Michel Foucher, fondateur de l'Observatoire européen de géopolitique, intervient dans le cadre de la table-ronde "Quelle voix pour l'Europe dans le monde ?".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Quelle Europe pour quel monde ?" à Paris le 13 mai.
- Je vous remercie de cette invitation que j'ai acceptée, car je pense à la vertu civique du
débat d'idées de qualité. J'en veux pour preuve que les sondages nous indiquent que 50 pour cent
des Français sont intéressés par les élections européennes, mais ce n'est pas ce que j'ai entendu
de la part de journalistes sur les plateaux desquels j'étais la semaine dernière.
Bravo, donc, pour cette initiative !
Je voudrais indiquer, et ce ne sera pas une surprise, que je suis 100 pour cent d'accord avec
ce que Nicole Gnesotto vient de dire.
Je voudrais commencer en prenant un peu de perspective, car je pense que, pour adhérer aux
propos de Nicole Gnesotto, pour se sentir membre d'une communauté politique, l'Union européenne,
peut-être même d'une communauté géopolitique, les citoyens ont besoin, dans une logique kantienne
classique, de repères dans le temps et dans l'espace.
Dans le temps… Si on regarde l'évolution depuis cinquante ans et surtout depuis vingt
ans, puisque nous sommes dans une année de commémoration que l'on pourrait d'ailleurs utiliser
politiquement de manière encore plus efficace, je considère, pour aller vite, que nous sommes du
bon côté de l'histoire.
En effet, il n'y a pas à rougir de tout ce qui a été fait collectivement depuis vingt ans.
Depuis 1989, 1990 et 1991, une crise géopolitique majeure a été gérée en faveur du modèle européen
qui s'est étendu et consolidé, même si les opinions n'en ont pas toujours conscience.
Concernant le mur de Berlin, l'Euro baromètre indique que ce qui s'était passé à Berlin était
collectivement une très bonne chose, 65 pour cent, était bien pour notre pays, 52 pour cent, et
que, cela l'était pour moi, seulement 26 pour cent. Il y a ce décalage entre le sentiment collectif
et individuel, mais cela peut se corriger par un travail d'énonciation politique.
Ce qui s'est passé depuis vingt ans est positif, contrairement à ce que l'on entend.
Les repères dans l'espace sont plus compliqués. Autant les citoyens se repèrent à peu près
dans la saga de la construction européenne, autant c'est beaucoup plus compliqué quand il s'agit
d'espace. Je ne parle pas de cela pour sacrifier à la mode immédiate, puisque Nicole Gnesotto
m'avait confié, dans un ouvrage publié que nous avons publié sous sa direction et celle Michel
Rocard de l'année dernière, le chapitre "Pouvons-nous vivre sans frontières ?"…
Ma réponse est non. Simplement, qu'entendons-nous par frontière ? Là aussi, toujours d'après
Kant, il existe deux types de frontières : la limite, qui présuppose que l'autre existe et avec
lequel on entretient une interaction, et la borne, à savoir la négation de l'autre, on ferme et on
est entre soi.
Il me semble que cette problématique des frontières de l'Europe est mal posée. Je parlerai là
-en géographe exclusivement et pour avoir beaucoup travaillé sur ce sujet et avoir été moi-même,
pendant quatre ans, ambassadeur à la frontière de l'Union européenne et avoir poussé le
gouvernement letton à ratifier un accord de délimitation frontalière avec le grand voisin russe- ce
qui était une manière d'obtenir une reconnaissance écrite de l'indépendance de ce pays.
Les affaires de frontières ne sont pas négligeables.
En fait, sur ce sujet qui divise tout le monde, les États, les forces politiques, les partis
eux-mêmes, même à l'intérieur des partis, il existe des divisions et des nuances selon les
nationalités, les sensibilités et les expériences historiques. Nous avons intérêt à concevoir la
suite des événements en sortant du schéma actuel "adhésion ou rien".
Il faut concevoir des formules adaptées d'européanisation dans notre intérêt -stabilisation,
État de droit, contrat, etc.-, qui soient des formules viables pendant une période assez longue. Il
existe différentes formules. Je suis pour la formule de l'État associé dans certains cas. Cela peut
être des formules de statut avancé, de partenariat privilégié.
Si l'on prend le cas de la Turquie, dans un livre qui paraît dans deux jours, je dis : "La
Turquie, dedans dehors, mais toujours là". Quelle que soit la formule institutionnelle adoptée et
choisie par les gouvernements en poste au moment où la question se posera, c'est-à-dire pas demain,
on adaptera quelque chose de l'ordre de la gestion intelligente, dans nos intérêts mutuels, de
cette interaction.
Il en est de même avec la Russie, où c'est compliqué, car les Russes continuent à raisonner
en termes de "rapports de force", dans une logique que j'appelle la logique de l'arène, alors que
nous sommes plutôt dans une logique de forum, c'est-à-dire de concertation et de confrontation
démocratique avec des débats, une synthèse et, finalement, un compromis.
C'est une question compliquée, mais qu'il est nécessaire de se la poser, car on a besoin de
savoir où est la limite entre la politique intérieur européenne et la politique extérieure. On a
besoin d'une assise territoriale. Ce n'est pas un biais français.
Un autre point sur lequel je voudrai insister pour donner des pistes programmatiques dans le
prolongement des propos de Nicole Gnesotto, c'est dans quel monde vivons-nous et que pouvons-nous y
faire ?
