16 août 2011
Sylvie Goulard, députée européenne et responsable de l'Europe au sein du Shadow cabinet, a publié le 11 août dernier une tribune dans le quotidien Le Monde, où elle critique "la méthode que la chancelière allemande et Nicolas Sarkozy privilégient" concernant l'euro, et met en avant "trois difficultés majeures" quant à cette manière de procéder.
Après le sommet de la zone euro du 21 juillet, le président de la République a écrit aux élus
nationaux. Le souci de Nicolas Sarkozy de rester en phase avec les autorités allemandes et sa
volonté d'associer les parlementaires nationaux à la consolidation de l'euro méritent d'être salués
: l'Allemagne est un partenaire essentiel et le Parlement a un rôle important à jouer pour que
soient enfin respectés les engagements de la France en matière de discipline budgétaire. Toutefois,
ni le "franco-allemand", ni les institutions nationales ne suffiront à asseoir la légitimité
politique de la zone euro. La méthode que la chancelière et Nicolas Sarkozy privilégient soulève
trois difficultés majeures.
D'abord, cette méthode n'est pas efficace dans la crise. La contagion gagne du terrain,
touchant désormais l'Espagne et l'ltalie. Le plan adopté au forceps, fin juillet, comporte des
éléments positifs, comme le droit accordé au Fonds européen de stabilité financière (FESF)
d'intervenir sur le marché secondaire. Mais soumis à l'aval de 17 Parlements nationaux, le FESF ne
peut pas agir immédiatement, en dépit de l'aggravation de la situation après la dégradation de la
note américaine. D'où l'obligation, pour la Banque centrale européenne (BCE), de jouer un rôle qui
n'était pas prévu, dangereux pour sa crédibilité.
En optant pour une approche intergouvernementale, M. Sarkozy restreint la capacité de
réaction de la zone euro. Il demande aux tiers de croire à l'union tout en sacralisant la désunion.
Jamais les fondateurs de la monnaie unique n'avaient prévu que nous en restions là.
Cette méthode n'est pas plus convaincante s'il s'agit de doter la zone euro d'une politique
économique. La juxtaposition de politiques nationales favorise la cacophonie. Elle ne règle pas les
phénomènes de spécialisation inhérents à une zone monétaire. L'euro a besoin de politiques
communes. Et à cet égard, le "franco-allemand" est en panne : la France sape la liberté de
circulation (Schengen), ce qui dessert la mobilité du travail ; l'Allemagne opère seule des choix
énergétiques majeurs. Les deux pays s'opposent farouchement à la mise en place d'un budget européen
digne de ce nom ou encore à l'émission conjointe d'obligations (eurobonds), qui seraient pourtant
bien plus efficaces que les rachats de titres sur le second marché.
Nicolas Sarkozy prône la coordination des politiques nationales alors que les dix dernières
années en ont montré les limites : les gouvernements nationaux de plusieurs Etats membres (dont la
France encore récemment, et même l'Allemagne en 2003) ne se sont pas sentis liés par leurs
engagements de discipline budgétaire, ni par les stratégies européennes destinées à accroître la
compétitivité.
En proposant "un véritable gouvernement de la zone euro dont la réunion au sommet des Etats
doit être l'élément central", le président nous demande de faire confiance à ceux qui, par leur
désinvolture, ont largement provoqué la crise des finances publiques et ont échoué à créer la
croissance. Les conclusions du 21 juillet vont dans le bon sens, avec le "plan Marshall" pour la
Grèce ou l'embryon d'une politique fiscale commune mais, sans changement de méthode, elles
rejoindront la longue liste des voeux pieux du Conseil européen.
Enfin, la méthode adoptée pose une question majeure de légitimité. Comment l'Europe, berceau
de la démocratie, pourrait-elle se contenter d'un "gouvernement" qui ne serait pas élu en tant que
tel, qui échapperait à tout débat public et ne serait contrôlé par aucun contre-pouvoir ?
Un tel ersatz ne mérite sûrement pas ce nom. Si chaque gouvernement de la zone euro est
légitimement élu et responsable devant le Parlement national pour sa politique nationale, il n'a
aucun mandat européen explicite suffisant pour porter l'intérêt général.
Le philosophe allemand Jürgen Habermas comme l'économiste indien Amartya Sen ont chacun
dénoncé la dérive anti-démocratique d'une zone euro réduite à une coopération intergouvernementale.
Le respect des partenaires sociaux et, plus largement, de la société civile devrait également
dissuader de s'engager sur cette voie. Le risque d'injustice serait d'autant plus grand que le
Conseil européen obéit de plus en plus à une logique censitaire : ce sont les Etats les plus riches
- voire les mieux classés par les agences de notation - qui imposent leurs vues aux autres.
Ce que vit l'Italie, ces jours-ci, devrait nous faire réfléchir : s'il est normal que les
partenaires européens exigent des réformes en contrepartie de leur assistance, la lettre conjointe
(non publiée à ce jour) de MM. Trichet et Draghi dictant à Rome un programme de gouvernement, y
compris le détail des procédures et du calendrier, suscite en Italie de vives réactions.
Ainsi, le "gouvernement de la zone euro" pourrait bien être soit inefficace, s'il adoptait
encore un catalogue de bonnes intentions, soit illégitime et dangereux, s'il instaurait un
directoire. Ce dont la zone euro a besoin, c'est de développer progressivement la démocratie
par-delà les frontières, en se fondant sur des institutions supranationales et des règles du jeu
transparentes. Tel était le projet des pères fondateurs de l'euro. Et même... des pères et mères du
traité de Lisbonne.
