Témoignages de nos élus après les violences du 17 octobre 2026
Nous avons interrogés deux de nos élus démocrates, particulièrement touchés par les violences survenues lors de la manifestation du 17 octobre dernier : Alexandra Leuliette, adjointe au maire de Toulouse chargé du commerce, et Antoine Jumel, conseiller du 10e arrondissement de Paris.
• Pouvez-vous nous raconter les événements de ce samedi 17 octobre sur votre territoire ? Comment les avez-vous vécus, en tant que citoyen(ne) et élu(e) local ?
Alexandra Leuliette : À Toulouse, c'est principalement l'hypercentre qui a concentré les violences, les dégradations et les pillages de samedi. C'est précisément le territoire dont je suis maire de quartier, et je suis également adjointe au maire chargée du commerce, de l'artisanat et de la vie économique.
Voir ces rues et ces places, qui sont notre cadre de vie quotidien, devenir le théâtre de scènes de chaos, parfois proches de la guérilla urbaine, a été un véritable choc.
Mais ce sont surtout les témoignages reçus depuis qui m'ont marquée. Une habitante m'a notamment raconté la peur vécue avec son mari et leurs enfants, alors que des poubelles étaient incendiées au pied de leur immeuble, avec la crainte que les flammes gagnent leur habitation. « On a eu très très peur », m'a-t-elle écrit. Ces quelques mots en disent davantage que bien des images.
Comme citoyenne, j'ai ressenti de la colère et de la tristesse. Comme élue, j'ai surtout ressenti une responsabilité : celle d'être présente, d'écouter et de contribuer, à ma place, à ce que chacun puisse retrouver confiance.
Antoine Jumel : Un véritable tsunami de violence s’est abattu sur Paris ce samedi 17 octobre, particulièrement dans le 10e arrondissement, où je suis élu et qui, une fois encore, a été le réceptacle de tous les déchaînements. Des commerces ont été pillés, incendiés, des riverains agressés et jusqu’à notre mairie, symbole de la République, qui a été prise d’assaut.
Dès le lendemain matin, dimanche, je suis allé à la rencontre de mes commerçants sinistrés, notamment rue de Beaurepaire, aux abords de République et sur le boulevard de Magenta, cet axe essentiel qui dessert notamment les gares du Nord et de l’Est. Je pense à Dalida, la patronne d’Urban Bakery, un commerce très attendu qui avait ouvert quinze jours auparavant à deux pas de République : sa boutique a été entièrement détruite et elle a dû faire appel à une société de sécurité privée pour empêcher de nouveaux pillages. Je pense à Aline, la patronne de La Barrique, dont les images de l’agression et du restaurant dévasté ont circulé bien au-delà de nos frontières : son établissement a été calciné, elle a été violemment frappée et a passé la nuit à l’hôpital pour se faire recoudre la tête, avant de revenir dès le lendemain protéger ce qui restait de son établissement. Pendant qu’elle me racontait son histoire, des individus rôdaient encore autour des décombres, tels des vautours, pour tenter de voler ce qui pouvait encore l’être. Je pense également à Hassan, commerçant en téléphonie sur le boulevard de Magenta, qui a lui aussi tout perdu : derrière chaque vitrine détruite, ce sont des années de travail, des sacrifices et parfois toute une vie qui s’effondrent.
Et cette violence, je l’ai aussi vécue personnellement. Ce samedi, j’organisais à la mairie du 10e, avec l’association Inclusion Solidaire, un défilé de mode caritatif contre le cancer du sein. Quel contraste terrible avec ceux qui, au même moment, étaient venus dans nos rues pour piller, voler et s’attaquer à nos institutions républicaines ! Vers 17 heures, alors que nous terminions notre événement par un moment convivial au rez-de-chaussée, les forces de l’ordre nous ont demandé de ne laisser sortir personne : à l’extérieur, les affrontements faisaient rage, des pavés étaient lancés et des incendies s’étaient déclarés aux abords de la mairie. Il faut s’imaginer la scène… Nous étions près de 300 personnes plongées dans le noir, certaines en pleurs, d’autres tétanisées, entendant les coups donnés aux portes de la mairie et redoutant que les assaillants parviennent jusqu’à elles. Nous avons passé près de quatre heures confinés avant d’être évacués hors de la mairie grâce à l’intervention décisive des forces de l’ordre.
• Les images du week-end ont choqué toute la France et à l’international. Quelles mesures doivent être prises dès maintenant pour accompagner les victimes et contre les casseurs ?
Antoine Jumel : Je crois que la première chose est de parvenir à un constat commun : nous assistons à une répétition de violences qui ne peut plus être considérée comme une fatalité. Nous pouvons avoir tous les désaccords du monde, mais nous devons au moins partager une conviction : ceux qui pillent nos commerces, agressent nos concitoyens et attaquent nos institutions s’en prennent à la France elle-même.
La condamnation de ces casseurs doit être unanime, sans ambiguïté ni complaisance.
