François Bayrou : « Tous ceux qui rejettent les extrêmes doivent accepter d'organiser une compétition »
Propos recueillis par Loris Boichot et Tristan Quinault-Maupoil
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LE FIGARO - Après dix ans de pouvoir d'Emmanuel Macron, quel est l'enjeu de l'élection présidentielle de 2027 ?
FRANÇOIS BAYROU - C'est l'élection la plus importante depuis l'origine de la Ve République. D'abord parce que c'est la fin d'un cycle. Dix ans, c'est un cycle de la vie. Naturel, presque biologique. La fin d'un cycle appelle le commencement d'un cycle vraiment nouveau. Et pas la simple prolongation du précédent. Les Français attendent un renouvellement profond, le pays ne choisira pas le gris. De toute façon, il y aura une rupture. D'autant plus que, même si nous refusons de le voir, nous allons tout droit vers une crise sans précédent, multiforme mais d'abord financière.
LE FIGARO - Le haut niveau de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages vous inquiète-t-il ?
Le risque maximum, c'est un deuxième tour entre l'extrême droite et l'extrême gauche. C'est pourquoi le sort de l'élection risque de se jouer au premier tour. Si nous ne portons pas au deuxième tour un candidat capable de rassembler tous les démocrates réformistes, nous aurons la catastrophe d'un « deuxième tour entre pires ».
LE FIGARO - Pourquoi cette campagne ne vous satisfait-elle pas ?
Entre les deux extrêmes, mortels pour la nation, il y a un « fleuve démocratique » , mais ses différents courants n'arrivent pas à se forger un idéal, à imaginer de s'entendre, et passent leur temps à essayer de gagner les uns sur les autres des points microscopiques dans les sondages. L'élection présidentielle, ce n'est pas du grignotage de sondages, c'est la ressaisie de l'énergie du pays.
LE FIGARO - Cela n'a-t-il pas été le cas à chaque élection ?
Contrairement à ce que certains pensent, ce ne sont pas des temps ordinaires. La crise vers laquelle nous allons n'a pas de précédent en France depuis 1958. Une crise financière aussi bien que morale, avec un sentiment d'échec de toute la société française. Et cela dans une tempête planétaire, et surtout occidentale. Or, une telle crise en France ne pourra pas se résoudre, comme vont le proposer la plupart des candidats, en dépensant plus d'argent, parce que, de l'argent, il n'y en aura pas. Le mot d'ordre, c'est qu'il faudra faire mieux, beaucoup mieux, avec moins. Les pays qui nous entourent, pour une société du même niveau de protection, dépensent 20 % d'argent public de moins que nous ! Il n'y a donc qu'une solution, repenser le cadre d'action du pays. Cela appelle un immense besoin de renouvellement.
LE FIGARO - Les candidats déclarés qui ont gouverné avec Emmanuel Macron peuvent-ils être audibles ?
Ceux qui croient qu'une continuité un peu « relookée » suffira se trompent. Les jeunes disent : « Le monde ne nous offre pas notre chance » , « on n'aura pas de retraite » , et ils sentent bien que la sélection des élites est bloquée. Or la promesse initiale de 2017, c'était : « Jamais vous ne serez enfermé dans votre destin de naissance. » Il y a aussi l'action publique, formidable dans les drames, on le constate lors des incendies, mais impuissante dans les temps normaux. Vous le voyez : ce n'est pas un monde à continuer, c'est un monde à réinventer.
LE FIGARO - Le « renouvellement » que vous évoquez fait penser à la promesse d'Emmanuel Macron en 2017... Son bilan est-il pour quelque chose dans l'effondrement que vous décrivez ?
Tous les gouvernements successifs ont leur responsabilité, mais l'intuition initiale du président était parfaitement juste : rendre à chacun sa chance et construire le redressement sur l'énergie du pays. Et puis il y a eu des accidents, le retour de tous les freins d'un État devenu administration. C'est un système qui vous entoure, qui vous enferme, qui vous noie. J'ai essayé de bousculer ces habitudes, jusqu'au plus grand des risques, quand j'ai mis en jeu la vie du gouvernement pour dire la vérité sur la dette. Notre gouvernement a baissé le déficit de 5,8 % à tout près de 5 %. Aujourd'hui, cette prise de conscience s'est estompée. On a fait du « business as usual ». Et on a entre-temps renoncé à la réforme des retraites. C'est une erreur capitale qui peut conduire à une guerre des générations.
LE FIGARO - Un candidat peut-il s'imposer en étant le plus petit dénominateur commun ? Par défaut ?
Non. Je ne crois pas que le destin du pays se dessine dans la résignation. Notre pays est comme ces rivières qui paraissent s'enfoncer sous terre, il a besoin de résurgence.
LE FIGARO - Édouard Philippe apparaît à ce stade comme le candidat le mieux placé du bloc central dans les sondages...
Il défend sa position, c'est légitime. Mais qui porte le profond renouvellement attendu ? La sève du pays a besoin de jaillir, ne le sentez-vous pas ?
LE FIGARO - À quel moment un choix alternatif au duel en cours, entre Édouard Philippe et Gabriel Attal, doit-il éclore ?
En septembre. La période des présentations, c'est la rentrée. Puis viendront la décantation et la confrontation. Avant que les choses ne se tranchent.
LE FIGARO - Comment une sélection pourra-t-elle aboutir ?
Il y a deux conditions : il faut sortir de l'ambiguïté générale. Tous ceux qui veulent se présenter doivent maintenant s'exprimer. Il est temps d'y voir clair. Et ils doivent tous accepter de considérer que le destin du pays est plus important que leur personne.
LE FIGARO - Et quel processus de sélection ?
