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15 mai 2009

Intervention de Nicole Gnesotto à la Convention thématique "Quelle Europe pour quel monde ?"

Nicole Gnesotto, professeur au CNAM et ancienne directrice de l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'UEO et l'UE, intervient dans le cadre de la table-ronde "Quelle voix pour l'Europe dans le monde ?".

Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Quelle Europe pour quel monde ?" à Paris le 13 mai.


- Je suis très heureuse de reparler de l'Europe puissance, un thème sur lequel j'avais beaucoup travaillé, lorsque je dirigeais l'Institut de sécurité de l'Union, thème qui, depuis quelques années, est devenu, en Europe, un sujet presque tabou.

Il est presque interdit aujourd'hui d'employer les mots "Europe puissance". C'est presque un gros mot, tant nos partenaires anglo-saxons, pour ne pas les nommer, nous ont expliqué que ce fantasme français était désormais mort, sous le coup de l'élargissement d'une part, de la mondialisation d'autre part.

L'élargissement faisait en sorte que l'objectif de l'Union devait désormais être la démocratisation des autres et pas l'affirmation de soi. Quant à la mondialisation, car elle créait un marché global, elle rendrait désormais non pertinente la nécessité d'un échelon européen d'organisation.

C'est le débat devenu courant en Europe et je m'inscris en faux contre ce débat. Je pense que l'Europe puissance a encore non seulement de beaux jours, mais surtout que c'est un concept extrêmement moderne. Ce que je vais essayer de faire dans les dix minutes qui me sont imparties aujourd'hui, c'est de montrer sept raisons qui montrent à quel point aujourd'hui la création d'une Europe politique, l'affirmation de l'Europe dans la mondialisation, non pas comme un pôle qui subit les décisions des autres, mais qui agit et décide avec les autres sur la régulation de la mondialisation, je vais essayer de montrer à quel point c'est la modernité absolument extraordinaire de l'Union européenne.

Sept arguments vont essayer de nourrir cette thèse. Je vais parler un peu de politique étrangère, mais peu, car, pendant des années, la politique étrangère et la défense ont été des conditions majeures de la possibilité d'une Europe puissance. Aujourd'hui, dans la mondialisation, cela reste des conditions nécessaires, mais certainement plus suffisantes et la puissance militaire est devenue un critère très relatif de la puissance des États, pour rebondir sur les propos de Louis Gautier et de Fabio Liberti.

Ces sept points montrent la nécessité d'affirmation de l'Europe politique et de l'Europe puissance, à mes yeux.

Premièrement, la crise économique, elle-même : car c'est une crise mondiale, globale, qui va bien au-delà de l'économie, de la finance, etc., il est évident qu'elle rend de moins en moins pertinents les cadres nationaux de gestion de la crise, et même la puissance américaine reconnaît aujourd'hui la nécessité d'une coopération internationale dans le cadre du G20.

C'est la zone Euro qui, pour les pays européens qui la constituent, s'en sort aujourd'hui le mieux dans la crise économique. C'est l'Europe qui a d'ailleurs inventé le cadre du G20 comme cadre de négociation internationale et, même s'ils sont très mal utilisés aujourd'hui, certains instruments européens, comme le Fonds d'ajustement à la modernisation, sont absolument exemplaires, des instruments à l'échelle de l'Europe qui pourraient être utiles pour gérer un problème industriel de taille européenne, par exemple l'industrie automobile.

Deuxièmement, la mondialisation en tant que telle et, en particulier, ce que l'on appelle les défis globaux de la mondialisation, à savoir ces nouvelles menaces, pas forcément militaires ou intentionnelles, qui concernent l'ensemble des pays européens, voire la communauté internationale, en particulier les grandes pandémies, le réchauffement climatique et le terrorisme international.

Là aussi, on le sait, depuis Tchernobyl et beaucoup plus maintenant, que ces menaces globales liées à la mondialisation ne s'arrêtent pas aux frontières des États et que les cadres nationaux sont parfaitement insuffisants pour les gérer. L'Union européenne a été leader concernant le réchauffement climatique en 1997 avec le protocole de Kyoto. Elle sait, depuis l'épisode de la « vache folle », dans les années 1990, être un organe de veille et de prévention sur l'ensemble des grandes pandémies vétérinaires ou humaines arrivées devant nous.

En outre, sur le plan du terrorisme, c'est tout de même grâce au mandat d'arrêt européen que l'on a pu renforcer la traque des réseaux terroristes islamistes en Europe et on en a vu encore un exemple ces derniers jours en Italie.

Les grands enjeux de la mondialisation valorisent énormément la nécessité du cadre européen, de prévention, de contrôle et peut-être d'action renforçant la nécessité d'une Europe politique.

Troisièmement, les États-Unis : pendant très longtemps, quoi qu'il en soit durant les dix dernières années, les États-Unis ont plutôt joué contre l'Europe politique et ils ont rompu avec leur tradition historique des années 1950 qui était favorable à l'affirmation de l'Europe. Ils ont essayé d'empêcher l'affirmation d'une autonomie européenne, en particulier sur le plan de la politique étrangère et de la défense.

L'élection de M. Obama met fin à cette parenthèse américaine. Il est absolument agnostique vis-à-vis de la notion d'Europe puissance. La défense européenne ne lui fait ni peur ni souci. Il est extrêmement pragmatique et, étant sans idéologie à l'égard de l'Europe puissance, il met la charge de la preuve sur les Européens et c'est à nous de montrer aux Américains que nous pouvons et voulons les aider, lorsque nous sommes d'accord avec eux, sur la gestion des crises internationales.

