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François Bayrou : « Je dis aux jeunes que c'est contre eux que le piège est dressĂ©, le piège de la dette, de l'extrĂ©misme et de la haine entre Français.  Â»

François Bayrou - juin 2026

Retrouvez ci-dessous l'entretien accordĂ© par François Bayrou Ă  l'hebdomadaire Le Point Ă  l'occasion de la sortie prochaine de son livre Alerte sur la France qui vient, le 18 juin 2026.

PROPOS RECUEILLIS PAR HADRIEN BRACHET ET NATHALIE SCHUCK

👉Lire l'entretien sur le site du Point 

Le Point : Â« Il n’y a qu’une question : s’arrĂŞter ou repartir », Ă©crivez-vous. Ce livre, c’est votre testament politique ou… une dĂ©claration de candidature ?

François Bayrou : Je le dis d’emblĂ©e : je ne suis pas candidat Ă  la prĂ©sidentielle. Et cela me donne une libertĂ© singulière pour parler aux Français de l’essentiel. Ce n’est pas Ă  moi, c’est Ă  eux que je pense. Ce livre parle de ce qui est en train de nous arriver, c’est un livre d’urgence, d’alerte, pour que notre pays mesure la catastrophe qui est en train de s’abattre sur nous. 

Arrêtons les jeux stériles, ouvrons les yeux ! Comprenons ce qui se passe et qui n’est jamais expliqué, la submersion par la dette, l’appauvrissement du pays et la guerre des générations, fruits d’une dérive de presque cinquante ans. Devant une réalité aussi grave, nous en sommes au nombre ridicule de plus de 30 candidats, déclarés ou implicites ! Pas un ne parle des efforts nécessaires. Voir la gravité de ce qui nous menace, c’est la première condition pour se ressaisir.

Vous pensez que les Français n’en sont pas conscients ? Le prix des carburants flambe et pour l’instant nulle rĂ©volte sociale dans les rues, comme s’ils avaient intĂ©grĂ© l’idĂ©e qu’on ne peut plus tirer de chèques sur l’avenir.

Ils sont un peu plus conscients qu’il y a deux ans, grâce à la campagne que j’ai lancée. Mais la menace est regardée comme lointaine, avec des chiffres abstraits et insaisissables. Les gens se disent : « La dette, ce n’est pas bon, mais c’est pour plus tard. » Or c’est là qu’est l’illusion. L’accident n’est pas pour demain, nous y sommes en plein !

Écoutez bien ceci : l’an prochain, et pour toutes les années suivantes, la totalité de l’impôt sur le revenu de tous les foyers français ne suffira pas à payer chaque année les intérêts de la dette. Tous les pays qui ont connu cette situation – la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Suède ou le Canada – ont dû accepter, pour se redresser, des efforts considérables.

On sent de l’amertume, sous votre plume, depuis votre départ de Matignon. Vous êtes très critique sur les petits intérêts politiques, les « antichambres »…

Aucune amertume. Ce qui m’a saisi, c’est le refus du réel. Comme si personne, pas même l’Assemblée nationale tout entière, n’acceptait de voir la situation du pays. Et que chacun poursuivait de minuscules intérêts claniques ou partisans.

Revenons Ă  ce vote de confiance, que vous avez vous-mĂŞme voulu. N’était-ce pas une forme d’abandon de poste, presque un suicide politique ? Vous aviez les commandes et vous ĂŞtes parti !

C’est exactement le contraire et on s’en apercevra très vite. L’abandon, pour moi, la démission morale, cela aurait été d’acheter de la durée au prix du renoncement. Faire croire qu’on pouvait distribuer à des catégories diverses l’argent que nous n’avons pas et le mettre sur le compte des plus jeunes. Par exemple, je n’aurais jamais accepté de renoncer à la réforme des retraites.

