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Témoignage de Marie-Eve Tayot, adjointe au maire de Limoges, sur les événements du 17 octobre

Mairie Limoges
(© ©S. Lariviere SDIS 87 via la page Facebook du SDIS 87)

Face à la mairie de Limoges en flammes, le 17 octobre, Marie-Eve Tayot, adjointe au maire, a assisté, impuissante, à la destruction d'un lieu qui incarne la démocratie au quotidien. Elle revient sur cette journée qui l'a profondément marquée, les réponses à apporter aux violences et la nécessité de faire vivre nos valeurs républicaines.

Pouvez-vous nous raconter les événements de ce samedi 17 octobre sur votre territoire, et notamment l'incendie de la mairie de Limoges qui a marqué toute la France ? Comment les avez-vous vécus, en tant que citoyenne et élue locale ?

Ce samedi-là, vers 16 heures, j'étais simplement sortie en ville acheter du pain et du fromage. Une journée ordinaire, en somme. Et puis, sur la place Saint-Michel, j'ai croisé des groupes de jeunes, pour beaucoup issus des quartiers prioritaires, qui s'affrontaient entre eux. Les commerçants, inquiets, commençaient à baisser leurs rideaux. On sentait la peur s'installer. J'ai essayé de parler à ces jeunes, de les raisonner. En vain. J'ai alors appelé un collègue adjoint au maire, pensant qu'il était d'astreinte. Ce n'était pas le cas, mais il m'a appris que les manifestants se dirigeaient vers la mairie. J'ai décidé de m'y rendre à mon tour.

Et là, j'ai découvert une foule de manifestants, beaucoup masqués, vêtus de noir, scandant « ACAB ». Ils voulaient en découdre. Ils ont utilisé du mobilier urbain et des matériaux de chantier comme béliers pour forcer l'entrée de l'Hôtel de ville.

J'étais juste en face, un peu en hauteur. Je criais, je pleurais. Je leur demandais : « Mais pourquoi ? Pourquoi voulez-vous incendier notre maison commune ? » Des manifestants plus âgés, brandissant des drapeaux noirs, m'ont répondu que c'était une bonne chose.

Je filmais la scène, presque incrédule. Je leur disais que ce qu'ils faisaient était criminel, qu'ils ne mesuraient pas la chance de vivre dans une démocratie, qu'ils ne savaient sans doute pas ce que signifie vivre sous une dictature. J'ai partagé les vidéos sur le groupe WhatsApp de la majorité municipale. Pendant ce temps, le feu gagnait du terrain. Le sapin, les voitures… Tout s'embrasait. Le cabinet m'a appelée pour me demander de me mettre à l'abri.

Je n'oublierai jamais cette scène. L'odeur du brûlé, les flammes, et cette foule qui chantait la Marseillaise en applaudissant devant notre mairie en feu. Ce contraste m'a profondément bouleversée.

 

Ce qui me peine aujourd'hui, au fond, ce n'est pas seulement l'élue que je suis. C'est la citoyenne. C'est la Limougeaude. Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi n'avons-nous pas réussi à empêcher cela ? Qu'est-ce qui a pu faire croire à ces individus qu'en incendiant une mairie, ils allaient soulager leurs difficultés ou réparer leurs blessures ?

Une mairie, ce n'est pas seulement des pierres, des bureaux ou un symbole de l'autorité. C'est la maison de tous, y compris de ceux qui la contestent. C'est là que l'on célèbre les mariages, que l'on déclare les naissances, que l'on fait vivre la démocratie au quotidien.

Ce soir-là, j'ai eu le sentiment que quelque chose de notre lien commun partait en fumée. Et cela fait terriblement mal.

 

Qu'attendez-vous des autorités contre les auteurs de ce feu ?

De la fermeté. Une fermeté juste, mais sans faiblesse.

Je fais confiance à la police et à la justice. Les auteurs de ces actes doivent répondre de ce qu'ils ont fait. La Ville a porté plainte. L'enquête avance et deux personnes présentées comme issues de la mouvance de l'ultragauche ont déjà été interpellées. Il appartient désormais à la justice d'établir les responsabilités, et nous veillerons à ce que les responsables rendent des comptes, y compris sur le plan civil et financier.

Mais je ne vous cacherai pas mon inquiétude. Nos forces de l'ordre sont épuisées. Les effectifs de la police nationale et municipale sont insuffisants face à de telles violences. Le 24 octobre encore, nous avons retrouvé dans les rues des scènes de tension et des individus venus pour en découdre. Je vois une radicalisation qui me fait peur. Peur qu'un jour, au-delà des bâtiments et des biens détruits, nous ayons à pleurer des vies humaines.

La fermeté est nécessaire, mais elle ne suffira pas à elle seule à réparer ce qui se fracture dans notre société. Il faudra aussi retrouver le chemin du dialogue, de la responsabilité et du respect de l'autre. Ce sera sans doute le plus difficile.

