Retrouvez l'intervention de Christophe Ginisty, fondateur d'Internet sans frontières, au cours de le première Université populaire du Mouvement Démocrate sur le sujet "La liberté numérique".
Jean-Pierre Rioux – Christophe Ginisty est chef d’entreprise,
fondateur de l’agence « Rumeur publique ». Il est expert des relations de presse, il a été
grand conseiller de bloggeurs variés. Il a fondé en 2008, il va peut-être vous en dire un mot tout
à l’heure, l’association « Internet sans frontières » dont je parlais à
l’instant, qui est une ONG dont le but est de faire de la liberté d’expression sur
Internet une liberté fondamentale et à développer. Il est par ailleurs membre du Mouvement
Démocrate et il est conseiller municipal d’Issy-les-Moulineaux, haut lieu des technologies
nouvelles. Cher ami vous avez la parole pour une bonne demi-heure.
Christophe Ginisty – Ca fait longtemps qu’on ne m’avait pas
appelé Charlie. Merci infiniment, je suis absolument ravi d’être ici et de vous parler
d’un des sujets qui me passionne le plus qui est la révolution numérique et tout ce
qu’elle a comme impact dans la société et notamment dans la société politique. Ce que je
voudrais, c’est discuter, c’est lancer un peu quelques idées autour de ces questions
pour vous permettre de réagir.
Internet n’est qu’une duplication de la société
Je voudrais commencer mon propos par vous lancer peut-être quelques idées qui sont des idées
un petit peu provocantes et qui ont pour objectif de poser le débat. La première chose que je
voudrais vous dire si je devais être le plus provocateur possible, serait de vous dire
qu’Internet finalement n’est pas nouveau, ça ne propose pas une innovation majeure. Si
je vous dis cela, ce n’est pas uniquement pour faire de la provocation. C’est pour
insister sur un point qui est important à mes yeux, c’est qu’Internet ne propose
finalement, au départ, qu’une duplication de la société telle que nous la connaissons tous.
Internet est fait de gens, ce n’est pas un univers virtuel, Internet est fait de gens bien
réels comme vous et moi qui utilisent et découvrent un espace de liberté, et qui
s’approprient, qui colonisent cet espace de liberté en en faisant d’une certaine
manière, un espace tel qu’ils l’ont imaginé. Cet espace grandit, se fait à partir de la
volonté d’hommes et de femmes qui un jour découvrent quelque chose qui pour le coup est
totalement nouveau, c’est une nouvelle liberté, un territoire vierge sur lequel ils ont la
possibilité d’occuper un espace. On a beaucoup comparé Internet avec la ruée vers l’or,
avec la conquête de l’Ouest. Il y a dans les révolutions numériques cette idée que
l’Homme est confronté à un territoire vierge sur lequel il va s’implanter en essayant
de créer des modes de vie, des codes, des repères qui sont des repères qu’il va imaginer,
avec infiniment de liberté. Internet , une liberté nouvelle comme appropriation d’un espace
vierge
Quand je dis qu’Internet ce n’est pas nouveau, c’est évidemment une
provocation, c’est très nouveau car c’est un nouveau territoire, un nouveau territoire
sur lequel il va y’avoir énormément de choses qui vont se passer. Quand je dis que ce
n’est pas nouveau, c’est qu’il ne faut jamais oublier que lorsqu’on pense à
Internet, on doit penser au fait qu’Internet est un espace qui est habité par vous et moi,
qui est habité par les gens qui constituent notre société. De la même manière qu’il y a des
gentils dans nos rues, et des méchants dans nos rues, eh bien il y a des gentils sur Internet et il
y a des méchants sur Internet. De la même manière qu’il y a des gens qui sont vertueux et
qu’il y a une police dans nos rues, eh bien il y a sur Internet des gens qui sont vertueux,
qui ont des bons comportements, et il y a des gens qui sont chargés de faire la police.
