19 juillet 2010

"Europe financière : sortons de l'impasse !", par Robert Rochefort et Stéphane Cossé

Robert Rochefort Stéphane Cossé

Dans une tribune publiée dans le quotidien "Le Figaro", lundi 19 juillet, Robert Rochefort, député européen et vice-président du Mouvement Démocrate, et Stéphane Cossé, économiste, soulignent le retard de l'Europe en matière de régulation financière.

"Plus d'un an et demi après le début de la crise financière, il faut se rendre à l'évidence : la réforme de la régulation et de la supervision financières en Europe piétine. Le « paquet législatif » prévu à cet effet est en discussion depuis des mois au sein des instances européennes, et le vote au Parlement européen vient encore d'être repoussé en septembre. Pis, l'échec est d'autant plus flagrant qu'une transformation ambitieuse est en cours aux Etats-Unis. Quel paradoxe ! La crise financière avait pourtant montré l'échec du modèle anglo-saxon reposant sur l'auto-évaluation et le surendettement privé, qui ne pouvait mener en fin de compte l'économie mondiale qu'au chaos. Dans ce contexte, l'Union européenne avait une opportunité historique de proposer de nouvelles règles et d'être à la pointe pour lutter contre les rendements financiers excessifs, les bulles spéculatives, et le surendettement.

Tout avait pourtant bien commencé. Il y a un an, l'ancien gouverneur Jacques de Larosière publiait, à la demande de l'Union européenne, un rapport prometteur - même si encore trop clément. Dans la foulée, l'on annonçait à Bruxelles un « paquet législatif », avec notamment la création du Conseil Européen du Risque Systémique (CERS) et d'autres autorités indépendantes de surveillance du secteur financier. A Londres, Lord Turner, patron de la City, dénonçait, à la surprise de tous, les excès de la finance. Le président Sarkozy surenchérissait de son côté dans le cadre du G20.

Que reste-t-il de ces espoirs ? Une réglementation limitant les bonus a certes été prise en France et en Grande-Bretagne. Mais, en France, la partie du projet de loi concernant le renforcement de la supervision des acteurs et des marchés financiers se limite à une dizaine d’articles. Au Royaume-Uni, le nouveau gouvernement envisage une réforme du secteur financier limitée. L’Allemagne, la France et le Royaume Uni ont bien appelé à l’instauration d’une taxe sur les banques, mais sans que l’on comprenne s’il s’agit de moraliser les établissements financiers, d’accroître les recettes budgétaires ou de limiter les risques systémiques. Les Etats-Unis, eux, ont instauré une telle taxe. Sous la pression européenne, la Banque des Règlements Internationaux prépare certes des régulations (Bâle III) en matière de renforcement des fonds propres des banques, mais rien n’est encore décidé.

Et pourtant ! L'actualité montre que les profondes turbulences créées par la crise sont loin de s'éteindre. Les établissements financiers sont à nouveau florissants. La spéculation s’attaque à l’euro, seconde monnaie de réserve au monde. Les volumes de transactions sur les dérivés et autres produits à haut risque sont en forte croissance. Les pays de l’OCDE sont eux implacablement plombés par les 5 000 milliards qu'ils ont dû injecter en deux ans pour sauver le secteur financier, relancer leurs économies et éviter le désastre total. Et la probabilité d’une nouvelle crise financière est de plus en plus élevée, selon de nombreux analystes.

Face à ces nouveaux excès, les Etats-Unis avancent, chaotiquement peut-être, mais ils avancent. L'impressionnant interrogatoire public des équipes de Goldman Sachs par le Sénat a marqué les esprits. Et surtout la réglementation proposée par l'administration Obama, la plus ambitieuse depuis 1945, a finalement été adoptée, avec le support massif des Américains.

