Interview de Marielle de Sarnez au magazine Le Point

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Nous vous invitons à découvrir l'interview de Marielle de Sarnez, accordée au magazine Le Point.


Propos recueillis par Olivier Pérou


Le Point : C'est un remaniement qui semble ne jamais voir le jour. Sommes-nous trop pressés où est-ce un signe que la maison n'est plus tenue ? 

Marielle de Sarnez : Il faut remettre un peu de hauteur dans cette séquence. Visiblement, la démission de Gérard Collomb a fourni l'opportunité d'un remaniement plus large qu'un simple remplacement. L'exécutif se donne un peu de temps pour réfléchir au meilleur remaniement possible, pour trouver les bonnes personnes. Quel mal y a-t-il à cela ? Chez nos voisins européens, et en Allemagne particulièrement, ces processus de discussion, de recherche du meilleur équilibre, prennent beaucoup plus de temps. Il n'est pas négatif de prendre du temps pour faire les choses le plus justement possible.

 

Auriez-vous préféré que cette séquence « remaniement » soit réglée plus rapidement ? Une semaine, c'est long !

Mais le travail ne s'est jamais interrompu ! Nous avons voté la loi Pacte avec le ministre Bruno Le Maire et le Sénat étudie actuellement les ordonnances sur le Brexit. Il y a une importance sans doute trop excessive portée à cette séquence. Soyons plus zen. L'excitation des remaniements est certes une vieille habitude française. Mais un peu de calme ne ferait pas de mal.


Revenons aux origines de ce remaniement sans fin : le départ – fracassant – de Gérard Collomb, un fidèle de la première heure. Comme beaucoup, il a pointé « le manque d'humilité » de l'exécutif. Avez-vous observé, parfois, cela ?

Gérard Collomb est un homme d'une grande humanité et d'une grande expérience. Il s'est beaucoup donné au ministère de l'Intérieur. Mais, après 18 mois, il avait besoin de retrouver sa ville, qu'il avait eu tant de mal à quitter. Je n'oublie pas le rôle qu'il a joué dans l'élection d'Emmanuel Macron. Il avait eu auparavant le courage de rompre avec sa famille politique d'origine, de quitter un certain dogmatisme socialiste. Un des premiers, il a cru que quelque chose de nouveau était possible avec Emmanuel Macron. Je n'oublie donc rien de son rôle à cette période cruciale, en particulier du lien qu'il a contribué à créer entre François Bayrou et Emmanuel Macron, avec lequel il a un rapport profond, très affectueux. Mais cette démission est aussi une alerte, en ce sens qu'elle traduit une forme d'inquiétude qu'il nous faut prendre en compte. Même si cette alerte est quasi paternelle.


Il évoque aussi la malédiction des dieux : l'hubris...

Non. Il est très lucide sur les difficultés des Français et les réponses qu'il peut apporter. Gérard Collomb a finalement raison : il faut beaucoup d'humilité pour oser transformer à ce point le pays. Voilà des décennies que nous plaidons avec François Bayrou pour une autre approche politique. Ce n'est pas une vue de l'esprit, c'est une volonté des Français. Cela explique sans doute l'excellent score de François Bayrou en 2007 (près de 19 %, NDLR), et l'élection d'Emmanuel Macron en est une consécration. Mais il ne faut pas que ce quinquennat soit une parenthèse, que l'on revienne au vieux mécanisme d'une opposition classique « droite » contre « gauche », avec des gens incapables de rassembler, et qui organisent entre eux la guerre civile perpétuelle. Je crois que les Français se retrouvent dans cette voie centrale qui s'est imposée en 2017. Et s'ils expriment aujourd'hui des attentes voire des impatiences, c'est parce qu'Emmanuel Macron a une obligation de réussir. Il en est conscient, et c'est pour cela que je le crois humble.


Et en même temps, l'est-on quand on se surnomme Jupiter ?

Une chose est vraie : il faut une verticalité de la fonction présidentielle. Je ne crois ni au président normal, ni au président banal. À l'étranger, Emmanuel Macron est très estimé et observé. Enfin, le monde regarde de nouveau la France à sa juste valeur. Ce n'est pas une faute que d'incarner la présidence française, c'est même un atout. C'est nécessaire. Je crois donc qu'Emmanuel Macron doit désormais parler aux Français, beaucoup plus qu'il ne l'a fait jusqu'à présent. Il ne s'est pas adressé directement à eux depuis le mois de mai. C'est trop long. Il doit expliquer où il veut emmener les Français, il doit montrer sa vision pour la suite du quinquennat ; il doit raconter les difficultés rencontrées et comment la France va les surmonter. Il y a une nécessité vitale de rassembler le plus largement possible, et c'est en parlant aux Français plus régulièrement qu'il y parviendra aussi.