Mais ça nous choque énormément parce que quand on fait la police, quand on nous impose une
police sur un espace qu’on a conquis, qu’on a défriché nous-mêmes, eh bien on le vit
relativement mal. Quand vous voyez tout ce qui se passe autour d’Internet, toutes les
tentatives qui existent d’essayer d’organiser, de filtrer, de contrôler, ce sont des
choses absolument insupportables que tous les internautes vivent très mal. Je dirais, plutôt que de
dire tous les internautes, tous les pionniers, vivent très mal, si l’on reprend cette
analogie avec la conquête de l’Ouest. Parce que tout simplement, c’est un territoire
que l’on a conquis et tout à coup on n’a pas envie d’être embêté par une police
qui vient nous dire comment nous comporter sur ce territoire qui nous appartient.
Une révolution non organisée, non théorisée
Parce qu’une autre particularité de la révolution numérique, contrairement à
d’autres révolutions qui se sont passées dans nos histoires, elle est une révolution qui
n’a pas été décidée par une organisation ou par une série d’organisations ou par un
pouvoir politique. C’est une marche en avant qui a été le fait d’un certain nombre
d’individus qui ont décidé de travailler, de communiquer, d’occuper cet espace
librement ensemble. En fait, on pourrait presque parler de génération spontanée mais c’est
une occupation, une appropriation spontanée d’un espace. Et cela, c’est relativement
nouveau.
Quand vous regardez nos histoires avec les révolutions industrielles ou politiques, vous avez
à un moment donné la main d’une organisation qui nous dit : ça va être comme ça, on va bouger
les choses de cette manière, vous avez des grands théoriciens qui vont théoriser ces révolutions et
ces grandes évolutions. Sur Internet, ça n’est absolument pas le cas. Vous avez tout
simplement un outil que, par hasard, un certain nombre d’individus occupent ou découvrent, et
sur lequel ils vont créer, modéliser, un certain nombre de comportements.
Ces comportements sont très intéressants car ils sont révélateurs de nos sociétés, de la
manière dont nos sociétés évoluent et se construisent. Il y a dans Internet la notion du social, la
notion de cœur même de la démocratie – au sens étymologique du terme démocratie –
parce qu’il y a cette appropriation par des individus, et non pas par une autorité qui décide
au lieu et à la place des autres, de leur espace. Et ce que ces gens-là font de cet espace
extraordinaire qu’est Internet, eh bien ils en font tout un tas de choses. Ils communiquent,
ils échangent, ils se connaissent, ils abattent des frontières, ils abattent des certitudes, ils
changent les contours traditionnels de nos sociétés, tout simplement parce qu’ils ont une
liberté qui leur permet de réinventer une forme de société qui est une société nouvelle.
C’est très important.
Un moyen d’accès à la politique
Pour aller au cœur du sujet qui nous occupe, qui est les liens avec la politique, eh
bien Internet représente une série de nouveautés qui sont fondamentales. On a vraiment cette idée
qui est celle de la duplication de la société, de la société qui échange, qui vit, qui construit
des choses sur Internet est exactement la même que la société qui existe dans nos rues, sauf
qu’elle se met sur Internet et elle invente des codes de vie, des codes d’échange
ensemble. Et cette société va trouver un certain nombre de facilités, elle va trouver un certain
nombre de choses qui n’étaient pas possibles avant et elle va conquérir le goût de faire
d’autres choses, des choses qu’elle ne faisait pas dans la société par ailleurs,
notamment de la politique.
