Surconsommation : « Il faut agir sur la cause et pas seulement gérer les conséquences »
Dans leur livret consacré à la surconsommation, Solène Boulenguer, secrétaire générale de Démocrates pour la Planète, et Elias Kari, membre des Jeunes Démocrates, proposent plusieurs pistes pour repenser nos modes de production et de consommation. Dans cet entretien croisé, ils reviennent sur leurs principaux constats et les mesures qu’ils défendent pour encourager la durabilité des produits, responsabiliser les producteurs et mieux protéger les consommateurs.
Pourquoi la lutte contre la surconsommation nécessite-t-elle de repenser notre façon de consommer, au-delà des seuls choix individuels ?
Solène Boulenguer : Chez Démocrates pour la Planète, nous pensons qu’il ne faut pas faire peser toute la responsabilité du problème de la surconsommation sur les consommateurs. Nous vivons dans un système qui nous pousse à acheter toujours plus et à renouveler nos produits très vite. Il faut donc agir sur la cause et pas seulement gérer les conséquences. Et dans le cas de la surconsommation, ce sont sur les modes de production et les entreprises qu’il faut agir.
L’objectif, ce n’est pas de consommer moins mais de consommer mieux.
Elias Kari : Les individus sont confrontés à une société qui leur promet une abondance apparente et un bonheur immédiat, censés résider dans l’achat de produits toujours moins chers et plus nombreux. En réalité, ce modèle nous incite souvent à consommer des produits de piètre qualité, qui dégradent notre environnement (pollution, surexploitation des ressources) et notre santé (malbouffe, addictions…). La surconsommation dépasse donc largement les choix individuels et pose une question de société : comment réorienter notre modèle économique, tant du côté de la production que de la consommation, vers une organisation plus respectueuse de la dignité de la personne ?
Comment encourager la durabilité des produits et rendre la réparation plus accessible ?
Solène Boulenguer :
Dans l’idéal, il faudrait faire en sorte que réparer coûte moins cher que remplacer par du neuf.
Pour cela, les produits doivent être conçus pour durer, les pièces détachées doivent être disponibles pour les réparateurs et la documentation technique nécessaire à la réparation plus accessible. Mais pour y parvenir, c’est le marché européen qui doit légiférer et renforcer la réparabilité de nos biens de consommation notamment en homogénéisant les règles du marché commun. Pour que réparer coûte moins cher, nous défendons également une baisse de la TVA à 5,5% des prestations de service de réparation.
Elias Kari : Certains producteurs réduisent artificiellement la durée de vie de leurs produits pour inciter à leur renouvellement rapide, par exemple en rendant certains composants fragiles ou impossibles à réparer, ou en bloquant les mises à jour nécessaires au fonctionnement d’un appareil. Ces pratiques pourraient être mieux combattues en renforçant le caractère dissuasif du délit d’obsolescence programmée, déjà présent dans notre droit, et en facilitant la preuve des manquements. Certaines de nos normes en matière de durabilité ou de réparation sont aussi contournées par des plateformes de vente en ligne, qui importent à bas prix des produits étrangers ne respectant pas nos standards européens. Nous devons renforcer les moyens de la répression des fraudes pour mieux contrôler ces plateformes et empêcher la commercialisation de produits non conformes, souvent peu onéreux et de mauvaise qualité.
Quelle responsabilité les producteurs doivent-ils assumer pour limiter la surconsommation et réduire l’impact environnemental de leurs produits ?
Solène Boulenguer : Sur le principe de pollueur-payeur, les filières REP (Responsabilité Elargie des Producteurs) ont été mises en place pour que les entreprises assument davantage les conséquences des futurs déchets qu’elles mettent sur le marché en vendant leurs produits.
Ces filières REP doivent être revues et réformées afin d’être plus incitatives.
Les producteurs qui font des efforts et travaillent sur la fin de vie de leurs produits doivent être encouragés, et ceux qui ne le font pas doivent être davantage pénalisés à travers les prix de leur produit.
