Francesco Rutelli, sénateur du Parti Démocrate italien, intervient dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Le modèle européen" à Montpellier le 17 mai.
- Merci beaucoup François.
Je voudrais dire qu'aujourd'hui, il manque trois semaines aux élections européennes et il est
très rare d'avoir l'opportunité de se rencontrer dans un endroit où l'on peut parler de l'Europe.
On peut le faire ici. C'est la raison pour laquelle on peut rencontrer l'audace d’hier et la
conjuguer avec l'audace du futur.
C'est grâce à vous, grâce au Mouvement Démocrate de France que l'on a cet espoir aujourd'hui.
On a cet espoir aussi, parce qu'il y a quelqu'un qui parle, dans l'héritage, de l'audace des
fondateurs, des grands Européens, Robert Schuman, etc., de grands thèmes du futur, mais on parle du
présent.
Je me rappelle d'un Français qui écrivait il y a quelque temps que le pouvoir corrompt et le
pouvoir absolu corrompt absolument. Il s'agissait de M. Montesquieu.
Il me semble que le titre du livre de François Bayrou a du succès aujourd'hui en France,
parce que cela rappelle quelque chose aux Français d'aujourd'hui. La démocratie est toujours à
l'épreuve, elle est tellement ancienne, elle est tellement fantastique, tellement forte, elle est
toujours menacée quand les pouvoirs sont trop concentrés.
C'est un défi formidable. Je ne peux pas assurer que l'on peut contrôler la puissance de M.
Berlusconi en Italie au travers de notre Commission parlementaire, mais je peux assurer que l'on va
reprendre un chemin qui nous a mis un tas de choses en commun.
Je devrais répondre peut-être à la question : y a-t-il un modèle européen ? C'est un modèle
ou une démarche, peut-être les deux. Les défis et les démarches forment un modèle.
Il y a aujourd'hui une chose étrange. En effet, on avait entendu, pendant beaucoup de temps,
le fait que l'Europe était un modèle d'économie sociale de marché, tandis que les États-Unis
étaient le lieu de l'individu, de l'aventure humaine confiée aux défis de l'individu.
Il semble très étrange aujourd'hui que les États-Unis semblent, avec Barak Obama, redécouvrir
la responsabilité et, en même temps, l'Europe semble perdre son esprit de cette économie sociale de
marché.
L'Europe est au milieu du gué et, en italien, c'est une belle expression du Moyen Âge. C'est
l'expression aujourd'hui de la société. C'est le défi de l'avenir européen.
L'Amérique redécouvre peut-être le multilatéralisme, l'Amérique redécouvre la nécessité de
poser des limites à la finance irresponsable. L'Amérique est en train de discuter aussi sur la
question qui semblait impossible à évoquer pendant l'époque de W. Bush, à savoir qu'il est
nécessaire de travailler sur climat et environnement dès aujourd'hui. C'est une responsabilité de
la première économie du monde, et pas simplement de s'attacher au problème du réchauffement
climatique.
Tandis que l'Amérique est en train de commencer de bouger, de changer et vous avez très bien
expliqué les opportunités et les dangers qui sont là-dedans, je pense que l'Europe est devant un
danger plus grand, qu'elle ne se rappelle pas qu'elle a une originalité absolue, nous sommes le
seul endroit dans le monde où l'on peut dire que nous existons, parce que nous sommes en même temps
unité et diversité, en même temps idée type identité et pluralisme.
Cela, c'est le miracle européen. C'est un miracle toujours plus difficile dans le monde
globalisé. C'est la raison pour laquelle les pro-européens doivent donner aujourd'hui pas seulement
les références du passé ou des discours génériques, mais des idées concrètes qui puissent redonner
aussi, dans cette campagne politique, l'idée d'un rêve. C'était facile d'avoir un rêve européen
quand nos parents, des personnes nées dans les années 1950, après la guerre, voyaient dans
l'Europe, enfin, l'espoir de laisser derrière eux la guerre, la pauvreté, la haine, la destruction
morale, physique et la défaite des dictatures, en Espagne, en Grèce au Portugal, ou dans les pays
communistes.
Cela, c'était l'Europe et la démocratie.
Aujourd'hui, il m'est impossible de dire à mes enfants -j'ai quatre fils entre 16 et 26 ans-,
dont quelques uns sont de la génération d'Erasmus, qu'aujourd'hui il y a un rêve européen. Nous
sommes ici pour essayer de le bâtir. Le rêve européen doit être lié aux grands défis du temps et de
l'avenir.
Naturellement, et je le dis franchement aussi, la question de l'immigration, une question
très remarquable. Ici, on a connu les grandes victoires de J-M. Le Pen, notamment dans cette
région, et une radicalisation politique.
