mêmes prestations. Elle appelle aussi à ouvrir le bénéfice des allocations familiales dès le premier enfant, et non à partir du second comme c’est le cas aujourd’hui. Car si, tout au long des Trente Glorieuses, on considérait que le premier enfant « venait tout seul » et que l’effort public devait porter sur les suivants, il est clair qu’à notre époque, les obstacles se concentrent à la naissance du premier enfant. De plus, près de 4 millions de familles se composent désormais d’un seul enfant et sont actuellement exclues de toute allocation.
Notre politique familiale doit aussi être actualisée dans le champ socio-fiscal. Ainsi, le quotient familial accorde une demi-part fiscale pour chacun des deux premiers enfants, puis une part entière à partir du troisième, ce qui valorise davantage les familles nombreuses. Le cumul des prestations sociales et des avantages fiscaux aboutit ainsi à une courbe en « U » : les ménages les plus modestes et les plus aisés sont, proportionnellement, les mieux accompagnés, tandis que les classes moyennes supportent l’essentiel de l’effort. Un rééquilibrage s’impose, et l’universalité constitue, là encore, un principe structurant.
Autre dimension essentielle de notre réflexion : la conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle, qui constitue une attente majeure des familles. Celle-ci suppose des congés parentaux accessibles, suffisamment rémunérés, d’une durée adaptée et réellement partageables entre les deux parents. L’instauration, à compter de juillet 2026, d’un congé supplémentaire de naissance indemnisé à 70 % du salaire net le premier mois et à 60 % le second, en complément des congés existants, représente une avancée qu’il faut saluer.
L’aspiration des pères comme des mères à disposer d’un temps de présence plus long auprès de leur enfant dans ses premiers mois est en effet de plus en plus affirmée, et les travaux consacrés aux « 1000 premiers jours » menés par Boris Cyrulnik ont souligné l’importance décisive de cette période pour le développement de l’enfant. Il est à souligner que les femmes sont aujourd’hui plus diplômées que les hommes et ne veulent plus supporter seules le coût de la maternité, il faut donc permettre, sans contraindre, un partage plus égalitaire des congés à l’instar des pays nordiques. Ici aussi il y a un enjeu de simplification de notre modèle puisque nous ne comptons pas moins de cinq congés différents (congé maternité, le congé paternité, le congé de naissance, le nouveau congé supplémentaire de naissance et le congé parental d’éducation). Les entreprises ont ici rôle essentiel à jouer, certaines ayant déjà pris l’initiative de proposer des dispositifs plus favorables que le minimum légal.
Par ailleurs, la question du logement demeure un frein majeur à la constitution ou à l’agrandissement des familles. On estime que ces 25 dernières années, un jeune couple a perdu entre 20 et 30 mètres carrés de pouvoir d’achat immobilier dans les grandes villes, soit l’équivalent de deux chambres ! Il convient donc de faire des familles actives une priorité de la politique du logement, notamment en favorisant l’accession à la résidence principale et en réexaminant les modalités de transmission du capital et patrimoine afin d’encourager les transferts vers les plus jeunes générations par une fiscalité plus incitative.
Enfin, si les causes de la baisse de la natalité sont principalement d’ordre socio-économique, les difficultés liées à la fertilité représentent un drame pour les couples concernés. Une meilleure information sur la préservation de la fertilité doit être diffusée dès le jeune âge adulte (à partir de 25 ans) et les délais d’accès à la procréation médicalement assistée doivent être réduits afin que les femmes et les couples puissent bénéficier, sur le territoire national, d’un accompagnement à la hauteur de leurs attentes.
La baisse de la natalité impose donc de redonner toute sa place à la famille dans notre pacte républicain et d’adapter nos politiques publiques aux nouvelles attentes des familles. Nous disposons de leviers pour agir : pas nécessairement pour inverser la courbe des naissances, car cet objectif demeure improbable, mais au moins pour permettre aux familles qui le souhaitent de concrétiser leur projet parental.
Celle-ci constitue enfin un défi majeur pour le pacte social. Elle nous impose en effet d’anticiper dès à présent les effets du vieillissement de la population, et en particulier sur la solidarité entre les générations. Il en va notamment de l'avenir de notre régime de retraites, qui voit le rapport entre cotisants et bénéficiaires se dégrader inexorablement avec l'évolution de la démographie.
Plus largement, c'est l’ensemble de notre système de Sécurité sociale, reposant très majoritairement sur les travailleurs, qui se trouve fragilisé ces tendances de fond. Une réflexion urgente doit donc être menée quant au financement de notre modèle social : nous avons le devoir d’engager ce débat dès aujourd’hui, par responsabilité envers les jeunes générations, qui en assumeront durablement les conséquences.
Anne Bergantz, députée des Yvelines