C'est une critique qui touche aussi le groupe de La République en marche. Des députés MoDem ont pu se sentir déconsidérés par leurs alliés de la majorité...

En politique, vous êtes respectés si vous existez. À nous de dire les choses. Le groupe MoDem, j'en suis convaincu, est respecté. Il y a deux piliers dans la majorité, et il est vrai qu'ils ne font pas la même taille. Pour autant, nous avons une force : nous avons une histoire commune, et nous sommes solidaires. Plus encore, le Modem a réalisé des combats précurseurs de ce qui s'est passé en 2017. Aucun des parlementaires de la majorité dans son ensemble ne doit oublier cela. C'est d'ailleurs ce qu'a traduit le score remarquable de Marc Fesneau. Nous sommes près de cinquante députés et ces députés pèsent parce que le travail de chacun d'entre eux apporte quelque chose, et que leurs amendements aux textes de loi sont pertinents.

Mais si l'on veut que le Parlement pèse, et c'est notre objectif, il faut créer des consensus le plus larges possible. Le Parlement européen sait très bien le faire, mais c'est une culture nouvelle en France. Les députés ont les clefs. Il ne tient qu'à eux de décider d'être forts. Face à un exécutif fort, les parlementaires ont plus de pouvoirs qu'ils ne pensent en avoir. On ne doit pas quémander des concessions au gouvernement : il suffit de créer des rapports de force et d'imposer des orientations. Il faut y aller unis, homogènes et cohérents. Ma conviction est qu'un exécutif fort a besoin d'un Parlement fort.

 

Que reste-il de l'alliance entre Emmanuel Macron et François Bayrou, signée lors de la campagne présidentielle ?

Si nous avons soutenu Emmanuel Macron, ce n'était pas seulement parce qu'il était un jeune et brillant candidat. Il y avait dans ses promesses une correspondance totale avec ce que nous portions depuis des années. Une promesse de rupture avec l'organisation bipolaire de la vie politique, une promesse de transformation de la société, une promesse de nouveau désir européen, etc. Ces mêmes promesses qui sont aujourd'hui au cœur de l'action du Premier ministre et du président de la République. Ce sont des raisons substantielles qui ont fait que François Bayrou a soutenu Emmanuel Macron. En raison des fondamentaux que nous partageons, et d'une inspiration commune. Il peut aussi y avoir, parfois, des divergences. Sur l'ISF, par exemple. Nous voulions que sa suppression ne concerne que les investissements productifs, et pas les produits purement financiers ou, comme on dit pour faire image, les lingots d'or. Ce n'est pas le choix qui a été fait, nous l'avons regretté. Plus globalement, il y a une volonté commune que nous avons exprimée depuis le début des années 2000 de réduire le déficit, la dette, et donc la dépense publique par des réformes structurelles.

 

Et sur la question des territoires...

Nous ne sommes pas des jacobins. Nous voulons que la confiance faite au terrain, aux territoires et à leurs élus devienne la poutre maîtresse de notre organisation publique. L'État doit être stratège, il doit assumer sans faiblesse ses responsabilités en matière de sécurité et de justice et il doit déléguer les actions de terrain aux élus de terrain. Laissons la main aux innovations et aux talents. Il y a des fonctionnaires remarquables en France, mais il y a aussi, sur le terrain, tous ceux qui ne sont pas des experts mais ont des expériences à partager. Regardons ce qui fonctionne bien, expérimentons et ensuite généralisons. Il y a une pensée unique centralisatrice, par exemple à Bercy, dont il faut s'extraire. Je crois qu'Emmanuel Macron a parfaitement compris qu'il fallait rompre avec cette obsession jacobine et que c'était le seul moyen pour remettre l'imagination au pouvoir.

