Guy Verhofstadt, ancien Premier Ministre belge, intervient dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Le modèle européen" à Montpellier le 17 mai.
- Merci chère amie.
Tout d'abord je dois vous dire que j'ai hésité à venir, car j'avais lu, dans Le Monde, un
article d'Harlem Désir disant que j'étais le diable en personne.
Je me suis dit : "Est-ce que je vais encore pouvoir entrer au MoDem ?! Est-ce que, vraiment,
ils vont encore me laisser la parole après cet article très agressif ?"
Je crois que j'ai bien fait de venir pour quelques raisons, d'abord parce que j'ai été,
pendant 9 ans, membre du Conseil européen.
J'ai essayé, avec la Belgique, soutenu par ma coalition avec les socialistes, de faire
avancer l'Europe sociale, deux, trois fois j'ai proposé des textes concrets. Je n'ai vu aucun
leader socialiste m'appuyer au Conseil européen. C'est cela, la réalité.
Deuxièmement, je me suis dit : "Je vais venir parce que je viens au congrès du parti le plus
pro européen de France. Il faut que les pro européens se défendent et se soutiennent mutuellement".
Troisièmement, je suis naturellement venu pour la sympathie que j'ai pour François Bayrou.
La dernière raison, c'est parce qu'actuellement, nous vivons naturellement un moment tout à
fait crucial. L'enjeu de ces élections est énorme. Tout travailleur, tout dirigeant d'entreprise le
sait, il faut faire un choix maintenant, c'est-à-dire continuer l'approche actuelle assez
nationaliste, avec 27 plans de redressement différents... enfin petits plans différents, ou bien
avoir une approche commune proeuropéenne qui est la seule méthode pour nous faire sortir de la
crise ?
Ce choix va être fait pendant les élections européennes. Ce n'est pas avant, ce n'est pas
après, c'est pendant cette semaine où l'on organise ces élections.
On connaît les raisons de cette importance. Il y a actuellement des milliers d'entreprises
qui font faillite, des millions de gens qui perdent leur emploi, il y a aussi encore des milliards
d'euros d'épargne qui se volatilisent et je crois vraiment que ce n'est pas encore fini, que,
partout en Europe, nous continuons à connaître des difficultés ; par exemple, dans le secteur
bancaire, il reste encore plus de 700 milliards de produits toxiques aujourd'hui dans nos banques
européennes. L'histoire nous apprend - il faut examiner un peu l'histoire de la crise japonaise
pour le savoir, pays qui, dans les années 1990, est entré en crise - que jamais il n'y aura de
reprise économique sans que le problème bancaire n'ait d'abord été réglé au niveau européen. Je dis
au niveau européen, car c'est inutile de le faire au niveau national.
Les Allemands font ceci, les Français font cela, en Belgique, tout naturellement, on mélange
les différentes recettes qui existent ! la Grande-Bretagne nationalise, etc.
Comment voulez-vous que le secteur bancaire sorte de la crise avec 27 politiques différentes
?
C'est pourquoi il est aussi déconcertant je crois, chère Marielle, de voir l'absence totale
de réaction européenne commune aujourd'hui et il est également déconcertant de voir que Bruxelles
garde le silence à ce point.
Il n'est pas acceptable que la Commission européenne ne fasse même pas de tentative pour
présenter un plan pour le problème bancaire aujourd'hui et qu'elle n'essaie même pas de venir avec
un plan de relance européen unique.
Aux États-Unis, on peut être d'accord avec le contenu de Barak Obama, c'est une autre
discussion, mais, dans ce pays, il y a un grand plan de relance de 600 Md€ aujourd'hui. Les
Chinois ont un seul grand plan de relance et, nous, nous disposons de 27 mini plans sans la moindre
cohérence ni la moindre coordination.