Le premier point, je le dis autrement que Nicole Gnesotto, mais c'est la même chose, il ne
faut pas avoir peur d'agir à l'échelle de l'Union européenne comme centre de pouvoir. Je ne sais
pas si le monde est multipolaire, car la multipolarité est plutôt une idéologie, mais il a, de
facto, plusieurs centres et c'est apparu encore beaucoup plus au moment de la deuxième réunion du
G20.
On a vu que certains États s'affirmaient, notamment la Chine, dont la montée en puissance est
l'autre événement majeur des vingt dernières années, avec le renforcement de la construction
européenne.
S'affirmer comme centre de pouvoir, c'est-à-dire décliner ce que j'appelle des intérêts
européens, quelques intérêts collectifs aussi forts que des intérêts nationaux pour plaider en
faveur d'une organisation pluraliste du monde, puisque l'Union européenne est finalement le seul
exemple d'un multilatéralisme réussi.
J'ose même dire qu'au plan politique, la puissance émergente, au niveau politique et
géopolitique, est l'Europe, laquelle a l'habitude de prendre des décisions difficiles. Personne ne
fait cela ailleurs. Il n'y a pas d'intégration régionale en termes politiques ailleurs.
Nous avons, là, un savoir-faire, des intérêts, une longueur d'avance dans le maniement des
affaires mondiales pour paraphraser une phrase de Richelieu. J'aime bien l'idée du maniement des
affaires. Pour citer Paul Valéry, on a un pouvoir d'émission.
Le deuxième point qui me semble extrêmement important à rappeler, notamment dans les discours
politique, c'est qu'il y a un principe actif de la Constitution européenne, à savoir la solidarité.
Les politiques structurelles et de cohésion deviennent le premier budget de l'État. Je vous
assure que, si vous voyagez en Europe centrale et orientale et que vous discutez avec les paysans
polonais, vous verrez qu'ils sont à 85 pour cent en faveur de la construction européenne, car ils
voient le progrès. Les changements dans tous ces pays sont visibles à l'œil nu, y compris avec
leurs défaut.
La solidarité européenne est souvent mise en défaut, lorsque des banques occidentales de
l'Ouest européen retirent précipitamment des capitaux des pays nouveaux membres de l'Union
européenne où elles avaient investi et finalement elles se rendent compte que c'est une erreur.
Elle l'est également lorsque chacun fait son « business » dans son coin avec Gazprom et
lorsqu'enfin, sondage du Financial Times de septembre 2008 interrogeant cinq pays européens à la
suite de la crise géorgienne, on se rend compte qu'en cas d'agression militaire sur des pays de
l'Europe orientale, membres de l'Union, les pays baltes, seuls les Français et les Britanniques
accepteraient d'envoyer des troupes pour défendre ces pays, alors que, dans d'autres grands pays
comme l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, on est beaucoup plus réservé.
Il y a, là, un déficit de solidarité et on va donc invoquer l'article 5 de l'OTAN et se
plaindre à Washington. C'est logique, mais ces pays ont besoin de nous.
Troisièmement, et je conclurai là-dessus, les Européens ont besoin de ce que j'appellerai une
conscience de soi. La question européenne à l'origine et depuis toujours est, au fond, le produit
un peu incertain de situations géopolitiques particulières et d'acteurs d'exception.
Situations géopolitiques particulières, comme la Seconde Guerre mondiale, mais dans le cas de
la France, le traité de Rome suit immédiatement, à quelques mois près la crise et l'humiliation de
Suez, l'élargissement après 1989, etc. Chaque fois, il y a des défis externes et on voit que, dans
ce cas, les Européens se rassemblent sur des intérêts communs et sont capables d'agir.
En même temps, il faut des minorités actives. Je crois être un démocrate, mais je crois
également à la qualité des hommes d'État, des responsables et, comme disait Paul-Henri Spaak, au
fond, la construction communautaire fut, à l'origine, l'œuvre d'une minorité sachant ce
qu'elle voulait. C'est pour cela que je ne suis pas certain que les procédures référendaires soient
les plus adaptées aux grands choix politiques.
Conscience de soi historique : lorsque l'on a des doutes, on regarde la trajectoire parcourue
et cette "mémoire" nous donne des options, car ce n'est pas la première fois que l'on est dans des
situations un peu compliquées en cas de défis externes.
Conscience géopolitique, car on a une capacité d'influence et on peut même transposer notre
modèle dans un certain nombre de régions. Je travaille actuellement pour l'Union africaine et le
thème de la coopération transfrontalière les intéresse. Il y a une réunion actuellement à Paris
là-dessus.
En outre, il ne faut pas oublier le pouvoir d'attraction de l'Union européenne et, enfin, son
épaisseur culturelle, sur lequel je n'insiste pas là-dessus, mais c'est tout à fait important. Il
est vrai qu'il y a des éléments de communauté culturelle européenne importés des États-Unis et,
pour reprendre une expression de Simone Veil lorsqu'elle avait été invitée à Riga il y a quelques
années et qu'elle découvrait l'histoire de l'Europe orientale, qui avait plus de problèmes avec
Staline qu'avec Hitler, "Il n'y a pas de construction européenne sans connaître l'histoire des
autres".
Il y a donc tout un effort pédagogique à effectuer. Je parle comme historien et
géopoliticien, mais c'est vraiment très politique. Il faut connaître l'histoire des autres, parler
les langues des voisins, etc. Bref, pour reprendre et adapter Paul Valéry : "En mariant pouvoir
d'attraction et pouvoir d'émission, les Européens se sont donnés les moyens de maîtriser leur
avenir. Le savent-ils assez ?"… (Applaudissements...)