Quand on parle d’Internet et de la politique, il faut penser une chose – il y a
beaucoup de gens qui disent des choses absurdes sur Internet et la politique en disant
qu’Internet contraint les gens à faire de la politique autrement. On vous dit : Internet ça
amène à faire de la politique autrement – Internet, avant d’amener à faire de la
politique autrement, la première vertu d’Internet est d’amener de nouvelles personnes à
faire de la politique. Cela, c’est fondamental. Il faut comprendre qu’Internet, avant
de changer les comportements des gens qui font de la politique, Internet permet d’amener des
gens qui n’ont jamais fait de politique et qui n’auraient jamais fait de politique, à
en faire. C’est fondamental parce que vous avez une sociologie, une catégorie de gens qui se
retrouvent sur Internet autour de la chose politique et qui finalement sont des gens nouveaux. Non
pas parce qu’ils n’existaient pas dans la société, ils existent, ce sont des gens comme
vous et moi, mais ce sont des gens qui à un moment donné vont rencontrer le média et vont se dire :
j’ai envie de faire de la politique, j’ai envie de participer.
La politique sur Internet en France
Une des premières manifestations de ce que je dis s’est déroulée en France en 2005. En
2005, il y a eu en France une élection importante qui était le référendum autour de la Constitution
européenne. Souvenez-vous en 2005, revenez plutôt en 2004, vous aviez la plupart des grands partis
politiques, en tout cas les 3 plus importants à l’époque : l’UMP, le PS et l’UDF,
Parti Socialiste, moins les fabiusiens et certaines personnes qui appelaient au Non, vous aviez la
plupart des gens qui étaient d’accord pour appeler à voter Oui, favorablement au référendum
sur la Constitution européenne. Ces gens-là, quand ils apparaissaient dans les médias, ils
défendaient une vision du Oui, une façon de porter le Oui et de voter favorablement pour la
Constitution européenne.
Qu’est-ce qui s’est passé à l’époque ? Vous avez tout un tas de gens, des
observateurs, des citoyens qui se sont dit : quand j’ouvre mon poste de télévision, quand
j’ouvre les journaux, quand je vois s’exprimer les grands leaders politiques, je vois
s’exprimer une succession de gens qui me disent deux choses : la première chose, le
référendum c’est trop compliqué, ce n’est pas la peine qu’on vous
l’explique, et la deuxième chose, faites-moi confiance il faut voter Oui.
Quelle est la réaction des citoyens ? Je suis une des choses qu’Internet a produit de
positif dans ma vie, c’est que ça m’a rassuré sur les capacités de mes concitoyens à se
mobiliser et avoir une espèce de forme de résistance. Qu’est-ce qu’on fait mes
concitoyens ? Ils se sont dit : non, ça ne me va pas. D’abord si c’est compliqué, il
faudrait qu’on me l’explique plutôt qu’on me dise que je ne vais pas comprendre.
Il faudrait me dire ce qu’il y a dedans. D’autre part, il y a une certaine catégorie de
citoyens qui ont dit : moi je ne suis pas d’accord, je ne me sens pas représenté dans cette
succession de Oui-istes, j’ai envie, moi, de voter Non, ce n’est pas indigne, et je
vais dire pourquoi. Et vous avez à ce moment-là pendant l’hiver 2004-2005 et à la fin de
l’hiver 2005, des gens qui se disent, qui installent des sites, des blogs sur Internet et qui
font vivre un débat que certains médias avaient cru, je parle surtout des médias télévisuels et
audiovisuels, perdu d’avance. Là, on s’aperçoit que sur Internet, il y a une vitalité
de débats, de discussions, qui est absolument extraordinaire. Je ne serais pas comme certains de
mes collègues qui disent qu’Internet a fait basculer le référendum dans le camp du Non.
C’est absolument faux et à mon avis c’est totalement abusif, j’y reviendrai tout
à l’heure. Internet n’a pas encore le pouvoir qu’on lui prête, et loin de là.
Le moyen de l’expression d’une voix alternative
Mais Internet a permis d’une certaine manière d’installer une alternative. Et ce
qui est intéressant c’est le comportement des gens qui se disent : je ne suis pas représenté
par ce que je vois, je n’ai pas envie de croire forcément que la vérité est ainsi et
j’ai envie de contribuer. Quand je vous disais tout à l’heure qu’Internet apporte
à la politique des gens qui ne faisaient pas de la politique avant, eh bien, j’en veux pour
preuve que pour la première fois en France, – c’est un comportement très anglo-saxon
mais pas français du tout – pour la première fois en France, vous avez des gens qui ouvrent
des sites, des blogs publics avec leur tête, leur identité en revendiquant leurs opinions
politiques.