Soyez assurés, je ne dirai pas de la Commission européenne - je ne vais pas sortir le bazooka
comme a fait récemment un journaliste éminent du « Financial Times » - que l'Europe est un poisson
qui commence à pourrir par la tête. Je ne vais pas répéter cela parce que je trouve cela exagéré,
mais, ce qui est vrai, je continue à croire que la Commission en fait trop peu.
Effectivement, il y a toujours cet argument qui est utilisé, l'éternel argument du désaccord
au sein du Conseil européen, le fait que les chefs d'État et de gouvernement balaieront, de toute
manière, toute proposition d'approche commune.
Mais je vous demande, est-ce là une raison pour ne rien entreprendre ? N'en a-t-il pas
toujours été ainsi en Europe ? Je n'ai jamais vu autre chose pendant ces 9 ans où j'étais premier
Ministre.
C'était aussi pareil dans le passé, par exemple sous la présidence du président de la
Commission Jacques Delors, mais ce n'était pas une raison pour nos prédécesseurs pour rester les
bras croisés et ne rien entreprendre.
Que faisaient-ils nos prédécesseurs pendant les crises des années 70 et 80 ? Ils ont déposé
un Livre Blanc, une stratégie d'envergure pour sortir de la crise en sachant d'avance qu'on
n'allait pas tout obtenir et que, si l'on demandait par exemple 100 pour cent, on n'allait garder
que 30 pour cent, mais il n'empêche que ce sont ces 30 pour cent qui ont créé le marché intérieur,
qui ont fait introduire l'Euro. Si nos prédécesseurs avaient raisonné comme on le fait aujourd'hui,
jamais il n'y aurait eu de marché intérieur, jamais il n'y aurait eu de monnaie unique et l'Euro.
Aujourd'hui, c'est cela la réalité.
Je crois que le temps est venu de briser l'omerta.
Vous connaissez... il y avait un politicien italien qui pouvait mieux expliquer que moi !
Mais c'est la loi du silence qui existe et qui existe aujourd'hui à Bruxelles et dans les instances
européennes, c'est-à-dire l'omerta sur le manque de leadership en Europe, le manque d'audace en
Europe, le manque d'ambition et de dynamisme.
Je pense que les gens demandent quelque chose d'autre. Ils ne veulent pas d'une Europe molle,
d'une Europe qui se croise les bras.
Ils veulent une Europe forte et active et qui offre une réponse à leurs soucis, à leurs
questions justifiées, une Europe qui démontre que nous ne sommes pas le musée économique du monde.
Je crois que les citoyens demandent que nous ne restions pas dans cette crise, alors que le
reste du monde va se redresser.
Nous n'avons donc pas besoin de moins d'Europe maintenant, mais au contraire de plus
d'Europe. La solution, aujourd'hui, de cette crise, c'est l'Europe.
Est-ce vraiment parce qu'il y a des gens qui disent : "Oui ... cela... ce n'est peut-être pas
réaliste de rêver de tous ces projets" et ils se nomment alors pragmatiques.
À vrai dire, chers amis, ceux qui critiquent aujourd'hui nos plans, ce sont en fait des
sceptiques. On connaît les sceptiques. Les sceptiques sont de tous les temps, nous en avons vu
défiler des tas ces dernières décennies.
Sceptiques en fait à l'égard de chaque idée pour faire avancer l'Europe, mais contents, comme
un enfant, après que le succès soit avéré, par exemple faire coopérer l'Allemagne et la France, une
idée de Jean Monnet et Robert Schuman. Irréaliste, disait-on dans les années de début 50. La libre
circulation des personnes, des biens et des capitaux, irréaliste, une monnaie unique en Europe,
irréaliste.
Toutes ces idées que l'on taxait d'être irréalistes ont été réalisées.
Ce qui, selon moi, est irréaliste aujourd'hui, ce qui vraiment est une rêverie, c'est de
croire que nous pourrons sortir de la crise sans prendre des mesures au niveau européen.
Voilà ce qui est irréaliste aujourd'hui.