 

Comment la reconstruction du bâtiment va-t-elle se dérouler ?

Nous avons reçu vendredi dernier la visite du Premier ministre, Sébastien Lecornu, et de plusieurs ministres. L'État a pris des engagements importants, avec un objectif auquel je tiens particulièrement : zéro euro à la charge des contribuables limougeauds.

Concrètement :

  • L'État prendra intégralement en charge les travaux d'urgence de sécurisation de l'Hôtel de ville, ainsi que les études et diagnostics. Les premières interventions — déblaiement, nettoyage, échafaudages, étayage, mise hors d'eau et hors d'air — débutent cette semaine et se poursuivront jusqu'à la mi-janvier 2027.
  • L'Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la Culture (OPPIC) accompagnera la reconstruction. Les études permettront d'en préciser le coût d'ici la fin du premier trimestre 2027.
  • Le classement de l'ensemble de la partie ancienne de l'édifice au titre des monuments historiques sera proposé lors du prochain Conseil municipal. Il permettrait une prise en charge des travaux par l'État à hauteur de 80 %.
  • Le solde serait couvert par les dons, avec une défiscalisation à hauteur de 75 % grâce à un amendement « Limoges » qui sera porté dans le prochain projet de loi de finances.

Mais au-delà des financements et des travaux, je voudrais dire un mot de celles et ceux qui font vivre cette maison au quotidien : les agents de la Ville de Limoges. Je suis profondément fière d'eux. Malgré le choc, malgré la tristesse et les difficultés matérielles, ils ont su s'adapter, se réorganiser et continuer à assurer le service public. Il y a quelque chose de très beau dans cette capacité à se relever et à continuer de servir les autres.

Reconstruire notre mairie prendra du temps. Mais je veux croire que nous reconstruirons aussi, pierre après pierre, un peu de cette confiance collective qui nous manque tant aujourd'hui.

 

Quelles mesures, selon vous, doivent être mises en place pour permettre les manifestations sans débordements ?

J'ai beaucoup manifesté dans ma vie. Et je reste profondément attachée au droit de manifester. C'est une liberté fondamentale, une richesse de notre démocratie. Dieu merci, nous pouvons encore exprimer nos désaccords dans la rue. 

Mais aujourd'hui, nous sommes confrontés à des réalités très différentes. Il y a celles et ceux qui manifestent pour défendre des convictions, des revendications légitimes, parfois une colère ou une souffrance réelle. Il y a ceux qui profitent des cortèges pour casser, piller et semer le désordre. Et puis il y a les groupes organisés, notamment les black blocs, qui pratiquent une véritable guérilla urbaine. Comment démêler tout cela ? Comment protéger la liberté des uns face à la violence des autres ? Je n'ai pas de réponse miracle. Et je me méfie de ceux qui prétendent en avoir.

Nos forces de l'ordre sont à bout. Elles ne pourront pas éternellement tenir dans ces conditions. Faut-il multiplier les effectifs ? Sans doute faut-il renforcer les moyens, mais je ne suis pas certaine que cela suffise.

Ce que je redoute par-dessus tout, c'est le drame humain. Qu'un manifestant, un policier, un passant, un commerçant perde la vie. Et qu'alors nous nous demandions, une fois de plus, comment nous avons pu en arriver là.

Nous devons absolument préserver le droit de manifester sans jamais accepter que la violence devienne un mode d'expression ordinaire. 

 

C'est un équilibre difficile, mais nous n'avons pas le droit d'y renoncer.

 

Quelles leçons tirez-vous de ces événements pour votre action d'élue locale ?

En toute humilité, je crois que nous entrons dans une période difficile. Un véritable chemin de croix, peut-être. Ces événements m'ont profondément marquée. Ils m'ont rappelé à quel point notre démocratie est précieuse, mais aussi fragile. On croit parfois que les valeurs de la République vont de soi, qu'elles sont définitivement acquises. Elles ne le sont jamais.

Être élue locale, c'est être au plus près des gens, de leurs difficultés, de leurs colères, de leurs espérances aussi. C'est parfois recevoir de plein fouet les fractures de notre société, sans toujours avoir les moyens de les réparer.

Je ne veux pas céder à la colère, même si elle existe. Je ne veux pas non plus céder au découragement, même si, ce soir-là, devant notre mairie en flammes, j'ai ressenti une immense tristesse et une forme d'impuissance.

 

Je crois qu'il va falloir tenir. Tenir bon sur nos valeurs républicaines, sur la laïcité, sur le respect de la loi, sur la fraternité. Et surtout ne pas renoncer à croire en l'humain, même lorsque certains de ses actes nous désespèrent.

Une mairie se reconstruit avec des pierres. Une République tient debout grâce aux femmes et aux hommes qui continuent d'y croire. Et malgré la douleur, je veux être de ceux-là.

 

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