Denis Badré, sénateur des Hauts-de-Seine, intervient dans le cadre de la table-ronde "Quelle voix pour l'Europe dans le monde ?".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Quelle Europe pour quel monde ?" à Paris le 13 mai.
- Après Fabio Liberti, c'est encore plus difficile. Pour exister, il a choisi un autre ton.
Je vais essayer d'en chercher encore un autre pour arriver à exister tout de même.
On dirait presque que l'Europe existe malgré elle. Elle a plus de réalité vivante vue du
dehors qu'aux yeux de ses propres citoyens. Plus la communauté œuvrera pour le monde, plus
elle apparaîtra toute proche à ses propres citoyens, une Europe sensible au cœur. C'est de
Pierre Uri, cela a 30 ans, juste la mi-temps entre 1950 et aujourd'hui, entre la création de la
construction européenne et aujourd'hui.
Cette formule est formidable et n'a pas pris une ride. Elle explique que l'Europe est
condamnée à faire le choix de l'ouverture sur le monde sous peine de ne pas être et que c'est ainsi
qu'elle trouvera la voix de la personne humaine, de l'Européen et du non-Européen et qu'elle
parlera au cœur du monde. C'est pour cela que j'ai choisi cette formule.
Deuxième formule, car Pierre Uri nous appelle à redonner un peu du cœur à notre démarche
ou à aller à ce qu'attend le cœur : je vais vous citer Vaclav Havel… Je rentre de Prague
où j'étais à l'assemblée des représentants des parlements nationaux et, donc, je le cite tout
naturellement, car il a cette superbe formule : l'Europe n'a aucune leçon à donner au monde. En
effet, l'Europe a inventé les pires horreurs, tous les totalitarismes, tout ce qu'il y a de pire.
Le XXème siècle européen est une catastrophe absolue dans l'histoire du monde. L'Europe a une seule
chose à faire, elle a un message à envoyer au monde. Celui-ci est que, quand on était au fond du
trou, on y a cru, on s'est retroussé les manches et on a pu en sortir. Même quand on est au fond du
trou, il y a une solution pour en sortir et c'est cela que vous devez aller dire au Proche-Orient,
au sud du Darfour, etc. Dans le monde entier, partout où il y a des conflits, envoyez ce message :
il y a toujours une solution. C'est ce que l'on a à dire. Au-delà de cela, on devient prétentieux,
arrogant, etc. En disant cela, Vaclav Havel nous invite à retourner à l'essentiel.
Finalement, l'essentiel, on le retrouve, troisième citation complémentaire, chez Robert
Schuman. La méthode Schuman, on la traduit souvent par la formule classique : "l'Europe ne se fera
pas d'un coup, mais par des réalisations concrètes, etc." et on s'arrête là, on ne lit pas la suite
qui est : "Pour créer une paix durable, apprends aux hommes à travailler ensemble". La démarche
européenne, la construction européenne est complètement là-dedans.
La finalité, à l'époque, c'était la paix qui était le symbole de ce que l'on appellerait,
aujourd'hui, les valeurs. La finalité de la construction européenne, ce sont les valeurs. La
démarche qui a été retenue, les remèdes, les solutions, les projets concrets, c'est le marché
unique, l'euro, l'économie, le social, etc. Tout cela, c'est l'instrument, le moyen pour viser les
valeurs, mais la démarche européenne vise d'abord les valeurs et les hommes s'organisent pour aller
dans ce sens.
Je participe, comme membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, de très près
à tout ce qui se fait aussi bien sur le partenariat oriental, sur nos relations avec notre proche
Est, que sur nos relations avec la Méditerranée. Je suis rapporteur sur l'Euroméditerranée à
l'assemblée du Conseil de l'Europe. Le vrai débat est celui-là.
Un exemple caricatural : la Biélorussie, aujourd'hui. Ils nous expliquent qu'ils sont en
train de s'ouvrir, que c'est fini, que la dictature est terminée, qu'ils vont abolir la peine de
mort, etc. Que fau-il leur répondre ? Ces valeurs, finalité de la construction européenne, c'est
quoi ? Ce sont trois chapitres qui sont les trois chapitres de la charte du Conseil de l'Europe,
qui a 60 ans dans quelques jours, à savoir la démocratie, l'État de droit ou la primauté du droit
et les droits de l'homme.
