Fabio Liberti, chercheur à l'IRIS et spécialiste des questions de défense européenne, intervient dans le cadre de la table-ronde "Quelle voix pour l'Europe dans le monde ?".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Quelle Europe pour quel monde ?" à Paris le 13 mai.
- J'ai une tâche très ingrate, car c'est toujours compliqué d'intervenir après trois tels
spécialistes… J'ai beaucoup apprécié les exposés qui m'ont précédé et je suis partiellement
d'accord avec Nicole Gnesotto.
On a besoin d'une Europe puissance. Tout le monde est d'accord sur ce point. Quand vous dites
que la défense est l'un des éléments nécessaires, mais peut-être pas le plus important, je suis
partiellement d'accord. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi.
Aujourd'hui, j'ai l'impression que, s'agissant de la PESD et de ses missions, c'est comme si
vous envoyiez un soldat se battre sans tête, car il n'y a pas de chaîne de commandement ou de
gestion des opérations, sans bras, car il n'y a pas assez de capacités militaires, sans jambes, car
il n'y a pas de moyens de protection adéquats…
Ce matin un sondage du Figaro montrait que 70 pour cent des Français souhaitent que les
décisions en matière de défense soient prises à l'échelle européenne. Pourtant, la Commission
européenne au niveau communautaire ne dispose d'aucune compétence en ce domaine, ni d'aucun budget.
Tout cela reste du pur intergouvernemental, à l'échelle nationale et l'otage des différents
blocages.
Quel est le cadre de la PESD ? Elle agit dans le cadre de la stratégie européenne de
sécurité, révisée sous Présidence française. Cette dernière montre toute une série de risques et de
menaces sur lesquels on a pu s'accorder à vingt-sept et auxquels l'Union européenne devrait être
capable de répondre.
Or, je m'interroge. Jusque-là, tout au long des années 1990, les États-Unis nous ont tout de
même "sacrément" aidés à résoudre les crises militaires auxquelles on était confronté, comme les
Balkans, etc. Je me demande ce qui se passerait aujourd'hui si on était confronté à un nouvel
embrasement dans les Balkans. Sommes-nous certains que les États-Unis viendraient nous aider ? Les
États-Unis sont extrêmement sollicités en Irak et en Afghanistan et j'ai l'impression, que ce soit
sous l'administration Bush ou Obama, qu'ils sont de moins en moins intéressés par l'Europe,
laquelle qui n'est plus le principal théâtre stratégique de la planète et n'est plus ce qui
intéresse le plus les États-Unis.
Quels sont les avantages de la PESD actuelle ? Il est vrai que l'Union européenne dispose de
spécificité et permet une approche holistique des questions de défense, ce qui fait que l'on est
capables d'intervenir avec des moyens civils ou militaires et d'intervenir dans une situation de
crise en traitant la question de A à Z, à la différence des États-Unis qui arrivent, cassent tout
et repartent sans reconstruire.
Est-ce suffisant ? À aujourd'hui, vingt-et-une missions PESD ont eu lieu et uniquement cinq
ont impliqué plus de 1 000 soldats. En termes de capacités, comme on a parlé tout à l'heure, on est
s'était fixé en 1999 un objectif global et on avait dit que l'Union européenne devait être capable
de disposer de 60 000 soldats prêts à être déployés sur soixante jours et capables de rester sur le
théâtre des opérations pendant un an.
En 2003, on a un peu changé le concept, en commençant à parler de groupements tactiques de 1
500, car on s'est rendu compte, à l'usage, que l'on n'avait pas ces 60 000 soldats. Avec la
présidence française de l'Union européenne, dans la déclaration finale, on a réaffirmé cet objectif
de 60 000 soldats.
Dix ans ont passé depuis la naissance de la PESD et rien n'a véritablement été fait à ce
niveau.
Quelques chiffres… L'Union européenne dispose de deux millions de soldats. Cela vous
paraît-il si compliqué d'avoir 60 000 soldats prêts à être déployés ? Cela paraît absurde et c'est
pourtant la réalité.