Quand vous allez en Angleterre ou aux Etats-Unis, vous allez voir tout un tas de gens qui
derrière leurs voitures vont mettre : je vote démocrate, je vote Labour, etc. Même devant leurs
pavillons, vous avez des grands panneaux, en Angleterre, avec les couleurs politiques. En France,
pas du tout, on n’imagine pas ça deux secondes. Parce qu’on a une culture de la chose
politique au moins aussi secrète et tabou que celle de l’argent, sur lesquelles on nous
indique, en France, quand on est un petit garçon ou une petite fille : si tu ne veux pas te fâcher
avec tes amis, ne parle surtout ni de politique, ni d’argent. Comme ça c’est fait, on
en parle plus. Heureusement, on découvre après que ce n’est pas si sale que ça, je parle de
la politique, je pourrais parler de l’argent aussi.
Vous avez pour la première fois en 2005, des gens qui revendiquent leurs opinions politiques.
C’est très nouveau en France, c’est la première fois. Internet permet d’amener
des gens qui ne font pas de politique à en faire. Et on l’a vu très bien en 2007 aussi. En
2007, vous avez cette campagne présidentielle qui amène au résultat que vous ne pouvez absolument
pas louper, même si vous êtes totalement inattentif. Et vous avez tout un tas de gens qui, au fur
et à mesure de la campagne, se retrouvent sur Internet, discutent, créent des blogs, prennent leurs
responsabilités, acceptent de revendiquer, d’échanger. C’est vrai en France mais
également dans d’autres pays.
Le Mouvement Démocrate, illustration d’un nouvel engagement
Et puis vous avez le 6 mai au soir l’élection de Nicolas Sarkozy, et vous avez le 6 mai
au soir un formulaire sur le site de François Bayrou, qui, simplement, sans publicité aucune,
appelle les gens à remplir un formulaire en disant : si vous voulez adhérer au futur mouvement que
l’on va lancer dans la lignée démocrate, remplissez vos coordonnées et envoyez-le moi. Tout
un tas d’experts du marketing vous diraient que grosso modo, si le gars arrive à rassembler
150 adresses, il aura bien gagné sa journée.
Eh bien le gars en question, il en rassemble plus de 80 000 personnes qui acceptent dans les
semaines qui viennent de laisser leurs coordonnées et de dire : je veux adhérer à ce futur
mouvement dont je ne sais absolument rien. Et vous avez là-dedans des gens qui vous disent, parce
qu’on les a rencontrés la première fois à Seignosse, à l’Université d’été dans
les Landes, vous avez tout un tas d’hurluberlus qui viennent de nulle part et de partout et
qui font de la politique. Ils sont contents, c’est la première fois qu’ils font de la
politique, ils sont ravis de se retrouver et il y a une espèce de vitalité extraordinaire. On se
rend compte que cette vitalité provient du fait que vous avez, là, devant vous et autour de vous,
des gens qui n’auraient jamais fait de la politique sans Internet et qui le font avec
Internet, qui sont venus à la politique avec Internet.
Ca, c’est très important. C’est pour ça que quand je vous disais tout à
l’heure, de manière provocatrice, que Internet n’est pas nouveau. Internet est
évidemment extrêmement nouveau parce qu’Internet va permettre d’amener des gens à la
politique, qui sont différents.
Gagner ou ne pas perdre ?
