Retour sur l’événement du centre le 6 juin à Poitiers
Samedi 6 juin, une journée de réflexion sur le centre en politique était organisée, à l’initiative de Philippe Grégoire de la fédération du MoDem 86, de l’Institut des Etudes Démocrates (IED) et d’Université 133.
Jean-Louis Bourlanges (ancien président de la commission des affaires étrangères), Dominique Breillat (professeur émérite de droit public à Poitiers) et François Dubasque (maître de conférences en histoire à l’Université de Poitiers) ont livré des analyses éclairantes et dialogué avec les deux députés de la Vienne, Pascal Lecamp et Nicolas Turquois, ainsi qu’avec notre secrétaire générale Maud Gatel. Jean-Baptiste Houriez, de l’IED, a ouvert la journée par un exposé très complet et vivant sur l’histoire et le rôle du Parti Démocrate européen (PDE), sur le jeu des alliances, soulignant à quel point les forces centristes diffèrent selon l’histoire des pays européens.
À l’heure où les discours populistes brouillent les repères, il est d’autant plus important de revenir sur l’histoire des courants du centre, sur les valeurs et sur les défis à relever. Qu’est-ce que le centre ? Dans l’imaginaire collectif, beaucoup l’associent aux idées de mollesse, de « morne plaine » et relient la recherche du compromis à l’idée de compromission. Ils peuvent même aller jusqu’à lui dénier une existence propre, le réduisant à un simple espace entre la droite et la gauche. Le politologue Maurice Duverger parlait ainsi de « l’éternel marais ».
Mais si, historiquement, les monarchiens étaient pris en tenaille, au sein de l’hémicycle, entre les Jacobins et les Montagnards, ils défendaient déjà un certain nombre de principes : le goût de la modération, du compromis, la volonté de dépasser le clivage droite-gauche pour trouver un « juste milieu », où la raison prime. Pour définir le centre, Jean-Louis Bourlanges comme Dominique Breillat nous invitent à regarder la pluralité des courants centristes, avec trois sources principales : les traditions démocrate-chrétienne, libérale et radicale-socialisante. Même si, en France, la social-démocratie peine à se constituer en force.
La démocratie chrétienne, c’est certes l’histoire du Parti démocrate populaire (PDP, créé en 1924), puis du Mouvement Républicain Populaire (le MRP né de l’élan de la Résistance), mais elle ne se limite pas à une histoire partisane. En France, la loi et la religion diffèrent dans leur nature même. Aussi les démocrates-chrétiens veillent-ils à ne pas mettre le mot « chrétien » ou « catholique » dans le nom de leurs formations politiques, contrairement à la CDU allemande, par exemple, dont Dominique Breillat connaît bien l’histoire.
La tradition libérale, c’est d’abord le courant orléaniste. Jean-Louis Bourlanges nous explique avec clarté et brio les intuitions du jeune François Guizot des années 1820 (Des moyens de gouvernement et d’opposition dans l’état actuel de la France, 1821) : la souveraineté de la raison, les supériorités naturelles, l’idée du lien intime que le gouvernement représentatif doit tisser naturellement entre le pouvoir et la société. Les libéraux sont alors une force d’opposition. Sous la Monarchie de Juillet, ils gouvernent enfin. L’œuvre de Guizot en matière d’éducation est intéressante. Mais Jean-Louis Bourlanges souligne aussi à quel point la lecture de Tocqueville nous éclaire encore aujourd’hui. S’il n’aimait pas l’histoire de son pays, il a exprimé des idées et des inquiétudes fondamentales. Sur la pluralité des lieux de pouvoir, sur le processus d’égalisation des conditions, sur la richesse de la vie associative, sur l’influence de la religion au sein de la société, sur les mises en garde contre les dérives de la démocratie, les intuitions tocquevilliennes demeurent d’une grande actualité.
Dans l’histoire de France, marquée par l’héritage monarchique et par la centralisation du pouvoir, le centre a du mal à émerger. C’est le « centre introuvable » théorisé par Aurelian Crăiuțu. Cependant, dans les années 1970, une autre expérience de gouvernement féconde a lieu : c’est le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Nous célébrons d’ailleurs cette année le centenaire de sa naissance en 1926. Président libéral, soutenu par une partie des centristes, Giscard a gouverné avec le souci des Deux Français sur trois. L’économie sociale de marché, la modernisation de la société, notamment sur le plan des mœurs, l’amour sincère pour la construction européenne sont alors ses boussoles. François Dubasque nous conte de manière détaillée les avancées de ces années 1970. La figure de Simone Veil, emblématique, permet de revenir sur les avancées sociétales (la loi sur l’IVG, la lutte contre le racisme) et sur les institutions européennes. Simone Veil a été, en 1979, la première présidente du Parlement européen. Mais son adhésion à l’UDF est de courte durée, Simone Veil se rapprochant ensuite davantage du centre droit. François Dubasque nous rappelle également le rôle essentiel de son mari, Antoine Veil.
Le centre est arrivé au pouvoir lorsque les alliances se sont fondées sur une communauté de principes. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons. Par gros temps, les centristes – de sensibilités diverses – peuvent et doivent s’unir, car ils partagent beaucoup : la défense de l’état de droit, le compromis comme méthode, la foi dans l’Union européenne, le tempérament modéré (ce qui ne veut pas dire dépassionné). Le député Nicolas Turquois nous raconte son vécu dans l’hémicycle, où la raison et la modération peuvent et doivent aller de pair avec la force de conviction et une ligne ferme. Le député Pascal Lecamp, qui a longtemps vécu à l’étranger, nous livre une analyse comparatiste, avec les pays du Nord d’abord, puis avec la Hongrie. Il nous invite à mesurer la chance que nous avons de vivre dans une société solidaire, fondée sur des principes républicains.
Les centristes sont divers ? C’est une richesse, et c’est ce qui fait la force d’agrégation du centre. Pascal Lecamp utilise l’image de la pâte à modeler, élastique, qui permet d’agrandir l’espace pour accueillir de nouveaux partenaires. L’espace de la délibération, du compromis, est le lieu du politique. Dominique Breillat rappelle que l’esprit même des centristes correspond à l’esprit des institutions européennes : médiation, compromis, patience.
La journée s’est conclue par un échange ouvert entre notre secrétaire générale Maud Gatel et le public, venu des environs de Poitiers, mais aussi de plus loin, comme Limoges ou Niort. Dans la salle, des adhérents au Mouvement Démocrate, mais également des adhérents de Renaissance ou d’autres sensibilités au centre, comme Place publique. Car, du centre gauche au centre droit, nous pouvons et nous devons discuter ensemble sur ce qui nous rapproche.