Moi, je suis un homme de centre gauche, il ne faut pas oublier que la lutte contre
l'immigration clandestine et l'immigration ne sont pas adversaires. Il faut combattre le fait qu'il
y a une criminalité internationale, transnationale qui organise le trafic d'êtres humains, ce n'est
pas simplement une affaire humanitaire, c'est aussi une action de coordination multilatérale et
internationale, mais surtout européenne, qu'il faut mener.
Il faut le dire, en Italie, il semble incroyable que le Parti d'extrême droite, vous l'avez
aussi expérimenté quelque part dans l'histoire de l'ancien parti communiste, parti remarquable de
la classe ouvrière, choisit l'extrême droite de la peur au point de ne pas être capable de voir
l'avenir. Ce n'est pas possible.
Ce sont Les Démocrates qui doivent donner la réponse de l'intégration, de la responsabilité,
de la solidarité et, en même temps, de la lutte contre la criminalité internationale, qui est très
rapide et très flexible, en gérant ces flux de désespérance pour les transformer en espoir.
Concernant l'énergie, il y avait une proposition de Jacques Delors à propos d'une communauté
européenne de l'énergie. C'est bien. Le climat, l'environnement c'est-à-dire parler de l'Europe,
mais surtout poser les grands buts de l'Europe de demain dans la politique d'aujourd'hui.
Je pense que c'est la raison pour laquelle le Parti démocrate européen, notre rassemblement a
dit que l'on ne peut pas avoir encore l'Europe gérée par des non-leaders, par des personnalités, je
le dis très franchement, comme M. Barroso qui ne peut pas être celui qui mène un espoir d'avenir.
Nous avons dit que de grandes personnalités qui ont montré qu'elles étaient capables, dans
leur gouvernement, dans leur action de gouvernement, comme Guy Verhofstadt, par exemple, d'être à
la tête de la Commission européenne, mais il faut que tous les partis européens donnent aux
électeurs l'idée du leadership européen comme nous l'avions fait, et je voudrais le rappeler, parce
que l'on s'est rencontré à Paris, avec François et lui, pour la présidence du Parlement européen
quand on avait indiqué, pas un bureaucrate, pas le fruit d'un compromis entre les partis
politiques, les bureaucraties politiques européennes, mais un grand homme de courage, comme l'était
Bronislaw Geremek, comme président du Parlement européen.
L'Europe doit donner des hommes qui sont aussi des témoins avec leur courage.
Je suis ici, enfin, pour me rappeler à moi-même que la raison pour laquelle je me trouve
toujours avec lui, c'est que François a de la vision, de l'intégrité et du courage comme nul leader
européen n’a su démontrer cette année.
Je pense que, comme vous le disiez, si la politique, pour nous, est la dignité de la
personne, il faut la reconnaître. Cela, c'est la politique démocratique, c'est la dignité de la
personne.
Pour la reconnaître, il faut toujours re-naître et, re-naître, on dit parfois que connaître
cela veut dire naître ensemble. C'est la raison pour laquelle vous avez fondé le Mouvement
Démocrate en France. Renaître chaque fois avec des idées qui sont des idées très enracinées, mais
toujours capables de se renouveler.
Je voudrais conclure avec des mots qui semblent lointains : le jour après, François, que de
très bons amis à nous, les démocrates indiens du Parti du Congrès, qui font partie de notre
alliance, notre rassemblement des partis démocratiques internationaux, ont gagné, avec Sonia
Gandhi, les élections du pays le plus difficile du monde : on vote pendant 1 mois, 700 millions de
personnes votent, il faut amener les urnes avec les ânes en traversant les montagnes, les fleuves,
etc., c'est fantastique, c'est la plus grande et difficile démocratie du monde, c'est une mosaïque
fantastique. Mais cette mosaïque a une racine fondée sur la dignité de la personne.
On pense parfois que Gandhi, c'est l'Orient et que, nous, nous sommes l'Occident. Non, Gandhi
avait une formation occidentale, une formation britannique, mais britannique classique disons.
Nous avons en commun aussi cela, François, et, peut-être, ma plus grande satisfaction
politique, c'est quand Mme Gandhi m'a appelé pour le centenaire du Satyâgraha à Delhi sur la racine
occidentale pour Gandhi.
Les raisons que nous partageons sont les mêmes. Gandhi a prononcé ces mots: "L'homme se
détruit avec la politique sans principe, la richesse sans travail, l'intelligence sans caractère,
les affaires sans morale, la science sans humanité, la religion sans foi, la charité sans sacrifice
de soi-même".
Cela, aujourd'hui, c'est la démocratie pour nous, pour François et pour nos amis.
(Applaudissements…)