 

Les européennes arrivent à grands pas. Si la liste de la majorité présidentielle reste en tête des intentions de vote, c'est pourtant les populismes (Salvini, Orbán, Le Pen, Mélenchon) qui ont le vent en poupe…

Je suis une Européenne convaincue qui se bat pour combattre cette vague. Je sais qu'on ne fera pas l'Europe sans les peuples. Pendant trop longtemps, ils ont été ignorés. Beaucoup pensaient que l'Europe devait rester une affaire d'experts tant elle était compliquée à gérer. Quelle énorme erreur ! Regardons le monde tel qu'il est, avec l'émergence de la Chine, les États-Unis de Donald Trump, les envies totalitaires en Russie et en Turquie, les déstabilisations au Sahel et autour de la Méditerranée. Qui ne voit pas que nous avons vitalement besoin d'une Europe forte et unie ? L'Europe est non seulement à reconstruire, elle est à repenser. C'est pour cela que les élections européennes ne sont pas une affaire de partis. C'est un rendez-vous avec l'Histoire, et je pèse absolument mes mots. Soit l'Europe veut exister et peser, soit elle ne sera plus. Dans ce moment crucial, nous avons la chance d'avoir un président de la République profondément européen et qui porte une vision pour ce projet. Il veut être à l'initiative d'une refondation européenne, qui ne pourra se faire en continuant d'ignorer les inquiétudes des peuples sur les questions d'identité, d'inégalités, de mondialisation.

 

Les progressistes contre les nationalistes ?

Je préfère parler de démocrates que de progressistes. Les démocrates doivent être en capacité d'apporter des réponses efficaces sur tous ces sujets. Si on ne met pas plus de démocratie dans la vie politique européenne, nous prendrons alors un risque mortifère. La France est devant une responsabilité historique. Et je dis bien la France. Ce n'est pas une question de partis ou de majorité présidentielle. En 2019, nous jouerons bien plus qu'une élection européenne.

 

La France d'Emmanuel Macron ne ressemble-t-elle en rien à l'Italie d'avant Salvini, celle du réformateur Matteo Renzi ? Beaucoup disent que les premiers font le terreau des autres.

« Le retour des peuples », c'est une expression d'Emmanuel Macron. Et cela doit être notre horizon : réconcilier les peuples avec l'idéal européen. Il y a en Europe des combats à mener sur l'État de droit et les libertés fondamentales. Mais notre mission ne doit pas s'arrêter là. Nous devons être en plus capables d'apporter des réponses aux inquiétudes qui s'expriment. Il faut assumer nos valeurs, défendre notre identité, notre modèle social, notre projet de société, c'est fondamental. Mais il nous faut aussi être à l'initiative d'une nouvelle feuille de route sur l'immense question des migrations, sur les futurs échanges commerciaux ou sur la convergence sociale et fiscale européenne plus que jamais nécessaire.

 

Autant de sujets sur lesquels Angela Merkel ne semble pas aussi ambitieuse qu'Emmanuel Macron.

Nous ne pouvons faire l'Europe seuls. Il faut donc fédérer. Si Jacques Delors a été un grand président de la Commission européenne, c'est parce qu'il était en capacité d'aller persuader et convaincre afin de trouver des alliés. Ce n'est pas impossible de rassembler 27 États, à condition de tous les écouter. C'est la responsabilité de la France que d'entendre les divergences. Par exemple, nous avons des divergences avec le gouvernement italien, mais je sais aussi qu'il n'y a aucune raison pour que l'Italie doive affronter seule l'arrivée de migrants. On ne règlera pas ce défi du siècle sans l'Italie. Il en est de même pour le défi climatique. On ne va pas arrêter de parler du climat parce que nous avons des divergences ! Cela nous concerne collectivement.

 

Il y a un peu plus d'un an, vous quittiez précipitamment le gouvernement. N'avez-vous aucun regret ?

Je suis très heureuse au Parlement, à la présidence de la commission des Affaires étrangères. Il y a plus de liberté dans la vie parlementaire que dans la vie exécutive, plus contrainte. Et j'ai besoin de liberté. Les orientations dont nous débattons avec l'ensemble de mes collègues, les réflexions qui sont les leurs, la vision commune qui souvent se dégage de nos débats et de nos échanges, participent, je le crois et je l'espère, à une nécessaire prise de conscience collective : les affaires du monde sont les nôtres, elles nous regardent, elles nous concernent, elles ne sont en rien des affaires « étrangères ».

 

 

 

Retrouvez également l'interview de Marielle de Sarnez sur le site du Point. 



 

 

 

 

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