Et quelle réglementation ! Sa présentation résumée ne compte pas moins de 88 pages. Cette nouvelle loi interdit la spéculation des banques commerciales sur compte propre et limite drastiquement les investissements de ces banques dans les fonds de capital investissement et hedge funds. Elle impose l'enregistrement des hedge funds et organise les marchés de produits dérivés jusqu'alors réalisées de gré à gré de façon opaque. Elle institue une sorte de conseil suprême de la supervision financière, crée un fonds d'intervention d'urgence et confère des pouvoirs extrêmement larges au gouvernement pour intervenir en cas de crise. Elle institue une bien meilleure protection des consommateurs.

Face à cela, l’Europe, comme elle a dû s’y résigner au G20 de Toronto, prend bonne note de son retard. Son lobby financier a tenté jusqu‘ici de freiner les efforts de réforme substantielle sous prétexte que…les banques américaines ne font rien. Ce même lobby s’arque boute sur le maintien du modèle de banque universelle, au motif que sa remise en cause pourrait nuire au bon fonctionnement des activités spéculatives les plus rémunératrices.

Les opinions publiques ne comprennent pas l’actuelle inertie des dirigeants européens. Après tant de discours sur la moralisation du capitalisme et le « plus jamais ça », l’Europe court le risque de perdre toute crédibilité. Un comble face aux Etats-Unis ! Les autorités nationales doivent prendre enfin conscience qu’il est devenu nécessaire de s’entendre avec le Parlement européen pour mettre au point un socle de régulation et de supervision communs ambitieux. Nous avons besoin en particulier d'autorités indépendantes et fortes dans l'intérêt des Européens. Epargnons-nous une nouvelle humiliation en Europe."

Robert Rochefort, Stéphane Cossé.


Photos : Laurence Masson


Les derniers commentaires ... Tous les commentaires

@Marie 53

Posté par : pasdoue | 1 août 2010 16:08

François Bayrou a déclaré : l'humanisme, "un projet de société" et "une résistance à toutes les oppressions". C'est la raison de mon adhésion. Mais les idées humanistes mises en avant par les fondateurs de l’Union européenne étaient des leurres, des chevaux de Troie, des virus !! Depuis plus de 40 ans les politiciens et les média répètent que l'Europe c'est la paix, c'est le progrès, c'est la prospérité, c'est la démocratie, c'est la liberté, etc.. Vérités ou mythes ? Pour moi en 2010 c'est : mythes. Le premier mythe c'est le "fondateur" Jean Monnet, notre "petit Père de l’Europe", le Moteur d’une oeuvre civilisatrice à l’échelle d’un continent (sic). Jean Monnet était la courroie de transmission des idées de Franklin Roosevelt. La Communauté européenne et l'union politique de l’Europe furent imaginées aux USA, par les USA, pour servir les intérêts des USA. A la lumière de la crise économique actuelle et même avec des œillères, on est obligé de comprendre que depuis plus d'un siècle les intérêts des USA ce sont les intérêts de "Goldman Sachs / JP Morgan / Bank of America / Citigroup". On est donc bien loin des idées humanistes mises en avant pour duper et vassaliser les européens avec cet "objet politique non identifié" (OPNI) qu'est l'Europe. Le deuxième mythe : L'Europe c'est la propérité. Si vous étes un banquier en faillite oui, si vous étes un chômeur ou un contribuable non. Troisième mythe : l'Europe c'est la paix. Alors pourquoi l’Union européenne, à titre provisoire, a-t-elle approuvé un déblocage de fonds disponibles au profit du fabricant du Héron, Israel Aerospace Industries constructeur de drones militaires ? etc.. Jean Monnet, le négociant en Cognac, nous a bien saoulé, et les lendemains de cuite on a mal aux idées préconçues !!


@pasdoue

Posté par : Marie53 | 29 juillet 2010 00:34

Franchement, je ne dirais pas que les Français qui ont voté pour Nicolas Sarkozy ont eu raison, tellement raison qu'il faudrait que nous renoncions à nos convictions pour épouser les leurs !!!! Je ne dirais pas non plus que ceux qui, comme moi, ont voté pour François Bayrou, en 2007, se sont trompés, ni qu'ils ne seront pas majoritaires en 2012... il y aurait même de sérieuses raisons de penser le contraire. Il arrive souvent que la majorité se trompe, l'invoquer ne constitue donc pas un argument pertinent pour décider qui a raison et qui a tort ! Les grandes évolutions sont souvent dues à des minorités qui un jour deviennent majoritaires parce qu'elles ont eu le courage d'avoir raison contre des majorités.

