François Bayrou, invité de France Info jeudi 26 mai, a refusé de participer au consensus autour de la candidature de Christine Lagarde à la direction du FMI. Au-delà de l'affaire Tapie qu'il classe "au nombre des affaires les plus graves que la République ait rencontrées", il pose la question de "l'expérience" de la ministre de l'Économie pour assumer ce poste, "du point de vue des crises du monde". Il s'étonne du soutien apporté par des dirigeants du PS à cette candidature.
France Info : Le G8 va démarrer aujourd’hui à Deauville avec 2 grands absents : DSK et
Christine Lagarde, c’est-à-dire l’ex-patron du FMI et celle qui pourrait lui succéder
car elle est candidate depuis hier. C’est risqué ?
François Bayrou : Il y a des questions et je veux les poser devant vous au moment où tout le
monde applaudit, soutient, que ce soit l’UMP ou la gauche, ce qui est beaucoup plus
surprenant.
Madame Lagarde a été l’objet d’une saisie de ce qu’il y a de plus
important, c’est-à-dire la Cour de justice de la République. Le procureur général de la Cour
de cassation, un des plus hauts magistrats français a dit : « dans cette affaire Tapie, il y a une
série d’irrégularités et sans doute d’illégalités ». On a pris aux contribuables
français 300 millions d’euros pour les donner à une personne privée. Contre les décisions de
justice, on a cherché une justice privée parce que la justice publique, du pays, de la République
ne voulait pas aller dans ce sens-là. Madame Lagarde s’est engagée, elle a elle-même piloté
cette affaire. Elle dit : « s’il y a une enquête ouverte contre moi, je ne changerai pas, je
serai toujours candidate et donc directrice générale du FMI ».
France Info : Vous dites que c’est l’affaire la plus grave qu’ait eu à
connaître la République française ?
François Bayrou : Elle est au nombre des affaires les plus graves que la République ait
rencontré. Il y a deux éléments de réponse. Madame Lagarde dit : « j’ai agi selon le droit ».
Or, c’est un des principes fondamentaux du droit que l’Etat ne peut pas faire appel à
des juges privés. Et deuxièmement, elle dit « j’ai agi en toute transparence ». Comme
ministre de l’économie et des finances, elle est venue devant la Commission des finances de
l’Assemblée Nationale pour dire : « ne vous inquiétez pas, Monsieur Tapie n’aura "que"
30 millions. Et en fait il a eu 300 millions. Je parle de la totalité de ce qui lui restait. On est
passés de 30 à 300, c’est-à-dire 10 fois plus.
Ceci n’est pas conforme à la transparence. Il y a un deuxième ordre de questions sur
l’expérience que peut-être celle de Madame Lagarde pour être directrice générale du FMI. Le
FMI est devant 3 crises immenses. Première crise : qu’est ce qu’il va se passer avec
les dettes des Etats ? Les nuages noirs s’accumulent et on peut se trouver devant un clash
très important. Il y a une deuxième crise : est ce que l’on peut réguler ce monde de la
finance et des banques ? Quand on voit que c’est le Premier ministre conservateur, David
Cameron, qui est le premier à soutenir sa candidature...
France Info : Mais c’est la France qui l’a poussée.
François Bayrou : Moi je regarde cela du point de vue des crises du monde. Troisième question
: qu’est ce qu’on fait par rapport à la Chine ? Tout le monde sait que la Chine
concurrence de manière déséquilibrée, et vous voyez que je choisis des mots extrêmement prudents,
de manière déséquilibrée les économies mondiales parce qu’elle a une monnaie qui est
totalement sur des fausses valeurs.
France Info : La Chine a fait d’ailleurs savoir ce matin qu’elle n’est pas
très favorable à cette candidature, de manière diplomatique.
François Bayrou : Ceci est pour moi une question d’expérience. Jusqu’à maintenant
les directeurs généraux du FMI ont tous été des personnalités qui avaient une autorité et une
expérience personnelle pour résoudre ce type de crise. Pour moi, c’est une question et une
interrogation, donc je ne suis pas dans l’espèce de consensus absolu…
France Info : Est-ce une erreur de se mettre sur la ligne de départ pour Christine Lagarde ?
Est-ce risqué ?
François Bayrou : Non, que Madame Lagarde se mette sur la ligne de départ, elle en a tout à
fait le droit. Mais en parallèle arrivent des soutiens qui sont pour le moins curieux : le PS a
porté plainte contre Madame Lagarde devant la Cour de justice de la République, il y a trois
semaines. Et aujourd’hui, le PS et ses principaux dirigeants la soutiennent. Quelle est la
logique dans tout ça, quelle est la cohérence ? Comment voulez-vous que les gens s’y
retrouvent ? En tout cas, pour moi, c’est une interrogation et je ne me joindrai pas au
chœur des ovations.
France Info : Une autre affaire qui préoccupe les Français, c’est l’affaire Georges
Tron, si affaire il y a, puisque deux plaintes ont été déposées contre lui. Il y a une
requalification des faits depuis hier soir par le parquet pour agression sexuelle et viol.
Pensez-vous que cette affaire va embarrasser le gouvernement et que George Tron devrait peut-être
se mettre en retrait ?
François Bayrou : Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé. J’ai vu comme
vous une page de journal et rien de plus. Tout le monde a parlé de présomption d’innocence,
au minimum on respecte cette prudence-là. Quant au reste, à la question qui vient après à
l’esprit des journalistes : faut-il continuer ces campagnes de dénonciation ? Ma ligne est
très simple et elle est réglée non seulement par les usages, mais par la loi. En France, vous avez
deux lois : il y a une loi qui protège la vie privée. Le Code pénal punit, il y a des poursuites
régulièrement, sur le fondement de cette loi, tous ceux qui vont dévoiler des éléments de vie
privée des gens qui n’ont pas à l’être. Deuxièmement, il y a une loi qui punit les
délits et les crimes, c’est-à-dire le harcèlement, les agressions et a fortiori évidemment
c’est un crime passible des assises, le viol. Il faut respecter cette loi-là. On a la chance,
en France, d’avoir un système judiciaire que tout le monde décriait, il y a quelques années.
Je suis heureux de voir que le juge d’instruction apparaît aux yeux des Français, ayant vu ce
qu’il se passe aux Etats Unis, comme une institution et un magistrat équilibré et utile. Donc
laissons faire ces enquêtes.
France Info : A un an de la présidentielle, on a vu que Claude Guéant avait pris position sur
l’immigration, Jean-François Copé a dit que ce serait une convention de l’UMP, le PS
n’en parle pas vraiment dans son projet... Et vous François Bayrou, au MoDem, allez-vous
poser la question de l’immigration dans votre campagne pour 2012 ?
François Bayrou : Nous allons l’aborder. Si vous faites de l’immigration une
obsession pour la société française, vous envoyez la France dans le mur. Si on se met à regarder
votre origine, d’où vous venez, quelle est la consonance de votre nom, éventuellement votre
adresse, vous paralysez totalement la société française. Si vous regardez tous les sujets sous
l’angle de l’immigration, vous allez dresser tous les Français les uns contre les
autres et vous allez créer des vagues qui sont des vagues dangereuses. Donc, on peut traiter de
l’immigration, mais il est inacceptable et insupportable d’aborder tous les problèmes
sous l’angle de l’origine des gens. On est un pays et donc on doit se rassembler,
quelque soit l’origine et le chemin qu’on a suivi. Et ceci, il n’est pas un
dirigeant français dans l’histoire qui ait suivi une autre ligne.