Elias Kari : Depuis la loi AGEC de 2020, les producteurs sont associés à la gestion des déchets issus de leurs produits à travers les filières de responsabilité élargie du producteur (REP). L’idée est que les écocontributions financent la transition vers une économie circulaire, fondée sur la réduction des déchets, le réemploi et le recyclage.
Toutefois, la gouvernance de ces filières doit être revue, en donnant un véritable pouvoir décisionnel aux comités des parties prenantes et en rendant les sanctions contre les éco-organismes qui ne respectent pas leurs obligations plus dissuasives. Les écocontributions restent parfois insuffisamment orientées vers la prévention, la réparation et le réemploi, alors que la priorité écologique doit être de réduire les déchets à la source.
Comment mieux protéger les consommateurs face aux incitations à l’achat, notamment sur les réseaux sociaux, sans culpabiliser leurs pratiques ?
Solène Boulenguer : Les citoyens sont constamment sollicités en tant que consommateurs par la publicité, les réseaux sociaux ou les promotions qui créent un faux sentiment de manque. Il est primordial de mieux encadrer ces pratiques, notamment quand elles poussent à acheter sans réfléchir.
Le consommateur doit pouvoir faire ses choix librement et de manière éclairée, sans subir une pression permanente inconsciente.
Nous proposons dans notre rapport de limiter l’exposition publicitaire, sur les réseaux sociaux, aux produits de l’ultra fast-fashion ou basés sur l’obsolescence programmée. Nous portons aussi l‘instauration d’une contribution de 8% sur les dépenses communication commerciale des grands annonceurs afin d’équilibrer davantage l’espace publicitaire. Et, nous proposons d’affecter cette somme à des campagnes nationales de prévention, d’éducation et de sensibilisation aux enjeux de santé publique, d’environnement et de consommation responsable.
Elias Kari : Certains publics, notamment les jeunes, sont particulièrement exposés aux incitations publicitaires. Celles-ci sont amplifiées par les réseaux sociaux, avec des messages toujours plus intrusifs et personnalisés. Certaines méthodes de manipulation du consommateur lors de l’achat en ligne, appelées « dark patterns » (fausses limitations de stock, compteurs de temps artificiels, transformation de la consommation en jeu avec des systèmes de points, notifications intrusives…), gagneraient à être davantage encadrées, notamment dans le cadre du règlement européen sur les services numériques (DSA). Pour les jeunes, mobiliser des influenceurs à contre-courant, valorisant la consommation durable, pourrait également rééquilibrer les imaginaires de consommation : des certifications de l’influence responsable existent déjà et pourraient être davantage développées.
Certaines méthodes de manipulation du consommateur lors de l’achat en ligne, appelées “dark patterns”, gagneraient à être davantage encadrées.
Quel rôle l’éducation peut-elle jouer dans l’évolution des habitudes de consommation et la sensibilisation aux enjeux écologiques ?
Solène Boulenguer : L’éducation est essentielle pour faire comprendre que derrière chaque produit, il y a des ressources naturelles, de l’énergie et des matières premières, qui ne sont pas illimitées à l’échelle mondiale. Il faut sensibiliser dès le plus jeune âge aux limites de ces ressources, aux conséquences de leur exploitation et aux tensions géopolitiques que cela peut créer. L’enjeu derrière cela est de permettre à chaque futur citoyen de mieux comprendre les conséquences de ses choix de consommation.
Elias Kari :
Réduire la surconsommation implique de donner au citoyen les clés pour reprendre le pas sur le consommateur.
Disposer de grilles de lecture permet de prendre du recul sur l’acte d’achat : non pas pour renoncer à toute consommation, mais pour faire des choix éclairés, en conscience, sans attendre une interdiction ou une nouvelle norme. Il faut pour cela intégrer les enjeux de l’économie circulaire aux programmes de l’Éducation nationale, mais aussi encourager les initiatives pédagogiques portées par les collectivités : lutte contre le gaspillage alimentaire, création de jardins pédagogiques, ateliers de réparation…
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