Le Mouvement Démocrate ne s'est pas trompé en défendant la construction européenne et on peut affirmer que c'est le parti français le plus ouvert à cette idée, aussi se renierait-il s'il rejoignait les partis extrêmes dont l'europhobie s'appuie sur des idées reçues un peu usées. D'ailleurs, puisque vous êtes sensible à la notion de majorité, même si elle n'est pas systématiquement pertinente, je vous rappelle que nous sommes, au Mouvement Démocrate, très majoritairement pro-européens, et pour cause, nous avons choisi ce parti aussi pour cela !

L'UE est une organisation supranationale unique au monde, avec des crises et des progrès (les premières entraînant souvent les seconds), qu'on nous envie et qui ne manque pas de candidats, preuve que l'UE doit présenter un certain intérêt ! Vous parlez de l'échec du projet des fondateurs, mais il me semble que leur premier objectif était d'installer une paix durable : pari gagné ! Quant aux difficultés que nous connaissons aujourd'hui, comment, à moins d'être un as de la boule de cristal, auraient-ils pu les anticiper dans un contexte mondial dont ils n'auraient pu prédire l'évolution actuelle ?

Nous sommes en période de crise, mais nous savons que celle-ci, loin de remettre en cause l'UE, montre au contraire l'urgence de remplacer l'approche intergouvernementale qui vient, une fois de plus, de montrer ses limites, par la méthode communautaire appliquée par le Parlement européen.
Enfin, vous m'excuserez de ne pas répondre avec suffisamment de précision à vos accusations un peu vagues contre une Europe de technocrates défendant leurs seuls intérêts, ou ceux d'une minorité de privilégiés... Il y aurait tant à dire ... Mais on peut quand même prendre quelques exemples !
L'armée des eurocrates de l'UE est moins nombreuse que celle des salariés de la ville de Paris qu'on n'aurait pas l'idée d'accuser de détenir le pouvoir dans notre capitale... Le traité de Lisbonne donne au Parlement européen un pouvoir accru qui en fait un acteur majeur avec lequel il faut compter (ce sont d'ailleurs les adversaires du traité constitutionnel qui ont maintenu, jusqu'à décembre 2009, une situation donnant peu de pouvoir à la seule institution européenne élue par les citoyens)... La PAC a permis à l'Europe de ne plus dépendre de l'importation de produits agricoles qu'elle n'était pas capable de produire... Le programme REACH protège les populations européennes contre des substances chimiques dangereuses que les états étaient parfois réticents à interdire... L'Euro nous a évité les effets les plus graves de la crise financière... On pourrait ainsi multiplier les exemples, les développer... Nous devons beaucoup à la construction européenne !


@Marie53 : Consensus ?

Posté par : pasdoue | 28 juillet 2010 17:48

Les convictions européennes du Mouvement Démocrate sont-elles une orthodoxie, une doctrine considérée comme norme de la vérité ? En politique c'est la majorité qui décide. Les Français ont refusé d´adopter la Constitution européenne. 55 pour cent des français ont dit non à la constitution européenne concoctée par des Apparatchiks non élus. L'Union Européenne a été mise en place, à partir d'hypothèses non conformes à la logique, pour servir des intérêts particuliers. Pour le vérifier, il suffit de comparer les promesses faites par les europhiles depuis le 25 mars 1957 et la dure réalité en 2010. Le MODEM doit-il entretenir la mécanique pernicieuse qui sous-tend l'Union européenne telle qu'elle existe aujourd'hui au motif que cette organisation supranationale fait consensus chez ceux, très minoritaires, qui en tirent profits? C'est en reconnaissant ses erreurs que l'on progresse.


