Nicole Gnesotto, professeur au CNAM et ancienne directrice de l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'UEO et l'UE, intervient dans le cadre de la table-ronde "Quelle voix pour l'Europe dans le monde ?".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Quelle Europe pour quel monde ?" à Paris le 13 mai.
- Je suis très heureuse de reparler de l'Europe puissance, un thème sur lequel j'avais
beaucoup travaillé, lorsque je dirigeais l'Institut de sécurité de l'Union, thème qui, depuis
quelques années, est devenu, en Europe, un sujet presque tabou.
Il est presque interdit aujourd'hui d'employer les mots "Europe puissance". C'est presque un
gros mot, tant nos partenaires anglo-saxons, pour ne pas les nommer, nous ont expliqué que ce
fantasme français était désormais mort, sous le coup de l'élargissement d'une part, de la
mondialisation d'autre part.
L'élargissement faisait en sorte que l'objectif de l'Union devait désormais être la
démocratisation des autres et pas l'affirmation de soi. Quant à la mondialisation, car elle créait
un marché global, elle rendrait désormais non pertinente la nécessité d'un échelon européen
d'organisation.
C'est le débat devenu courant en Europe et je m'inscris en faux contre ce débat. Je pense que
l'Europe puissance a encore non seulement de beaux jours, mais surtout que c'est un concept
extrêmement moderne. Ce que je vais essayer de faire dans les dix minutes qui me sont imparties
aujourd'hui, c'est de montrer sept raisons qui montrent à quel point aujourd'hui la création d'une
Europe politique, l'affirmation de l'Europe dans la mondialisation, non pas comme un pôle qui subit
les décisions des autres, mais qui agit et décide avec les autres sur la régulation de la
mondialisation, je vais essayer de montrer à quel point c'est la modernité absolument
extraordinaire de l'Union européenne.
Sept arguments vont essayer de nourrir cette thèse. Je vais parler un peu de politique
étrangère, mais peu, car, pendant des années, la politique étrangère et la défense ont été des
conditions majeures de la possibilité d'une Europe puissance. Aujourd'hui, dans la mondialisation,
cela reste des conditions nécessaires, mais certainement plus suffisantes et la puissance militaire
est devenue un critère très relatif de la puissance des États, pour rebondir sur les propos de
Louis Gautier et de Fabio Liberti.
Ces sept points montrent la nécessité d'affirmation de l'Europe politique et de l'Europe
puissance, à mes yeux.
Premièrement, la crise économique, elle-même : car c'est une crise mondiale, globale, qui va
bien au-delà de l'économie, de la finance, etc., il est évident qu'elle rend de moins en moins
pertinents les cadres nationaux de gestion de la crise, et même la puissance américaine reconnaît
aujourd'hui la nécessité d'une coopération internationale dans le cadre du G20.
C'est la zone Euro qui, pour les pays européens qui la constituent, s'en sort aujourd'hui le
mieux dans la crise économique. C'est l'Europe qui a d'ailleurs inventé le cadre du G20 comme cadre
de négociation internationale et, même s'ils sont très mal utilisés aujourd'hui, certains
instruments européens, comme le Fonds d'ajustement à la modernisation, sont absolument exemplaires,
des instruments à l'échelle de l'Europe qui pourraient être utiles pour gérer un problème
industriel de taille européenne, par exemple l'industrie automobile.
Deuxièmement, la mondialisation en tant que telle et, en particulier, ce que l'on appelle les
défis globaux de la mondialisation, à savoir ces nouvelles menaces, pas forcément militaires ou
intentionnelles, qui concernent l'ensemble des pays européens, voire la communauté internationale,
en particulier les grandes pandémies, le réchauffement climatique et le terrorisme international.
Là aussi, on le sait, depuis Tchernobyl et beaucoup plus maintenant, que ces menaces globales
liées à la mondialisation ne s'arrêtent pas aux frontières des États et que les cadres nationaux
sont parfaitement insuffisants pour les gérer. L'Union européenne a été leader concernant le
réchauffement climatique en 1997 avec le protocole de Kyoto. Elle sait, depuis l'épisode de la «
vache folle », dans les années 1990, être un organe de veille et de prévention sur l'ensemble des
grandes pandémies vétérinaires ou humaines arrivées devant nous.
En outre, sur le plan du terrorisme, c'est tout de même grâce au mandat d'arrêt européen que
l'on a pu renforcer la traque des réseaux terroristes islamistes en Europe et on en a vu encore un
exemple ces derniers jours en Italie.
Les grands enjeux de la mondialisation valorisent énormément la nécessité du cadre européen,
de prévention, de contrôle et peut-être d'action renforçant la nécessité d'une Europe politique.
Troisièmement, les États-Unis : pendant très longtemps, quoi qu'il en soit durant les dix
dernières années, les États-Unis ont plutôt joué contre l'Europe politique et ils ont rompu avec
leur tradition historique des années 1950 qui était favorable à l'affirmation de l'Europe. Ils ont
essayé d'empêcher l'affirmation d'une autonomie européenne, en particulier sur le plan de la
politique étrangère et de la défense.
L'élection de M. Obama met fin à cette parenthèse américaine. Il est absolument agnostique
vis-à-vis de la notion d'Europe puissance. La défense européenne ne lui fait ni peur ni souci. Il
est extrêmement pragmatique et, étant sans idéologie à l'égard de l'Europe puissance, il met la
charge de la preuve sur les Européens et c'est à nous de montrer aux Américains que nous pouvons et
voulons les aider, lorsque nous sommes d'accord avec eux, sur la gestion des crises
internationales.
