Sarah El Haïry : « La protection de l’enfance va devenir le critère de réputation des marques »
Haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry invite dans Stratégies les entreprises et les plateformes à concevoir leurs produits de façon protectrice pour les enfants, « by design », et à inspirer confiance aux parents pour être plus compétitives.
Médiamétrie a dévoilé que les 11-14 ans passaient 1 h 47 par jour sur les réseaux sociaux et les messageries. Considérez-vous, comme l’Anses, que ces écrans nuisent gravement à la santé des ados ?
SARAH EL HAÏRY. Parfois huit heures pour certains. On sait que l’usage et l’exposition aux écrans ont des conséquences sur la santé physique et mentale : sur la qualité du sommeil, le neurodéveloppement, l’obésité liée à la sédentarité.
Le numérique est pluriel mais le premier équipement d’un smartphone arrive dès 8 ans. Tout dépend ensuite des usages : si on regarde un film en famille, ce n’est pas dramatique. La question est : à quel âge et pour quoi faire ?
Dans l’échelle des risques pour les adolescents, qu’est-ce qui est le plus important ? Le cyberharcèlement, l’exposition aux contenus violents ou la captation de l’attention ?
Je suis convaincue que la captation de l’attention est un problème massif. Les algorithmes sont construits dessus. Cela crée de vraies fragilités en termes d’addiction. L’OMS reconnaît par exemple des risques sur le jeu vidéo. Cette économie de l’attention provoque des externalités négatives. Le cyberharcèlement est l’acte d’une personne alors que l’absence de modération sur des contenus radicaux ou violents va créer de l’engagement.
Je suis très geek, mais à chaque âge sa protection et son contenu.
TikTok a aujourd’hui des procédures judiciaires en cours, Grok est visé par une enquête européenne pour des fonctionnalités IA. Mais, en contre-exemple, il y a le réseau social de Lego ou YouTube Kids qui sont des plateformes « child safe by design » [sûres pour les enfants dès leur conception].
Pensé pour les enfants donc protecteur ?
Il faut faire attention car la pédocriminalité cible là où sont présents les enfants. Je pense à un jeu vidéo comme Roblox, pour lequel j’ai saisi la commissaire européenne. Les parents sont parfois moins vigilants qu’avec un réseau social car ils ne connaissent pas ces jeux vidéo.
Il y a aussi le langage des émojis : l’aubergine, la pizza chez les pédophiles, le cœur jaune qui signifie le mouvement masculiniste que l’on a pu voir dans la série Adolescence. Les parents ne voient pas de mots mais il y a une sorte de deuxième langue qui se développe avec ses propres codes.
On protège les enfants avec de la régulation. L’interdiction avant 15 ans n’est pas une punition. C’est une obligation qu’on pose aux plateformes car elles n’ont pas modéré.
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Le baromètre Ifop de la Fondation de l’enfance montre les usages des parents. L’écran est proposé aux enfants quand il pleut, en télétravail, ou en récompense possible. C’est un peu comme la télé avant. Est-ce si grave ?
La télévision est soumise à des programmations, des contrôles de l’Arcom, et il n’y a pas d’interaction. Avec, en outre, une réglementation très lourde concernant les enfants. La tablette ou le smartphone vont amener à pousser du contenu.
Un enfant sur deux exposés à la pornographie l’a été sans le vouloir.
Les marques doivent comprendre qu’elles vont avoir un avantage compétitif si elles arrivent à être dans la protection des enfants. Le nouveau KPI pour les entreprises sera la confiance des parents. Shein, à la suite du scandale des poupées à caractère pédopornographique, a perdu 45 % de son CA. La protection des enfants et des adolescents sera fondamentale.
Et Grok a montré que la protection de l’enfance n’est pas gagnée face à une IA qui peut afficher des mineurs dénudés.
C’est la plus abjecte. Quand X a vu que cela tombait sous le coup de la loi, il a gardé ce « privilège » illégal pour les services premium. Cela montre bien les enjeux financiers. Parallèlement, ChatGPT refuse de créer une image à partir du visage d’un enfant.
Le « child safe by design », le fait de savoir si ça a été conçu de façon protectrice pour les enfants, sera l’élément de confiance demain. Ce sera un facteur de compétitivité de pour des marques et des plateformes.
Vous voulez mettre la protection de l’enfance au cœur du business ?
Avant, c’était vu surtout comme un coût, pas comme le cœur de cible. Mais il y a aujourd’hui un boom des solutions et sans doute de nouveaux métiers comme le/la responsable impact enfance.
La protection de l’enfance va devenir le nouveau critère de réputation des marques. Plus personne n’acceptera de consommer des complices de la mise en danger de la santé des enfants.
La solution est-elle dans l’alternative aux écrans ou dans les écrans eux-mêmes ?
Les deux. À 8 ans, un enfant sur deux a un smartphone et entre 8 et 15 ans, cela monte à 80 %. Il y a encore trop de regards désapprobateurs alors qu’il faut créer des environnements favorables comme dans les restos, les hôtels, les gares. L’enfant peut être aussi une clientèle cible.
En même temps, il faut de la régulation par le contrôle parental. Et ils sont le reflet de nos propres usages… Les spécialistes du neurodéveloppement nous montrent que si l’interaction entre l’adulte et l’enfant est toujours brouillée par le smartphone, cela peut dégrader chez l’enfant son estime de lui.
Au Haut-commissariat à l’enfance, nous avons créé la collection « Les Clés de l’enfance » et un label « Le Choix des familles » pour les établissements « kids friendly » [accueillant les enfants].
Les messageries ne sont pas concernées par le projet de loi ?
Aujourd’hui, 45 % des enfants qui ont été harcelés sur une messagerie l’ont été sur celle de la classe. Les vlops (very large online platforms) avec la fonctionnalité messagerie tombent sous le coup de la loi. Je plaide pour y intégrer les plateformes de jeux vidéo avec messagerie. La messagerie personnelle est préservée mais se pose la question des canaux de diffusion ouverts où l'on voit parfois des vagues de cyberharcèlement.
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