Ensuite, il faut une réponse sécuritaire à la hauteur de ce que nous venons de vivre. Il y a urgence à faire preuve d’anticipation et se préparer à l'éventualité de nouveaux débordements dans les jours et les semaines à venir. Pour moi, plusieurs leviers peuvent être mobilisés. Je pense notamment à une augmentation significative des effectifs de police et de gendarmerie déployés à Paris, mais aussi dans les grandes villes qui ont été durement touchées, comme Marseille, Lyon ou Limoges. Je pense aussi, au renforcement du renseignement territorial, pour mieux identifier les groupes susceptibles de commettre des violences, multiplier les contrôles ciblés dans le respect du cadre légal et assurer une présence suffisamment importante pour protéger simultanément les commerces, les habitants et les bâtiments publics.
Enfin, il faut une réponse judiciaire rapide et effective. Les auteurs des pillages, des agressions et des destructions doivent être identifiés, interpellés et poursuivis. Lorsque les conditions sont réunies, la comparution immédiate doit permettre de juger rapidement les faits les plus clairement établis. Et je veux rappeler un principe élémentaire que les commerçants m'ont exprimé avec force : ce sont les casseurs qui doivent répondre financièrement des dommages qu'ils ont causés. Il est insupportable que ceux qui travaillent, entreprennent, font vivre nos quartiers, aime la France et respectent notre République soient les premiers à subir les conséquences de ces destructions.
Alexandra Leuliette : La première exigence est celle de la justice. Les auteurs de violences, de dégradations et de pillages doivent être identifiés et répondre de leurs actes. Mais la justice, c'est aussi prendre en considération toutes les victimes, y compris celles dont les préjudices sont moins visibles.
À Toulouse, le premier bilan de la collectivité fait déjà état de 675 000 euros de dégâts sur l'espace public et les équipements de transport. Ce sont autant de ressources collectives qui devront être consacrées à réparer plutôt qu'à améliorer notre cadre de vie.
À cela s'ajoutent les pertes économiques des professionnels, mais aussi les conséquences psychologiques pour les habitants. Et tous ne disposent pas des mêmes moyens pour surmonter une telle épreuve. L'accompagnement doit donc être concret, rapide et adapté à la diversité des situations.
L'État a annoncé un fonds spécifique de soutien aux entreprises touchées. Il faudra veiller à ce que les dispositifs soient accessibles et que les victimes puissent être orientées efficacement dans leurs démarches.
Enfin, la réponse sécuritaire, aussi indispensable soit-elle, ne peut constituer à elle seule une réponse aux fractures sociales qui s'expriment. Il faut à la fois garantir l'ordre républicain, protéger les libertés et entendre les préoccupations de fond. Ces exigences ne s'opposent pas.
• Élu(e) à la mairie de votre commune, quelles sont les actions que vous pouvez mettre en place, notamment auprès des commerçants touchés par les casses et pillages ?
Alexandra Leuliette : Notre rôle, à l'échelle locale, est d'être présents, de faire remonter les difficultés et de mobiliser les bons interlocuteurs. C'est ce que nous faisons avec les services de la Ville et de la Métropole, les fédérations de commerçants et les chambres consulaires. Un commerçant du centre-ville m'a notamment expliqué n'avoir subi aucune dégradation, mais avoir perdu une journée entière d'activité faute de clients. Des étudiants qu'il emploie habituellement en extra n'ont pas pu travailler. Voilà une conséquence très concrète, qui rappelle qu'une violence économique peut aussi toucher ceux dont aucune vitrine n'a été brisée.
J'ai d'ailleurs été frappée par l'émotion et la solidarité suscitées par les attaques contre nos commerces. Elles témoignent de l'attachement des Français à ces lieux qui sont bien davantage que des points de vente : ils créent du lien social, rendent des services et donnent vie à nos quartiers.
Je veux enfin saluer l'engagement remarquable des agents de nos collectivités : ceux qui ont préparé les espaces publics en amont, nettoyé les rues, effacé les tags et qui poursuivent les réparations.
Les témoignages de reconnaissance des commerçants et des riverains ont été unanimes. Cette mobilisation rappelle la valeur fondamentale de nos services publics de proximité, particulièrement dans les moments de crise.
Antoine Jumel : De ces échanges que j’ai eu ce week-end sur le terrain, j'ai retenu trois urgences très concrètes.
- La première, c'est la sécurisation des établissements. Pour ceux dont les vitrines ont été éventrées, il faut pouvoir fermer les accès, remplacer les devantures et empêcher que de nouveaux pillages se produisent.
- La deuxième urgence, c'est l'indemnisation. Les assurances doivent jouer pleinement leur rôle, avec des procédures claires, des interlocuteurs identifiés et des délais de traitement aussi courts que possible.
- La troisième urgence, c'est la réouverture. Beaucoup de commerçants veulent reprendre leur activité le plus rapidement possible, et il faut les y aider. Parce qu'un commerce qui reste fermé plusieurs semaines, ce n'est pas seulement une perte de chiffre d'affaires : c'est une clientèle qui s'éloigne, des salariés qui s'inquiètent et tout un quartier qui perd une partie de sa vitalité.