Être persuadé qu'il suffit de pratiquer la politique de l'autruche, de nier les problèmes
pour que les gens retrouvent un emploi ou promettre aux citoyens que la crise passera d'elle-même,
voilà la vraie rêverie et, plus encore, en fait, ce sont des escroqueries.
Il est grand temps que l'Europe s'éveille avant qu'il ne soit trop tard et avant que la crise
ne réduise notre continent à une simple note en bas de page du livre d'histoire.
Voilà alors notre proposition, c'est très clair, c'est que la Commission européenne présente,
avant l'été, sa stratégie pour combattre la crise, un plan concret, un plan de relance européen
composé de trois volets : d'abord, le nettoyage des produits toxiques dans le secteur bancaire,
car, si nous ne sortons pas les produits toxiques des banques au niveau européen, nous n'allons
jamais sortir de la crise, jamais retrouver la confiance.
Ensuite, il faut un plan d'investissement européen, de la même ampleur que celui de Barak
Obama aux États-Unis avec aussi des investissements dans les secteurs les plus orientés vers
l'avenir, car c'est là seulement que se situent les emplois de demain.
Enfin, nous devons trouver l'argent nécessaire. Cela se trouve où ? Sur le marché
international des capitaux. Je puis vous assurer que la demande existe. J'étais en Chine et les
Chinois n'achètent que des bons du Trésor américain pour le moment car il n'existe pas,
aujourd'hui, de bonds au niveau européen. C'est même l'épargne européenne qui passe de l'autre côté
de l'Océan atlantique pour financer le redressement américain, pour le moment.
J'étais en Chine pour la traduction d'un livre. Ils m'ont fait comprendre que, ce qu'ils
attendent, c'est cela.
En effet, je ne peux que souligner ce qui a été dit. J'ai vu que les Chinois étaient plus
enthousiastes par rapport à une approche européenne que par rapport aux Européens aujourd'hui, même
si les choses commencent à bouger en Europe pour la première fois.
Vendredi passé, c'était pour moi, pour tout le monde ici dans la salle, un fait marquant :
les manifestations syndicales avec 40 000 manifestants à Bruxelles, 300 000 dans l'Europe entière.
Et ces manifestants parlaient vrai, ils disaient que les 27 plans nationaux n'allaient pas régler
la crise, qu'il fallait un seul plan européen, qu'il fallait, en fait, une seule vision européenne
et des investissements européens.
Il est réconfortant, je crois aussi pour François Bayrou, de se sentir appuyé par 300 000
autres proeuropéens vendredi passé, car c'était cela.
C'était la première fois que cela se passait. Vraiment, le monde syndical a massivement pris
position dans notre sens.
Que manque-t-il aujourd'hui ? C'est suffisamment, je crois, de pression sur les institutions
européennes pour les obliger de passer à l'action. C'est aux élections européennes de donner
maintenant le coup de pouce.
Ces élections vont donner la possibilité pour la première fois de créer au Parlement européen
une majorité avec une mission claire, c'est-à-dire couler nos propositions et nos idées dans des
actions.
Je terminerai avec cela. Je ne connais pas très bien la politique française, mais je vois
quelque chose, je vois quand même que l'UMP et le PS ne parlent que d'une chose : du MoDem et de
François Bayrou pour le moment ! Des articles paraissent, des tribunes libres.
Je sais quelque chose. En politique, les autres partis ne parlent de vous que lorsqu'ils ont
peur ! Peur de voir le Mouvement démocrate emporter les élections et leurs craintes sont
justifiées.
Alors, moi aussi, j'espère que le Mouvement Démocrate va emporter ces élections aussi
importantes parce que François Bayrou sait ce qu'il y a lieu de faire maintenant, parce que
François Bayrou veut faire entrer la France et l'Europe dans une nouvelle ère, une nouvelle ère de
prospérité, de solidarité, de progrès et de liberté pour les citoyens européens.