Jean Peyrelevade intervient dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Le modèle européen" à Montpellier le 17 mai.
- Pourquoi un modèle européen ?
Je vais être extrêmement simple, pratique, plus matériel que Jean-Pierre ! Je voudrais que
nous revisitions ensemble la crise actuelle et la crise de 1929 pour savoir quels enseignements
nous devons essayer d'en tirer, tout d'abord pour essayer d'éviter qu'elles se reproduisent, cela
vaudrait mieux, et ensuite pour savoir pourquoi nous pouvons, nous devons construire un modèle
européen original pour répondre aux problèmes que ces deux crises ont posés ou posent.
Je saute tout de suite à ma conclusion de façon que le propos soit encore plus clair. Ces
deux crises sont, à mes yeux, le résultat direct de ce que j'appellerai, par commodité de langage,
le modèle anglo-saxon.
Effectivement, en moins d'un siècle, le monde a connu deux crises majeures qui ont failli
emporter tout son système financier et donc toute son économie.
Quels sont les points communs ? Quelles sont les différences ? Trois aspects importants dans
l'analyse. Le premier, c'est un point commun à souligner : la crise part, dans les deux cas, d'un
dérapage du système bancaire et elle part, dans les deux cas, des États-Unis.
En 1929, il s'agit du financement excessif de la spéculation boursière à Wall Street. En
2008/2009, il s'agit du financement excessif d'une forme de spéculation immobilière aux États-Unis
encore, une forme particulièrement perverse, puisqu'elle a pour victime principale les plus pauvres
de la société.
Dans les deux cas, il y a, au départ, un défaut de régulation de la sphère financière aux
États-Unis.
Deuxième aspect, et c'est, à nouveau, un point commun, la propagation de la crise est
mondiale. Comme sur le Titanic, les cloisons étanches n'ont pas fonctionné !…
Cependant, le mode de propagation est différent.
En 1929, l'enchaînement était le suivant : faillites bancaires aux États-Unis, crises
économiques profondes aux États-Unis et, par l'économie réelle, transmission progressive à
l'ensemble du monde, progressive et assez lente.
En 2008, les choses sont différentes. La propagation est immédiate sur le monde entier et
elle se fait, non pas par l'économie réelle, mais par le marché financier. Là, nous avons, je
crois, un point clé de l'analyse.
Pourquoi par le marché financier ? Pour deux raisons, dont la première est qu'en résultat de
la globalisation des économies, le marché financier mondial est aujourd'hui complètement intégré à
ce qui se passe à New York avec des effets dans la seconde à Londres ou à Tokyo et surtout que, sur
cet univers complètement unifié, le modèle anglo-saxon a fabriqué des mécanismes, là, on est au
cœur du diagnostic, qui font que ce que j'appellerai les agrégations de cupidités
individuelles, prennent une importance décisive dans le jeu de la société et peuvent donc entraîner
des désastres collectifs.
Je pense bien entendu aux rémunérations folles des traders. Je pense aux rémunérations
excessives des grands patrons et à leur quasi-indexation sur le casino boursier, mais je pense
encore plus fondamentalement à la recherche de taux de profit qui n'ont aucun sens.
J'ai été, Marielle a eu la gentillesse de le dire, l'un des premiers à l'écrire au début des
années 2000. Vous ne pouvez pas avoir durablement un taux de retour sur le capital de 15 pour cent
avec une décroissance annuelle de l'ordre de 2 ou 3 pour cent.
Quand cela continue trop longtemps, il se passe nécessairement un réajustement plus ou moins
brutal. Comme je l'ai écrit, je n'étais malheureusement pas capable de prévoir la date et
l'ampleur.
À l'époque, quelques critiques plus intelligents que moi, notamment, notamment Alain
Minc… (Mouvements divers…), ont écrit explicitement que je ne comprenais rien a
l'économie.
Que s'est-il passé ? Leur thèse à l'époque a prévalu. Quand vous avez une rentabilité
excessive promise et admise comme telle sur les biens du capital, que se passe-t-il ? Les biens de
capital prennent une valeur extraordinaire et leur prix augmente énormément.
Si je vous dis que je vous offre demain une activité qui va vous rapporter 15 pour cent, vous
allez le payer cher. On a donc fabriqué, à l'abri de ce mythe, de gigantesques bulles sur les
actifs financiers, pour la Bourse, sur les actifs immobiliers, et, de manière plus générale, sur
tous les biens de capital.
La méfiance s'est installée, incident de fonctionnement profond du système bancaire, les
bulles ont éclaté, les prix sont en train de s'effondrer et c'est cela qui est le mécanisme
fondamental de déroulement de la crise financière.
Troisième point commun : cette crise financière entraîne, pour nous, aujourd'hui, une crise
économique profonde avec un recul important de la production et un chômage croissant qui touche,
dans le monde, des dizaines et des dizaines de millions de personnes.
J'espère que, dans la suite, il y aura une différence par rapport à 1929.
En 1929, on est avant les écrits de Keynes, les gouvernements commettent deux erreurs
macro-économiques profondes, ce qui montre qu'il vaut mieux avoir des gouvernants qui connaissent
un peu l'économie… (Rires…) et je ne fais allusion à personne !…
Premièrement, au lieu de fabriquer de la relance, du soutien à la conjoncture, ils prennent
des mesures déflationnistes à peu près partout dans le monde et, deuxièmement, au nom de la défense
des intérêts nationaux, ils se livrent tous à une surenchère protectionniste qui entraîne un
effondrement des échanges internationaux.
Aujourd'hui, les gouvernements ont tiré quelques leçons du passé. On peut espérer que cela se
finira mieux qu'en 1929 où les optimistes diront que, grâce à Keynes et à Roosevelt , on est sorti
de la crise, les pessimistes, et j'ai l'impression que Jean-Pierre Rioux en fait partie, diront que
c'est la guerre qui nous a sortis de la crise en 1940.
Aujourd'hui, nous avons des efforts de relance désordonnés, peu rationnels, mal coordonnés,
insuffisants notamment en France, mais quand même de la relance qui laisse espérer que les choses
seront moins dramatiques qu'en 1929.
Il reste un point commun, c'est-à-dire la souffrance humaine, celle des chômeurs, des exclus
du marché du travail. On a souvent l'impression que les remèdes appliqués relèvent du cautère sur
une jambe de bois et qu'il y a une espèce de fatalité admise à ce que les conséquences du
dérèglement global du système où le modèle a son importance, que ces conséquences sont, si je puis
dire, fatales à tous égards.
Bien entendu, toutes ces choses ne sont pas acceptables.
Je vous donne donc quelques pistes de solution.
Nous avons besoin de fabriquer un modèle européen pour mettre fin à ce type de secousses
terribles et dont le caractère destructeur peut s'étendre à toute la planète.
Je n'oublie pas d'ailleurs un deuxième problème qui est de nature différente, mais qui est,
si je puis dire, encore plus fondamental, dont je n'ai pas le temps de parler aujourd'hui, mais
qu'il ne faut jamais oublier. On n'a pas seulement à stabiliser notre modèle économique tel qu'il
est aujourd'hui, qui, sous domination du modèle anglo-saxon, nous fait courir des périls
extrêmement importants, mais le réchauffement climatique, lui, est une menace pour l'espèce
elle-même et donc nous avons aussi à changer de modèle économique.
Nous avons deux choses à faire qui sont toutes les deux fondamentales : stabiliser et mettre
fin à ce type de drame. Comment faire ?…