Alors quand on parle d’Internet et de politique dans les salons ou dans les dîners, il
y a impératif de parler de Barack Obama. Pourquoi ? Parce que tout le monde va vous dire : cher
ami, c’est formidable, Barack Obama a été élu grâce à Internet, vous vous rendez compte ! Là
encore, je vais peut-être vous décevoir en vous disant que c’est totalement faux, en tout
cas, c’est totalement abusif. Quand vous avez les moyens de dépenser un milliard de dollars
en communications diverses, on peut toujours disserter sur l’importance de l’Internet.
Mais quand trois semaines avant ou un mois avant le premier tour, vous avez la possibilité de vous
acheter trente minutes de publicité digne des plus grandes productions hollywoodiennes, pour y
passer votre message, c’est vrai qu’organiser des chats sur Internet c’est sympa,
c’est exotique, mais ce n’est pas ça, fondamentalement, qui vous fera gagner, parce
qu’encore une fois, je le dis, même si Internet a un pouvoir, qui est un pouvoir
d’influence, rien n’a encore permis de penser que c’était déterminant. Si Barack
Obama ou ses équipes ont remarquablement utilisé les outils qu’ils avaient en leur
possession, rien ne peut dire qu’Internet a fait gagner Barack Obama.
L’apparition d’une génération politique nouvelle ?
Par contre, ce que l’on peut dire, c’est que j’aime bien l’idée selon
laquelle chaque grande révolution médiatique a généré une nouvelle catégorie de leaders.
J’aime bien l’idée de dire que la presse écrite a amené une nouvelle forme de leaders
intellectuels, que la radio a propulsé sur le devant de la scène une nouvelle catégorie de leaders
– je pense à Truman, je pense au Général de Gaulle, que serait le Général de Gaulle sans la
radio, sans l’appel du 18 juin –, et puis on continue dans les années 1960 avec la
télévision. On a tous en tête ou si vous ne l’avez pas en tête, vous le trouverez facilement
sur Internet, le débat entre Nixon et Kennedy. C’est un modèle d’utilisation de la
télévision par un jeune candidat démocrate qui a le sens de la télévision. J’aime penser, ce
n’est peut-être pas vrai, qu’Internet va amener dans nos sociétés une nouvelle forme,
une nouvelle catégorie de leaders, d’hommes politiques, qui ne sera pas forcément différente
de celle qui était là avant. Qui n’aura pas trois bras et Nixon n’en a que deux, mais
qui va avoir un supplément, qui va utiliser mieux que les autres, peut-être un peu plus
intelligemment, un peu plus finement, le média en question.
Si je pense qu’Internet n’a pas le pouvoir de faire gagner les gens – on ne
peut certainement pas dire que Nicolas Sarkozy a gagné par Internet, on ne peut pas dire que Barack
Obama a gagné grâce à Internet –, autant je pense l’absence de maîtrise
d’Internet pourra vous faire perdre des élections. C’est-à-dire que c’est plus un
raisonnement par défaut qui consiste à dire : la puissance d’Internet est importante, surtout
dans un pays comme la France qui a énormément d’internautes. On est à peu près à 60 pour cent
de taux d’équipement même si on est un peu en retard par rapport aux pays nordiques, pays
anglo-saxons, la Corée du Sud, qui sont des pays extrêmement connectés à Internet. Même
l’Iran dont je parlais hier sur mon blog est un pays qui est très connecté à Internet.
D’ailleurs je vais vous en dire un mot tout à l’heure. Même s’il y a énormément
de gens sur Internet, la question n’est pas de savoir si Internet va vous faire gagner une
élection mais de savoir si Internet peut vous faire perdre une élection. Moi je dis oui. Internet
peut vous faire perdre une élection, peut vous faire perdre une campagne. Parce que la politique
aujourd’hui ne peut pas se passer d’Internet. Autant il est abusif d’être
angélique vis-à-vis d’Internet en disant qu’Internet permet de gagner, autant il est à
mon avis pertinent de dire qu’Internet peut vous faire perdre. Pourquoi ? Parce
qu’Internet, je vous parlais tout à l’heure de duplication de la société qui à un
moment donné se transporte et s’installe sur un média, Internet à ses codes, Internet amène
des gens nouveaux à faire de la politique, Internet amène tout un tas de population à discuter de
choses qui apparemment – souvenez-vous dans les années 1980, à quel point les leaders
politiques de tous bords disaient : vous savez les Français sont fâchés avec la politique, les
Français n’aiment pas la politique, mais rien du tout, les Français adorent la politique.