Cet ouvrage, c’est le pacte Bayrou pour 2027 sur la dette ? Vous allez voir tous les candidats ? Pas grand-monde ne parle de ce sujet...

Pas seulement de la dette, mais de l’appauvrissement du pays, pas un mot ! Et de la situation faite aux jeunes, rien du tout ! Il est fascinant de voir que ces questions cardinales, dans lesquelles se joue la survie du pays, ne figurent même pas dans les programmes des partis et des candidats. Je vais tout faire pour que ces questions vitales entrent enfin dans cette campagne. Il ne s’agit plus d’intérêts personnels ou partisans, il s’agit de l’intérêt national.

Avez-vous commis des erreurs Ă  Matignon ?

Quand je suis arrivé, il n’y avait aucune sorte de majorité, le gouvernement de Michel Barnier venait d’être renversé, plus aucun budget, ni d’action publique ni d’action sociale. Nous avons fait adopter ces deux budgets, plusieurs lois essentielles – loi d’orientation agricole, loi contre le narcotrafic. Pendant l’année 2025, nous avons tenu le budget à l’euro près, fait baisser le déficit du pays de 5,8 à 5,1 % et obtenu une croissance de près de 1 %. Et la méthode du conclave était tout près d’aboutir sur les retraites. Tout cela en neuf mois. Ce ne sont pas des erreurs, ce sont des résultats tangibles.

Pas de regrets sur ce conclave, justement ?

J’avoue que je demeure abasourdi de l’issue nĂ©gative de cette mĂ©thode inĂ©dite. VoilĂ  qu’on Ă©tait Ă  un millimètre d’un accord sans prĂ©cĂ©dent entre les syndicats rĂ©formistes et les reprĂ©sentants des entreprises. La dĂ©mocratie sociale prenait en main le sujet qui empoisonne la France depuis trois dĂ©cennies. 

Dans un effort sans prĂ©cĂ©dent, les syndicats rĂ©formistes acceptaient l’allongement Ă  64 ans, avec comme contrepartie la reconnaissance d’une retraite plus prĂ©coce pour les mĂ©tiers pĂ©nibles ! Les critères de pĂ©nibilitĂ© Ă©taient fixĂ©s. Le financement Ă©tait trouvĂ©. En rĂ©alitĂ©, ceux qui ont voulu l’échec, du cĂ´tĂ© du patronat, ce n’étaient pas les conditions de l’accord qu’ils refusaient, c’était qu’on trouve un accord quel qu’il soit.

Résultat : la réforme Borne a été suspendue par votre successeur, Sébastien Lecornu.

C’est un échec national. On se retrouvera dans quelques mois au pied du mur. Et là, les décisions à prendre et leur rythme nous seront imposés de l’extérieur.

On vous a reproché vos mots sur les « boomeurs ». Faut-il les mettre davantage à contribution ?

Il faut faire l’alliance des générations, pas la guerre des générations ! Si nous ne faisons pas l’alliance, nous aurons la guerre. Et la seule chose qui permettra d’éviter les sacrifices considérables, c’est le travail : travailler plus, plus longtemps, plus nombreux pour produire plus et mieux. L’amputation des retraites créerait un traumatisme énorme et ceux qui refusent de voir la menace nous y conduisent tout droit. C’est dire que la guerre sur les deux jours fériés apparaîtra bientôt comme d’un autre temps.

Pour sauver notre modèle social, faut-il avoir recours Ă  une immigration de travail « choisie » comme le prĂ©conise Édouard Philippe, ou mettre en place un moratoire de trois ans comme le propose GĂ©rald Darmanin ? Vous aviez vous-mĂŞme Ă©voquĂ© un Â« sentiment de submersion » !