Quatrièmement, l'évolution du contexte international lui-même : la leçon des guerres récentes au Liban, en Afghanistan, en Irak et peut-être en Iran est que l'on ne gère pas des crises politiques complexes à partir des seuls outils militaires. C'est vraiment la grande vérité stratégique de la mondialisation. Il est vrai que l'Union européenne a besoin d'une défense européenne pour avoir un minimum de crédibilité militaire, mais, par rapport aux autres puissances militaires, elle a une valeur ajoutée que les Américains et l'OTAN n'ont pas, qui est d'avoir en sa possession toute la chaîne des moyens nécessaires pour la gestion des crises et la reconstruction des pays.

M. Obama le sait très bien, notamment pour l'Afghanistan, puisqu'il veut un partenariat stratégique Union/États-Unis, car il sait qu'il a besoin de l'énorme potentiel financier et civil de l'Union européenne, laquelle est le premier donateur pour la reconstruction après les conflits dans le monde.

L'évolution même de la sécurité internationale relativise donc l'outil militaire comme instrument de puissance et valorise cette espèce de globalité des instruments qu'est et qu'a l'Union européenne, puisqu'elle possède, dans la même cohérence -on peut l'espérer avec le traité de Lisbonne- l'ensemble des instruments de gestion des crises et qu'elle est beaucoup moins militariste et unilatéraliste que le sont les puissances traditionnelles militaires.

C'est également un argument en faveur de l'affirmation d'une Europe puissance globale, qui ne soit pas simplement une puissance militaire, mais qui sache utiliser en son sein l'ensemble des instruments de la puissance.

Cinquièmement, l'un des arguments les plus importants selon moi, au niveau des principes de régulation de la mondialisation : les principes qui ont présidé à la construction de l'Europe sont ceux-là mêmes nécessaires au niveau de la gouvernance mondiale.

Très rapidement, quels sont les principes d'organisation de l'Europe ? Il y en a, je crois, trois :

- Premièrement, le partage du pouvoir entre les membres, afin qu'il n'y ait pas de leader et qu'un État impose sa volonté aux autres, que l'on partage l'ensemble des décisions collectives ;

- Deuxièmement, la solidarité économique, avec les fonds structurels, puisque l'Union européenne est un principe de redistribution de l'argent entre les riches et les pauvres ;

- Troisièmement, une méthode originale essayant de concilier les intérêts nationaux des États et l'intérêt général européen.

Or, lorsque l'on regarde le monde tel qu'il est aujourd'hui, ces trois principes : partage du pouvoir, -donc interdiction d'un « leader » et du principe d'autorité-, solidarité économique entre les riches et les pauvres et recherche de l'intérêt général, sont les trois principes qu'il faudrait pour créer une gouvernance au niveau mondial et, si les Européens étaient un peu courageux, ils proposeraient de verser leurs trois principes d'organisation au niveau de la gouvernance mondiale.

Sixièmement, et j'ai presque fini, le poids du nombre : l'Union reste la première puissance commerciale du monde, 42 pour cent du commerce mondial étant Union européenne, y compris le commerce intracommunautaire.

Elle est le premier donateur d'aide au développement dans le monde, le premier donateur d'aide humanitaire. L'Union donne la moitié de l'aide mondiale au développement, à peu près 60 Mds€ par an. Elle est le premier donateur pour la reconstruction de l'Afghanistan, avec la Banque mondiale, pour l'entité palestinienne, pour tous les sinistrés de la planète et de la géopolitique planétaire.

Elle reste une très grande puissance et, si l'on a à l'esprit la relativité de la puissance, et si l'on prend la France, très grand pays de l'Union européenne, elle représente 1 pour cent de la population mondiale et 0,6 pour cent du PIB mondial. L'Union européenne, c'est un peu plus, 490 millions d'habitants, 6 pour cent de la population mondiale -ce n'est pas énorme non plus, quand on sait qu'un habitant sur deux de la planète sera asiatique dans dix ans- et 40 pour cent du commerce mondial.

Si l'on prend le poids des chiffres et la relativité de la puissance dans la mondialisation, l'Union européenne est véritablement un pôle de puissance absolument obligatoire y compris pour les vieux État-nation comme le nôtre.

Septièmement, l'opinion publique : il est vrai que les taux d'abstention aux élections européennes apparaissent délirants (66 pour cent d'intentions, 16 pour cent des Européens ne savent toujours pas qu'il y a une élection dans un mois), mais, quand on regarde les autres sondages, on s'aperçoit qu'il n'y a peut-être pas d'Europe politique, mais qu'il y a une société européenne et, dans tous les sondages que nous avons depuis dix ans, y compris ceux qui indiquent que les Européens ne savent pas qu'il y aura une élection dans un mois, les Européens valident à plus de 70 pour cent le rôle de l'Union sur la scène internationale.

Il existe une attente de l'opinion publique européenne à l'égard du rôle politique de l'Union absolument extraordinaire, qui ne se dément pas et qui est absolument constante depuis dix ans. C'est un peu le paradoxe de cette Union européenne : elle n'aime pas beaucoup l'Europe réelle -celle de l'euro, du chômage, etc.-, mais elle adore l'Europe virtuelle et politique que l'on est censé construire. (Applaudissements...)



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