Quatrièmement, l'évolution du contexte international lui-même : la leçon des guerres récentes
au Liban, en Afghanistan, en Irak et peut-être en Iran est que l'on ne gère pas des crises
politiques complexes à partir des seuls outils militaires. C'est vraiment la grande vérité
stratégique de la mondialisation. Il est vrai que l'Union européenne a besoin d'une défense
européenne pour avoir un minimum de crédibilité militaire, mais, par rapport aux autres puissances
militaires, elle a une valeur ajoutée que les Américains et l'OTAN n'ont pas, qui est d'avoir en sa
possession toute la chaîne des moyens nécessaires pour la gestion des crises et la reconstruction
des pays.
M. Obama le sait très bien, notamment pour l'Afghanistan, puisqu'il veut un partenariat
stratégique Union/États-Unis, car il sait qu'il a besoin de l'énorme potentiel financier et civil
de l'Union européenne, laquelle est le premier donateur pour la reconstruction après les conflits
dans le monde.
L'évolution même de la sécurité internationale relativise donc l'outil militaire comme
instrument de puissance et valorise cette espèce de globalité des instruments qu'est et qu'a
l'Union européenne, puisqu'elle possède, dans la même cohérence -on peut l'espérer avec le traité
de Lisbonne- l'ensemble des instruments de gestion des crises et qu'elle est beaucoup moins
militariste et unilatéraliste que le sont les puissances traditionnelles militaires.
C'est également un argument en faveur de l'affirmation d'une Europe puissance globale, qui ne
soit pas simplement une puissance militaire, mais qui sache utiliser en son sein l'ensemble des
instruments de la puissance.
Cinquièmement, l'un des arguments les plus importants selon moi, au niveau des principes de
régulation de la mondialisation : les principes qui ont présidé à la construction de l'Europe sont
ceux-là mêmes nécessaires au niveau de la gouvernance mondiale.
Très rapidement, quels sont les principes d'organisation de l'Europe ? Il y en a, je crois,
trois :
- Premièrement, le partage du pouvoir entre les membres, afin qu'il n'y ait pas de leader et
qu'un État impose sa volonté aux autres, que l'on partage l'ensemble des décisions collectives ;
- Deuxièmement, la solidarité économique, avec les fonds structurels, puisque l'Union
européenne est un principe de redistribution de l'argent entre les riches et les pauvres ;
- Troisièmement, une méthode originale essayant de concilier les intérêts nationaux des États
et l'intérêt général européen.
Or, lorsque l'on regarde le monde tel qu'il est aujourd'hui, ces trois principes : partage du
pouvoir, -donc interdiction d'un « leader » et du principe d'autorité-, solidarité économique entre
les riches et les pauvres et recherche de l'intérêt général, sont les trois principes qu'il
faudrait pour créer une gouvernance au niveau mondial et, si les Européens étaient un peu
courageux, ils proposeraient de verser leurs trois principes d'organisation au niveau de la
gouvernance mondiale.
Sixièmement, et j'ai presque fini, le poids du nombre : l'Union reste la première puissance
commerciale du monde, 42 pour cent du commerce mondial étant Union européenne, y compris le
commerce intracommunautaire.
Elle est le premier donateur d'aide au développement dans le monde, le premier donateur
d'aide humanitaire. L'Union donne la moitié de l'aide mondiale au développement, à peu près 60
Mds€ par an. Elle est le premier donateur pour la reconstruction de l'Afghanistan, avec la
Banque mondiale, pour l'entité palestinienne, pour tous les sinistrés de la planète et de la
géopolitique planétaire.
Elle reste une très grande puissance et, si l'on a à l'esprit la relativité de la puissance,
et si l'on prend la France, très grand pays de l'Union européenne, elle représente 1 pour cent de
la population mondiale et 0,6 pour cent du PIB mondial. L'Union européenne, c'est un peu plus, 490
millions d'habitants, 6 pour cent de la population mondiale -ce n'est pas énorme non plus, quand on
sait qu'un habitant sur deux de la planète sera asiatique dans dix ans- et 40 pour cent du commerce
mondial.
Si l'on prend le poids des chiffres et la relativité de la puissance dans la mondialisation,
l'Union européenne est véritablement un pôle de puissance absolument obligatoire y compris pour les
vieux État-nation comme le nôtre.
Septièmement, l'opinion publique : il est vrai que les taux d'abstention aux élections
européennes apparaissent délirants (66 pour cent d'intentions, 16 pour cent des Européens ne savent
toujours pas qu'il y a une élection dans un mois), mais, quand on regarde les autres sondages, on
s'aperçoit qu'il n'y a peut-être pas d'Europe politique, mais qu'il y a une société européenne et,
dans tous les sondages que nous avons depuis dix ans, y compris ceux qui indiquent que les
Européens ne savent pas qu'il y aura une élection dans un mois, les Européens valident à plus de 70
pour cent le rôle de l'Union sur la scène internationale.
Il existe une attente de l'opinion publique européenne à l'égard du rôle politique de l'Union
absolument extraordinaire, qui ne se dément pas et qui est absolument constante depuis dix ans.
C'est un peu le paradoxe de cette Union européenne : elle n'aime pas beaucoup l'Europe réelle
-celle de l'euro, du chômage, etc.-, mais elle adore l'Europe virtuelle et politique que l'on est
censé construire. (Applaudissements...)