Peut-être qu’ils ne les aimaient pas eux, c’est autre chose. Peut-être qu’ils
avaient un divorce par rapport à la classe politique, mais les Français adorent la politique, on
l’a vu en 2005.
Un enjeu politique majeur
Donc, sur Internet, il se passe des choses extrêmement importantes et sur lesquelles,
croyez-moi, tous les gouvernements du monde sont préoccupés. Quand en Birmanie, il y a plus de 2
ans, vous avez une révolte des moines. Que fait le gouvernement birman ? Pour le coup, il coupe
physiquement la connexion. Le plus gros tuyau qui sortait de la Birmanie pour envoyer des images,
il est coupé. De quoi s’aperçoit-on ? On s’aperçoit que la révolte des moines birmans,
on l’avait en direct tous les soirs au 20 heures, grâce à des images qui étaient sur Internet
et que du jour au lendemain on n’a plus autant d’images. D’une certaine manière
le puits s’assèche et, c’est terrible de dire ça, mais tout cela se noie dans
l’indifférence de nos consciences.
Regardez ce qui s’est passé en 2004-2005. En 2004, il y a ce fameux tsunami qui a la
qualité d’une certaine manière, et c’est cynique de dire ça, de se placer dans une
région touristique. Et qu’est-ce qui se passe ? A un moment où les gens sont en vacances, on
est le 26 décembre, on le sait, on a des images partout, et on voit ces images passer en boucle, on
voit ces images qui sont postées sur Internet. Ne croyez pas qu’il y avait des équipes de
télévision qui étaient prêtes en se disant : toi on va te mettre en Thaïlande, toi on va te mettre
au Sri Lanka au cas où. Ce n’est pas ça. Vous avez une conjonction de hasards qui font que
les gens communiquent sur Internet. En 2005, vous avez un élan de générosité planétaire comme il
n’y en a jamais eu.
Et vous avez en 2005, quelques mois plus tard, Kandahar, dans une région qui n’est pas
franchement touristique, quelque chose qui se passe, quelque chose d’absolument redoutable,
d’affreux, mais vous n’avez pas la même puissance virale de l’Internet puisque
simplement vous avez beaucoup moins de gens qui sont là-bas. Là, l’élan de générosité, la
mobilisation de la société est beaucoup moins importante.
Ce qui fait dire aux gens qu’Internet est un outil de mobilisation. Ce qui n’est
pas faux. Quand vous avez la possibilité de voir sur Internet un certain nombre de choses, vous
avez une proximité, vous créez une proximité vis-à-vis d’Internet qui est plus forte. En
politique, c’est la même chose. En politique, vous avez la possibilité sur Internet de créer
une mobilisation qui se développe, qui se déploie extrêmement rapidement. Ce n’est pas ça qui
peut vous faire gagner une élection mais c’est cela qui peut vous la faire perdre. Tous les
gouvernements le savent. En Iran vous avez en juin prochain une élection présidentielle, ou un
simulacre d’élection présidentielle, et vous avez Internet qui est un enjeu majeur. Pourquoi
? Parce que le pouvoir sait très bien qu’il peut perdre une élection grâce ou à cause
d’Internet. Vous avez des répressions en Iran qui sont des répressions très vives à
l’heure où je vous parle. Il y a des sites qui sont à la gloire de Khatami, opposant de
Mahmoud Ahmadinejad, qui sont fermés, avec des gens, des bloggeurs, des internautes, qui sont
emprisonnés.