Europe financière et Euro

Posté par : Marie53 | 27 juillet 2010 11:43

Il me semble que, si le vote final du paquet législatif sur la supervision financière n'a pas eu lieu, c'est pour laisser à la toute nouvelle présidence belge la possibilité de se rapprocher des propositions de la commission ECON.

Le fait de renoncer au vote final est donc une possibilité d'adopter ces texte en première lecture au mois de septembre plutôt que de passer par une deuxième lecture qui retarderait la mise en oeuvre des réformes nécessaires. Par ailleurs, c'est vrai que l'on pourrait se réjouir de solutions rapides mais, s'agissant de prévenir une nouvelle crise, le délai n'est pas si important que cela : il fallait laisser aux rapporteurs le temps de faire sérieusement leur travail.

Nous devons simplement espérer que nos dirigeants comprendront rapidement la nécessité d'une régulation forte... ce qui n'est pas gagné d'avance !

@ Audomarois

En ce qui concerne Alain Cotta, pas besoin d'être devin pour comprendre que c'est un eurosceptique qui profite de cette crise pour vendre son aversion pour l'Europe ! Il sévit sur des sites nationalistes comme " Nation et République" ou "Rassemblement pour l'indépendance de la France"... Cette europhobie ne me semble pas compatible avec les convictions européennes du Mouvement Démocrate.

Pour ce qui est de la thèse développée par cet auteur, je constate tout d'abord qu'il est bien isolé, et pour cause ! La crise a commencé aux Etats-Unis, nous ne devons pas l'oublier. Quant à dire que l'euro est "un cache-misère" qui a permis aux états de violer, en douce, les engagements qu'ils ont pris en signant le pacte de stabilité, cela n'a pas de sens, les Etats sont responsables des décisions qu'ils prennent ! D'ailleurs, le déficit britannique est nettement supérieur à celui de la France, par exemple, sans que ce pays puisse s'abriter derrière l'euro ! Le tort de l'UE a été de faire confiance aux pays de la zone euro, ce n'est quand même pas une raison pour la faire voler en éclats : il suffit de mieux contrôler que les engagements pris sont tenus ! Si nous sortions de l'Euro, c'est simple nous perdrions encore en crédibilité ! Et notre situation, loin de s'améliorer, se détériorerait inéluctablement.

Le problème, c'est qu'il n'y a pas assez d'Europe, pas qu'il y en a trop ! Ce sont nos dirigeants qui, pratiquant le "chacun pour soi" sans se préoccuper des intérêts de l'Union européenne et de ses 500 millions de citoyens, sont les responsables des difficultés que connaît l'UE.

Heureusement, le Parlement européen est devenu un acteur incontournable depuis que le traité de Lisbonne est entré en vigueur en décembre. En appliquant la méthode communautaire, il défend les intérêts de l'Union européenne et de ses citoyens. C'est un progrès qui a déjà commencé à porter ses fruits.

Saluons le rôle de nos députés européens et de leur groupe parlementaire l'ADLE qui a largement contribué à ce progrès !


@audomarois: OK pour votre deuxième scénario :

Posté par : pasdoue | 25 juillet 2010 17:37

OK pour votre deuxième scénario : "...la France retrouve une liberté d'action où elle peut battre sa propre monnaie, renouer avec une forte croissance économique qui lui permettra de résoudre le problème endémique du chômage.."
La difficulté est que, dans la situation actuelle, ce scénario ne peut pas être mis en application car les "banksters" sont aux commandes et le taux de chômage structurel, qui est approximativement égal au "NAIRU" est un élément de régulation du système économique "néo-libéro-féodal".
Inutile de faire une enquête dans les bars de l'Audomarois pour déterminer combien de clients du Pôle emploi connaissent le NAIRU.
Le NAIRU est défini comme le « taux de chômage d'équilibre vers lequel le chômage converge une fois que le processus d'ajustement dynamique de l'inflation est achevé".
Tout cynisme financier mis a part, c'est la définition de l'OCDE qui "étudie/analyse" les déterminants du NAIRU!
Les "Faux-monnayeurs" sont à l'origine de l'inflation, ils en profitent, et le chômage est l'élément "régulateur": une mécanique toute simple !