Il est assez piquant que le président français omette complètement le Parlement européen (PE)
alors même qu'en vertu du traité de Lisbonne, conçu à la suite de sa proposition de "mini-traité"
de 2007 et rédigé sous la présidence de Mme Merkel, la gouvernance économique européenne ne relève
plus désormais de la seule compétence des Etats mais de la codécision (PE, conseil des ministres et
Commission).
La gouvernance de l'euro a déjà fait l'objet, à Strasbourg, d'un travail approfondi. Six
textes en chantier prévoient notamment un renforcement de la discipline, avec des dispositions
spéciales pour la zone euro, et une surveillance macroéconomique beaucoup plus poussée qui devrait,
par exemple, permettre de contrôler l'endettement privé, la balance des paiements ou le coût
unitaire du travail. Le Parlement a eu à coeur d'accompagner ce contrôle mutuel accru d'un débat
public et démocratique plus approfondi (dialogue économique avec les ministres des finances,
coopération avec les Parlements nationaux via le semestre européen).
Fin juin, deux Etats ont empêché de finaliser l'accord entre le PE et la présidence hongroise
: l'Allemagne, qui persiste à vouloir exclure de la surveillance macroéconomique les pays
excédentaires, afin d'y échapper elle-même, et... la France, qui a rejeté la demande du PE -
soutenue par la BCE - que les alertes lancées par la Commission européenne contre des Etats sur le
point de violer le pacte de stabilité soient adoptées de manière automatique.
Qui croirait pourtant à un code de la route où l'appréciation des infractions serait confiée
à un conseil des automobilistes souverain plutôt qu'à des radars automatiques ?
L'Europe a besoin de l'échelon démocratique national comme des impulsions franco-allemandes
qui servent l'intérêt général européen. Mais l'Europe a aussi besoin d'Europe. L'ambition de la
France, pays où a été conçue la Commission européenne et où siège le Parlement européen, ne peut
être de confier l'euro à un avatar de la Société des nations.
Les derniers commentaires ... Tous les commentaires
@fripounet
Posté par : marcob | 20 août 2011 20:53Un emprunt européen mutualisé supposerait une fiscalité mutualisée européenne. Car pour rembourser il faut de l'argent. Donc avant de pouvoir songer à faire un emprunt européen important et conséquent il faut se mettre d'accord pour avoir une fiscalité européenne et un gouvernement économique européen. Or, les fonds actuels de l'europe sont bonifiés par les Etats sur base individuelle et sont excessivement faibles au vu des budgets de ces Etats. En attendant on peut mutualiser un dispositif de stimulation de croissance qui ne creuse pas le déficit d'une manière immédiate simple (ou du moins pas trop complexe) et transparente. Vous pouvez l'examiner si vous le voulez en consultant ce document.
http://issi.chez-alice.fr/RelanceEconomique.pdf
De toutes facons il faut faire quelque chose.
@fripounet
Posté par : Andalousie | 20 août 2011 19:02Ce que vous proposez est fort possible à réaliser (c'est même un peu ce qui été fait lorsque la Fr. a emprunté plus que de besoin pour prêter à la Gr. à un taux plus avantageux qu'elle ne pouvait obtenir elle-même), mais est-ce vraiment souhaitable ?
Une politique européenne économque (industrielle: reconquête de la production) plus indépendante des marchés financiers américains, chinois... est aujourd'hui, non seulement souhaitable mais, sans doute nécessaire, sans que l'on se chamaille pour savoir qui coute plus cher et faire des comptes d'apothicaire. Mais pour cela, comme le dit le titre de cet article, "la zone euro a besoin de démocratie..."
eurobond
Posté par : fripounet | 18 août 2011 20:50Bonsoir,
Je veux faire part dune remarque de Béotien.
Un emprunt européen pour faire face à la dette de lensemble des pays membres de la zone euro entraînerait la suppression de la disparité des taux d'intérêt consentis à ces pays ; le taux dintérêt appliqué à la zone euro tiendrait compte de la note attribuée par les agences de notation à cette zone en fonction de sa capacité de remboursement et serait de ce fait sans doute relativement bas.
Il s'ensuivrait une diminution substantielle de la somme totale à rembourser par rapport à celle cumulée des différents emprunts des pays membres. Pour ne pas pénaliser les pays dont les taux d'intérêt seraient de ce fait augmentés par rapport à leur taux propre, on pourrait envisager un système de compensation qui consisterait en un versement par les pays surendettés aux pays qui leur ont permis de bénéficier d'un taux dintérêt moindre. Peut-être ce raisonnement est-il saugrenu ? Sil ne lest pas, serait-il techniquement applicable ?
Amicalement
Sylvie GOULARD
Posté par : gilco2 | 18 août 2011 06:26Nous vous soutiendrons dans cette action ! Mobilisez le parlement européen contre l'inefficacité !
Je signe
La zone euro a besoin de démocratie par-delà les frontières
Posté par : VincentLB | 17 août 2011 17:34En ces temps où les entendre seraient plus que jamais nécessaires, le silence des Commissaires (et, en particulier, de leur Président) devient assourdissant !
Alors que seule la voie communautaire pourrait nous sortir de la crise où nous ont menés les partisans de l'inter-gouvernemental, on assiste à des gesticulations de Chefs d'États ou de Gouvernements qui n'ont de légitimité à intervenir que dans leurs pays respectifs et pas dans l'ensemble de la Zone euro .
J'attends de vous, Parlementaires Européens (et en particulier de vous, Sylvie Goulard), seuls détenteurs d'une légitimité démocratique étendue à l'ensemble de l'Union, que vous fassiez pression sur la Commission pour qu'elle exerce enfin sa mission et que soit mise en place le plus rapidement possible une forme réellement démocratique de "gouvernement économique fédéral" qui, seule, permettra de sortir de cette crise de confiance due à l'abus d'endettement.