Lieu d’expression, lieu de répression
Donc vous avez tout un tas de pays qui contrôle Internet parce qu’ils savent
qu’Internet est un danger. Ils savent que cette société qui s’est installée sur
Internet, s’y est installée avec des codes, avec des règles qui les dépassent. Et la bonne
nouvelle, c’est que les internautes auront toujours une longueur d’avance sur les
censeurs, pour des raisons techniques, pour des raisons sociologiques, pour une certaine forme
d’agilité qui est totalement disproportionnée par rapport à la lenteur et la pesanteur de
l’appareil législatif et répressif. Alors il est vrai que c’est compliqué, c’est
vrai que vous avez beaucoup de gens qui sont emprisonnés pour leurs idées, pour avoir passé des
idées sur Internet.
Mais la bonne nouvelle, la petite lueur d’espoir que vous devez conserver, c’est
le fait que les internautes ont toujours une longueur d’avance. J’en veux pour preuve
une chose qui se passe en Iran, on en parlait tout à l’heure. Les gouvernements essaient
toujours de contrôler l’Internet. Le premier réflexe d’un Etat totalitaire ou répressif
c’est de fermer. Ils ferment les tuyaux, ils ferment tout, en disant ça vous n’avez pas
le droit.
Il faut savoir que la Chine qui est quand même un pays énorme en superficie et en nombre
d’habitants, la Chine a demandé à une entreprise qui s’appelle Cisco de concevoir un
réseau Internet très particulier. Qu’est-ce que ce réseau Internet a de très particulier ? Il
a un double cahier des charges. Premièrement, pouvoir permettre à des centaines de millions de
Chinois de se connecter à Internet. C’est quelque chose de très particulier. Deuxième
caractéristique, il faut qu’il y ait peu de points de présence. Les points de présence, ce
sont des carrefours par lesquels tous les réseaux passent. Sur un réseau comme la Chine vous auriez
à peu près, si vous prenez la manière avec laquelle le réseau français est conçu, vous le reportez
à la Chine, vous auriez à peu près 200 ou 300 gros points de présence. En Chine vous en avez 4.
Pourquoi vous en avez 4 ? Tout simplement parce que si vous en avez 4, c’est plus facile à
contrôler. Parce que contrôler 4 points de présence, c’est plus facile que d’en
contrôler 150. Comme ça, vous avez la possibilité de contrôler ce qui se passe.
Lieu de renseignement
Et donc le premier réflexe d’un certain nombre d’Etats est de fermer tous les
tuyaux en disant : ça vous n’avez pas le droit, on ferme les sites. Les Iraniens ont fermé un
site que vous connaissez tous en France, qui s’appelle Facebook. Vous êtes 7 millions de
Français à avoir un profil sur Facebook. Ils ont fermé Facebook sur des considérations subversives
en disant : il se passe sur Facebook des choses qui sont pornographies ou contraires à
l’esprit du régime. Et le 4 février dernier, figurez-vous qu’ils ont réouvert Facebook,
et qu’ils ont totalement libéré Facebook. Et plein de gens se sont demandé : pourquoi ont-ils
libéré Facebook ? Pourquoi ils ont permis cette nouvelle liberté, alors qu’au même moment,
ceux qui sont pour l’opposant principal au régime, ils sont en train de les mettre en prison
?
Je vous dis, je n’ai pas de preuves pour le dire, peut-être que c’est une
accusation un peu trop forte, je suis absolument persuadé que s’ils réouvrent Facebook,
c’est pour mieux le contrôler. Parce que regardez à quel point la France notamment, le
Président de cette maison dans laquelle nous parlons aujourd’hui, se sont émus sur Edwige.
Mais allez comparer Edwige à Facebook. Mais Edwige c’est du pipi de chat par rapport à
Facebook. Vous allez sur Facebook, vous avez toutes les informations que vous voulez. Vous avez mon
nom, mon numéro de téléphone, mon e-mail, là où je vis, vous avez en plus mes copains. Vous pouvez
arrêter mes complices si vous voulez, j’en ai 1200, j’en ai un peu trop, il y en a
certains que je ne connais pas, je vous jure monsieur le commissaire, je ne les connais pas tous.