Ces trois chapitres sont absolument indissociables. Donc, si M. Loukachenko vous explique
qu'il fait un effort sur les droits de l'homme, s'il ne fait rien sur la démocratie, ce n'est pas
la peine. Sa démarche n'est ni crédible ni susceptible d'être durable. Il faut donc lui dire : "Que
faites-vous sur le reste ?" À ma connaissance, le parti unique, ce n'est à la démocratie, même si
le centralisme démocratique dit : "Chez nous, le débat a lieu à l'intérieur du parti unique", car
le parti unique a envahi l'État et la nation. Non, la démocratie, c'est autre chose. Il faut que
ces trois valeurs soient servies ensemble, indissociablement et, à ce moment-là, une démarche
d'ouverture et de progrès peut être considérée comme crédible.
Lorsque vous avez, de parlementaire à parlementaire, ce genre de discours aussi bien sur la
Géorgie, la Moldavie, la Crimée, les minorités russophones des pays baltes, sur le gaz, sur ce qui
se passe en Algérie, en Tunisie et au Maroc, vous arrivez à progresser.
Dans ce contexte, on commence à organiser une géopolitique avec une doctrine, des principes
de base intangibles, non négociables pour nous. C'est cela que l'Europe doit affirmer et, à ce
moment-là, elle peut pour exister dans le monde et aux yeux de ses citoyens.
À ce moment-là, trois approches possibles, la première étant politique extérieure, droits de
l'homme dont je viens de parler un peu.
Deuxième démarche : politique extérieure et prospérité. C'est l'Europe puissance, la défense
ainsi que la réponse à la crise, etc.
Je me tourne vers Michel Foucher. Une de mes surprises après la chute du mur, a été de voir
que nos partenaires des PECO qui nous rejoignaient nous dire : "Je veux la liberté, la sécurité,
avant la prospérité", alors que nous étions persuadés qu'ils voulaient partager notre richesse,
etc., en gros égoïstes que nous étions. On disait que c'était leur objectif et pas du tout ! Leur
objectif était beaucoup plus fort. Ils ont dit : "L'OTAN d'abord, l'UE on verra après, car l'OTAN,
c'est la sécurité."
Il y a une nouvelle approche du libéralisme, derrière tout cela. Ces peuples nous disaient
que ce n'était pas la peine. Lorsque l'on n'est pas certain de sa liberté et de manière durable, on
ne crée pas d'entreprises. Il n'y a pas d'entreprise qui se crée, si on est dépendant d'autrui. Il
faut être libre pour créer. Cela, c'est le vrai libéralisme. Donc, d'abord, la sécurité. C'est le
deuxième point que j'évoquerai : politique externe et prospérité.
Le troisième point, c'est : politique et solidarité, politique et développement. A cet égard,
je rappelle que l'on s'évertue, depuis des années, à essayer de répondre, nous les plus âgés, à nos
enfants en disant : "C'était un formidable projet pour nous que de faire la paix sur notre
continent et vous c'est quoi ?" Comment peut-on faire vivre ce projet aujourd'hui ? Que peut-il
devenir aujourd'hui, si l'on veut que les jeunes s'intéressent à la construction européenne.
Je crois qu'une des réponses est donnée par la formule de Paul VI : pour que nous
progressions, la paix, c'est le développement. Pour nous, la paix, c'était la paix entre la France
et l'Allemagne. 40 ans après, c'était la chute du rideau de fer. Aujourd'hui, la paix dans
l'ensemble du monde, c'est le développement.
C'est le message que Vaclav Havel enverrait, je pense, aujourd'hui au monde, s'il le pouvait,
à savoir : la paix, c'est le développement, le développement de tout homme et le développement de
tout peuple. C'est un discours que l'Europe peut tenir, compte tenu de ce que je viens de dire, et
personne d'autre au monde.