Je veux surtout que nous gardions à l'esprit une chose : les commerçants du 10e ne demandent pas qu'on les plaigne. Ils demandent à pouvoir travailler, rouvrir leurs portes et retrouver une vie normale. Notre rôle, comme élus, est de leur donner les moyens de le faire, et de ne pas les abandonner une fois l'émotion retombée.
• Comment distinguer clairement la mobilisation légitime des manifestants pacifiques des actes de violence et de pillage ?
Antoine Jumel : Il faut être très clair : manifester est un droit fondamental, casser est un délit. Avoir des idées, défendre des convictions et vouloir faire avancer la République est une chose ; chercher à la détruire en est une autre. Ceux qui pillent nos commerces, agressent nos concitoyens et s'attaquent à nos institutions se comportent en ennemis de la République. Leurs actes doivent être condamnés unanimement par toutes les forces politiques, sans ambiguïté ni complaisance.
Je crois d'ailleurs que ces violences révèlent une contradiction profonde : comment prétendre défendre l'avenir d'un pays lorsque l'on s'emploie à le détruire ?
Nous devons défendre avec la même détermination la liberté de manifester et le droit de nos concitoyens à vivre en sécurité. Car si la première est une liberté fondamentale, le second l'est tout autant, et nous ne devons jamais accepter que l'un s'exerce au détriment de l'autre.
Alexandra Leuliette : Le droit de manifester est une liberté fondamentale, et l'expression des désaccords est indispensable à la vitalité de notre démocratie. Il faut aussi entendre ce que révèlent ces mobilisations. Au-delà de la vie chère, il y a des interrogations profondes sur la justice sociale, l'accès aux services publics, les perspectives offertes aux jeunes générations et, plus largement, la confiance dans notre modèle de société.
Je pense particulièrement à cette jeunesse qui s'engage, qui refuse l'indifférence et qui veut peser sur les choix qui dessineront son avenir. Je pense aussi aux syndicats, aux associations et aux corps intermédiaires, qui doivent pouvoir jouer pleinement leur rôle dans l'expression des revendications et la construction du dialogue social.
Cette jeunesse et ces manifestants pacifiques ont aussi le droit de ne pas voir leur mobilisation confisquée par ceux qui choisissent la violence.
Car aucune cause, aussi légitime soit-elle, ne justifie de piller, de détruire ou de mettre des vies en danger. Il y a même un paradoxe particulièrement cruel à voir des mobilisations contre la vie chère déboucher sur des violences dont les premières conséquences économiques frappent aussi des travailleurs, des salariés et des familles.
Nous devons refuser cette opposition stérile entre l'écoute des colères sociales et l'exigence de sécurité. Une démocratie digne de ce nom doit être capable de garantir les deux. Et je crois profondément que notre responsabilité politique est de ne laisser ni les violences effacer les revendications légitimes, ni les revendications servir d'excuse aux violences.
• Quelles leçons tirez-vous de ce week-end pour votre action d'élu(e) local ?
Alexandra Leuliette : Ces événements me confortent dans une conviction :
C'est dans les moments de crise que notre mandat d'élu local prend tout son sens.
Être élue, ce n'est pas prétendre avoir réponse à tout. C'est connaître son territoire, être accessible, écouter, faire le lien et agir à la mesure de ses responsabilités. Depuis lundi, les rencontres avec les habitants et les commerçants me le rappellent chaque jour.
Je retiens aussi que nous devons absolument refuser de laisser la peur redéfinir durablement notre rapport à la ville. Les violences de samedi ont été graves, mais elles ne doivent pas devenir l'unique image de Toulouse. Et je crois que la solidarité exprimée ces derniers jours, l'engagement des agents publics, la mobilisation des acteurs économiques et l'attachement des habitants à leur quartier nous rappellent combien ce lien collectif est précieux. Une ville vivante ne se résume ni à ses commerces, ni à ses monuments, ni à ses espaces publics. Elle existe d'abord par les femmes et les hommes qui l'habitent, y travaillent et la font vivre ensemble.
Ce week-end a été une épreuve. Il ne doit pas définir l'avenir de nos villes. À nous de continuer à en faire des lieux de liberté, de solidarité et de vie partagée.
Antoine Jumel : Je crois profondément qu'un élu doit être le trait d'union entre les citoyens et la décision politique. Mais pour représenter les habitants, il faut d'abord partager leur réalité, comprendre ce qu'ils vivent et être présent lorsque tout vacille.
Ce samedi, je n'étais pas seulement un élu confronté aux violences dans son arrondissement : j'étais aussi un citoyen, confiné pendant quatre heures dans sa mairie, qui a connu la peur et l'incertitude comme tant d'autres habitants. Nous avons eu en commun notre fragilité, notre peine puis notre colère. Demain, nous devons avoir en commun notre unité, notre solidarité et notre détermination à nous relever pour aller de l’avant.
Dans le 10ème arrondissement de paris, mon devoir est de rester à leurs côtés, de porter leur voix et de faire en sorte que cette épreuve ne nous laisse pas seulement des blessures, mais des solution et une volonté collective de reconstruire et d'avancer.