Mais ce sont des amis malgré tout. Vous savez les groupes auxquels j’appartiens, vous savez
ce que je fais le soir. Si j’ai accepté d’aller à un événement, vous savez que
j’y serai le soir, c’est super facile de m’arrêter. Super facile de savoir ce que
je fais. Vous avez le gouvernement iranien comme ça, tranquille, qui réouvre Facebook le 4 février
dernier, 4 mois avant l’élection majeure. Et à mon avis, vous allez voir que ça va chahuter.
La grande conquête de la fin du XXe siècle
Donc ce que je voudrais vous dire par rapport à ça, c’est qu’on a sur Internet,
un espace absolument passionnant parce que du point de vue du comportement planétaire, du point de
vue de la sociologie, du point de la manière avec laquelle les gens l’utilisent, vous avez un
espace de liberté qui est une vraie nouvelle conquête de l’Homme. On dit a souvent dit en
1969 que la Lune, l’espace était une conquête de l’Homme. Je pense que la vraie
conquête de la fin du siècle dernier, c’est Internet beaucoup plus que l’Espace. Je
crois que sur Internet, vous avez des choses fondamentales qui se passent aujourd’hui.
Internet, la bonne nouvelle, c’est qu’Internet c’est un espace qui est toujours
extrêmement libre et sur lequel les individus ont toujours la possibilité de discuter librement.
Profitez de votre liberté sur Internet en France et profitez du fait qu’Internet, si
l’on revient au sujet qui est la politique, Internet donne les conditions d’une
nouvelle social-démocratie qui est absolument essentielle à la vitalité de l’énergie dans
laquelle nous vivons. Et cela c’est extrêmement important.
On revient sur Barack Obama deux secondes pour conclure. Barack Obama n’a pas gagné
grâce à Internet mais il a amené un nombre incalculable d’Américains, notamment parmi les
minorités, à s’intéresser à la politique, à aller voter. Il faut savoir que nous, si au
deuxième tour de la présidentielle, si on a un taux de participation supérieur à 60 pour cent
– 70 pour cent, on est content, on se dit ce n’est pas terrible, il y a quand même 25
pour cent de fainéants qui ne sont pas allé voter. Aux Etats-Unis, les taux de participation
n’ont rien à voir, ils sont beaucoup plus bas. Là, vous avez aux Etats-Unis, pour
l’élection de Barack Obama, une espèce de vitalité ou de mobilisation de la société qui est
absolument unique et historique.
Quelle nouvelle politique à l’ère de l’Internet ?
Reste à savoir – et ce sera ma conclusion – comment ces gens vont se comporter
par rapport à Internet et à la politique. Mon idée est qu’ils vont recréer une nouvelle
proximité avec leur classe politique, se réapproprier les leaders politiques de façon beaucoup plus
intime. Il va y avoir une réappropriation du dialogue du citoyen avec le politique, presque en
tête-à-tête. Parce qu’ Internet, c’est un média à la fois planétaire, mais aussi qui
crée l’intimité. Quand vous êtes sur le site d’un leader politique, d’un leader,
vous avez l’impression d’être en tête-à-tête avec lui, même si vous avez un million
d’auditeurs à côté qui lisent la même chose. Vous avez un sentiment de tête-à-tête.
La première chose c’est ça. Ca va créer une nouvelle intimité des gens vis-à-vis de la
politique. Et la deuxième chose : ça va permettre à des gens qui proposent une information
alternative, à des gens qui proposent une information non formatée, à des gens qui veulent regagner
une certaine forme de liberté d’expression, tout simplement d’exister. Internet est une
opportunité unique pour les gens qui veulent proposer une alternative par rapport aux médias
traditionnels.