Les vingt-sept États membres de l'Union européenne dépensent plus de 200 Md€ pour leur
budget de défense. Ce n'est pas énorme par rapport aux États-Unis, mais c'est tout de même un quart
des dépenses militaires mondiales, soit un chiffre colossal qui pourrait être utilisé différemment.
Je ne vais pas vous citer des anecdotes cocasses. Louis Gautier parlait de la difficulté de
trouver des hélicoptères et des hommes. Parfois, cela va bien au-delà. Il nous a fallu trois mois
pour trouver douze hélicoptères pour envoyer des soldats au Tchad, trois ou quatre mois pour
envoyer 2 000 soldats au Congo, etc. Quand on y a envoyé des soldats, ils ont dû payer leurs
premiers frais avec leur carte de crédit personnelle, car il n'y avait pas de mécanisme de
financement de la mission, etc.
Tous ces sujets sont assez mal traités par la presse, alors que, je le répète, l'opinion
publique française et européenne -si vous considérez le géobaromètre- souhaiterait que l'Europe ait
un rôle majeur en matière défense.
Comment peut-on avancer ?
On a toujours dit que sans un accord franco-britannique, la PESD ne peut pas avancer ni
exister. Il est vrai que la France et le Royaume-Uni sont les deux seules puissances militaires du
continent. Il est vrai que, pour être crédible, une alliance franco-britannique est essentielle. Je
me souviens que l'on a beaucoup critiqué Tony Blair en 1998, indiquant qu'il n'était pas assez
européen. Quand on voit Gordon Brown, on regrette Tony Blair…
Dans le traité de Lisbonne, un article parle des coopérations structurelles permanentes. Il
s'agit de quelque chose de simple dans les traités européens. Il s'agit d'un instrument qui devrait
permettre à un certain nombre d'États qui le souhaitent d'aller de l'avant en matière de défense
sans forcément être bloqués par les autres.
Si vous allez en discuter avec des personnes au Ministère de la Défense ou des spécialistes
de la question, ils vous expliqueront que le traité de Lisbonne était particulièrement complexe
dans son application et qu'il n'est pas certain que l'on puisse, un jour, l'utiliser comme il se
doit.
Je me demande, quand on a commencé à construire l'Europe, y avait-il déjà des traités pour
avancer ou est-ce l'idée politique qui a précédé les traités ?!… Si, pendant dix ans, nous
nous retrouvons avec un europhobe au Royaume-Uni, devrons-nous attendre encore dix ans pour être
capables d'avoir douze hélicoptères pour envoyer des soldats au Tchad ou va-t-on finalement
préférer une certaine idée de l'Europe et essayer de l'utiliser au service des désirs des citoyens.
Je veux dire par là que, pour relancer l'Europe et montrer aux citoyens que l'Union
européenne amène effectivement un plus -et je ne parle pas forcément de protection, ce serait
impopulaire dans cette salle- dans ce domaine, un simple accord entre certains États européens
prêts à avancer en matière de défense comme la France, l'Allemagne, probablement l'Espagne en ce
moment et d'autres pays pourrait suffire.
L'histoire européenne nous montre que, lorsqu'une bonne idée a été lancée, les Britanniques
ont systématiquement suivi le mouvement et, lorsqu'ils ont vu les avantages, ils ont rejoint le
train. Si on attend d'être vingt-sept en matière de défense, soyons très clairs, on n'y arrivera
jamais. On ne peut pas avoir de politique de défense commune sans politique étrangère commune et
force est de constater que ce n'est pas le cas et que l'on ne pourra pas y arriver à vingt-sept.
Il suffirait d'un minimum de leadership politique pour arriver à des résultats importants qui
permettraient de mieux dépenser les 200 Md€ liés à la Défense. Il y a des absurdités. Il y a,
par exemple, dix-sept véhicules blindés différents qui sont développés en Europe, onze types de
frégates avec les mêmes technologies.
Les duplications pour des raisons industrielles, économiques et stratégiques de protection de
la technologie deviennent absolument absurdes. Je ne pense pas, ou du moins nous l'espérons tous,
que la France et l'Allemagne vont recommencer à se faire la guerre !…
Par conséquent, il faut vraiment aller vraiment vers plus d'Europe, surtout dans ce domaine.