Il y a deux voies possibles. La première est à la hauteur de l'histoire : tous ceux qui rejettent les extrêmes doivent accepter d'organiser une compétition entre les candidats potentiels. Chacun défend sa vision de l'avenir et un vote le plus ouvert possible a lieu fin janvier ou début février pour décider. Du Parti socialiste, dans sa version sociale-démocrate, jusqu'aux gaullistes, il y a bien des différences, mais, même s'ils se présentent comme des ennemis irréductibles, ces différences deviennent aujourd'hui relatives. Ce doit être un débat ouvert et franc, tranché par le vote le plus large possible.
LE FIGARO - Et deuxième solution ?
Si ça ne se fait pas par un accord large, parce que tout le monde est déraisonnable, ça se fera par effraction, par bousculade. Mais ça se fera.
LE FIGARO. - Février, pour conclure la primaire très large que vous imaginez, ce n'est pas trop tard ?
Certains des acteurs qui s'ébattent déjà, comme sur une scène de théâtre, ne semblent pas avoir le sens du temps long. À la mi-février, il reste deux mois pleins de campagne. Une élection présidentielle se joue à la fin, parfois la dernière semaine. Et c'est cela, la bonne nouvelle, c'est qu'on a absolument le temps.
LE FIGARO - Le 19 juillet dernier, l'ancien commissaire européen Thierry Breton a rencontré quelques membres de la direction de votre parti. Peut-il être votre candidat ?
Depuis des mois, on essaie gentiment de nous faire croire qu'il n'y aurait le choix qu'entre les candidats déjà déclarés. J'ai pensé au contraire qu'il fallait chercher d'autres profils et les nommer. Thierry Breton est l'un d'entre eux. Il a toujours été enraciné dans la grande famille démocrate et réformatrice. Il n'a pas appartenu au pouvoir sortant. Il a cette capacité d'avant-garde qui l'a fait s'investir dans l'économie, l'entreprise et l'intelligence artificielle depuis des décennies. Surtout, à la Commission européenne, il est le seul qui a résisté à Donald Trump et à Vladimir Poutine. Au point d'être illégalement interdit de séjour aux États-Unis par Donald Trump. En raison de son expérience, il a une capacité à réunir très largement. Mais il y en a certainement d'autres : Jean Castex, Bernard Cazeneuve, Michel Barnier, Xavier Bertrand, François Baroin, Jean-Louis Borloo... Et, dans la majorité sortante, d'autres sont aussi dans les starting-blocks, Bruno Le Maire, peut-être Élisabeth Borne, Yaël Braun-Pivet... Que chacun se fasse connaître et que les Français se libèrent : ils peuvent avoir le choix. C'est le débat qui fera naître le candidat.
LE FIGARO - Vous ne citez pas votre successeur, Sébastien Lecornu ?
Il disait que ça ne l'intéressait pas. Si ce n'est plus le cas, lui aussi devra s'exprimer. Il faut ouvrir le jeu et que tout le monde sorte de l'ambiguïté !
LE FIGARO - Et François Hollande ?
Il a l'expérience de la fonction. Mais il y a une chose à clarifier. La caractéristique du « fleuve démocratique » que je décris, c'est que chacun de ceux qui le composent doit dire : « Jamais avec LFI, jamais avec le RN. »
LE FIGARO - Où situez-vous le candidat de LR, Bruno Retailleau ?
La réponse est à peu près la même. Tout le monde sait que j'ai de l'estime pour lui. Au gouvernement, notre entente a été très bonne. Mais lui aussi doit s'exprimer clairement sur le refus de toute composition avec les extrêmes.
LE FIGARO - C'est une question incontournable ?
La question pour ces candidats potentiels est : de qui êtes-vous plus près, de vos concurrents dans le champ démocratique même s'ils viennent d'un autre camp ou plus près de l'extrême de votre camp ? C'est une question existentielle pour eux et pour la France.
LE FIGARO - Votre mouvement a-t-il encore vocation à gouverner ? Imaginez-vous déjà les contours d'une future majorité ?
Au coeur du fleuve central, il y a le centre politique du pays. Dans les combats qui viennent, aussi bien que quand il faudra gouverner, nous serons les garants du choix de la vérité, du courage et du pluralisme de la majorité future.
LE FIGARO - Sébastien Lecornu souhaite aider le RN à se financer auprès des banques en vue de la présidentielle. Est-ce conforme à votre projet de « banque de la démocratie » ?
Non. J'ai porté ce projet, repris par Emmanuel Macron. Le gouvernement de 2017 l'a ensuite écarté, je n'ai jamais compris pourquoi. Ce que j'entends désormais, c'est le choix du gouvernement de peser pour financer un seul parti. Or, ce choix doit être offert, non pas à un seul parti, mais à tout le monde, pour permettre le pluralisme, en prenant les garanties nécessaires pour que l'État n'y perde rien.
LE FIGARO - Gabriel Attal souhaite « renverser la table » contre un pays devenu une « vétocratie ». Il souhaite ainsi que le président de la République change directement les responsables de l'administration, à l'image du « spoil system » américain. Qu'en pensez-vous ?
C'est une idée nuisible entre toutes. C'est l'État et l'administration entièrement politisés et inféodés. Avec une telle proposition, on trouvera donc légitime que l'extrême gauche ou l'extrême droite, s'ils gagnaient, ne mette que ses militants au coeur de l'État ? C'est l'inverse de ce que la République a voulu faire. Je connais ça dans certaines villes : c'est anticivique.
LE FIGARO - Dans les cinq prochaines années, quel sera votre rôle ?
J'exercerai, en toutes circonstances et à tous les niveaux, ma pleine responsabilité de citoyen.