J’étais sur LCI et Darius Rochebin m’a interrogĂ© sur ma photo de classe de 6eoĂą il n’y avait Â« que des blancs », en me demandant s’il fallait plus de mĂ©tissage ! Je lui ai rĂ©pondu que se focaliser ainsi sur la couleur de peau, c’était dangereux. Je connais toutes les tensions, elles sont Ă©normes, mais je ne crois pas une seconde qu’on supprimera toute immigration. Regardez l’absurditĂ© de notre situation : des centaines de milliers d’emplois non pourvus, des jeunes en situation irrĂ©gulière, qui coĂ»tent chacun plusieurs milliers d’euros par mois, et Ă  qui on interdit de travailler. C’est aberrant.

Parlons de l’affaire BĂ©tharram. LĂ  non plus, vous n’admettez aucune faute. Vous parlez mĂŞme de « manipulation ».

L’affaire BĂ©tharram est d’un cĂ´tĂ© un drame : des punitions physiques sur des enfants et des adolescents et pire encore, bien pire, haĂŻssables, des atteintes sexuelles de la part d’éducateurs. Et d’un autre cĂ´tĂ© parce que j’étais Premier ministre, et parce que mes enfants avaient Ă©tĂ© scolarisĂ©s dans cette Ă©cole il y a plusieurs dĂ©cennies, une manipulation orchestrĂ©e par LFI pour prĂ©tendre que j’avais quelque chose Ă  voir dans cette affaire, pour me faire tomber et me dĂ©shonorer, cibler un homme et sa famille. 

Et comment se défendre quand on est totalement étranger à tout cela ? Il m’a fallu des mois pour trouver les preuves de la manipulation. Mais quand on vous accuse, pendant des mois, matin et soir, le mal est fait. Quant aux victimes, plus personne n’en parle. Et des enfants agressés dans le périscolaire à Paris ou, horreur de l’horreur, dans les crèches, qui s’en occupe ?

Le RN a-t-il déjà son ticket d’entrée pour le second tour ?

Je ne le crois pas. Le RN est favori, mais nous en avons connu beaucoup qui se sont cassé la figure. N’oublions pas ce que le RN, comme Jean-Luc Mélenchon d’ailleurs, a dit sur la Russie et Poutine. Les Français veulent-ils au sommet de l’État des gens qui se sont trompés à ce point sur la plus grave des questions ?

Si le RN n’est pas qualifié d’office, Mélenchon l’est-il, lui ?

Il est le seul qui ait une stratĂ©gie robuste. DĂ©sastreuse, dangereuse, gravissime, mais robuste. Il a choisi de mettre le feu Ă  l’intĂ©rieur du pays en appuyant sur ses points les plus brĂ»lants.

L’antisémitisme ?

Je connais bien Mélenchon, depuis longtemps. C’était autrefois un laïque exacerbé. Aujourd’hui, il s’appuie sur la pression islamiste. Et il flirte avec l’antisémitisme, comme un signal. Ce fléau est toujours là. On parle souvent de nos racines « judéo-chrétiennes », mais la haine du Juif était, jusqu’à récemment encore, une donnée de tout l’Occident. L’affaire Dreyfus, ce n’est pas si vieux, les « statuts des Juifs » non plus… Mélenchon joue sur cette résurgence.

Placez-vous LFI et le RN sur le mĂŞme plan ?

Je ne dis pas qu’ils sont les mêmes, mais je sais une chose : s’ils accédaient au pouvoir, les uns ou les autres, ce serait pour le pays, et pour l’Europe, le malheur immédiat.

Dans ce contexte, que dites-vous aux multiples candidats ? Qu’ils sont irresponsables ?

Entre ceux qui rejettent les deux extrêmes, il y a plus en commun que d’oppositions. Il faut que cesse la guerre civile entre tous ceux-là. Les socialistes qui refusent Mélenchon – s’il en reste – et les LR humanistes ont une immense responsabilité.


À contre-courant, vous êtes élogieux avec Emmanuel Macron. Son bilan n’est pourtant pas brillant sur la dette.

C’est le bilan de tous les présidents successifs… Je regarde la scène internationale et je le compare à tous les autres. Il tient la barre dans le moment le plus difficile de notre histoire depuis le retour de De Gaulle avec, face à lui, des systèmes cyniquement puissants, comme la Chine, et l’imprévisible divagation à la tête des États-Unis. Qui y a-t-il d’autre comme leader européen ? Personne. Et dans le monde ? Presque personne. De surcroît, les grandes orientations qu’il a dégagées pour notre pays, qui peut les renier ?

Les Français finiront par le regretter ?

Je n’ai aucun doute. J’ai connu la détestation de Mitterrand, pourtant réélu, la déconsidération de Chirac, aujourd’hui regretté. Et il quittera le pouvoir à l’âge où d’autres ne s’en sont pas encore approchés…

Donc il pourrait revenir ?

J’ai toujours pensé que c’était une possibilité, oui.

On a l’impression, à vous lire, que vous vous vivez comme son égal.

Je nous sens compagnons d’armes en un temps si difficile où personne n’a la panacée. Je pense du bien de lui mais j’ai fait de la politique avec lui, pas pour lui. Je ne me définis pas comme macroniste. Je pense, pour tout dire, que son potentiel a été supérieur à ses réalisations. Nous ne sommes pas d’accord sur tout, mais j’ai de l’admiration pour lui.

Vous écrivez que, quand les Français le voient, ils se disent : « Il va nous ba*ser » ! Vous lui avez dit en face ?

J’essaie de comprendre, en dépit des dons qui sont les siens, la raison de ces Français qui ne l’aiment pas. Je pense qu’il a été ressenti comme « trop ». Trop doué, trop différent, trop jeune. Et quand il les séduit, c’est à leur corps défendant. Oui, j’ai souvent parlé avec lui de ce paradoxe.

Édouard Philippe et Gabriel Attal, qui ont Ă©tĂ© comme vous ses Premiers ministres, ont chacun pris leurs distances avec Emmanuel Macron, le premier des deux appelant mĂŞme Ă  sa dĂ©mission…

Ce n’est pas joli. L’éthique est essentielle en politique. Mais l’esthétique, ça compte aussi.

Vous reconnaissez à Bruno Retailleau de « l’honnêteté », mais vous évoquez aussi des désaccords profonds. Lesquels ?

Quand il prononce les mots « gauche » ou « Macron », c’est comme s’il s’arrachait la langue, qu’il était pris d’une nausée. Il a été un ministre solidaire, loyal et j’ai de l’estime pour lui, mais je n’ai pas les mêmes idées. Est-ce qu’on peut aller à la présidentielle en étant contre l’extrême droite, en se prétendant contre le centre, contre la gauche ? À la fin, il ne reste pas grand-chose. Je crains qu’il ne fasse une campagne du temps du RPR contre le PS.

Vous pourriez soutenir RaphaĂ«l Glucksmann ? Il est europĂ©en, social-dĂ©mocrate…

Mais touche-t-il les Français ? Pas encore, à mon avis. Vous avez compris que je ne suis pas convaincu de l’actuelle offre politique.

Vous croyez qu’une personnalité peut encore surgir ?

Oui, mais il faut quelqu’un qui ait l’expérience, une vision et de la crédibilité pour être chef de la diplomatie et des armées.

Vous ?

Non, je ne réfléchis pas à la première personne ! Je récuse le « TPMG », le « tout pour ma gueule » généralisé.

Ce livre, vous auriez pu le dédier à la jeunesse, cette « France qui vient ». Pourtant, de nombreux jeunes se tournent vers le RN ou LFI. Que leur dites-vous ?

Je leur dis que c’est contre eux que le piège est dressé, le piège de la dette, de l’extrémisme et de la haine entre Français. Ce sont eux qui vont payer les pots cassés. Et qu’au contraire c’est pour eux, avec eux, dans une alliance des générations, qu’il faut reconstruire

 

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